L'Office national du film du Canada présente Le festin des morts . Avec Alain Cuny et Jean-Guy Sabourin. Le narrateur : Hubert Loiselle. Personnages indiens : Jacques Godin, Jean-Louis Millette, Albert Millaire, Yves Létourneau, Monique Mercure, Maurice Tremblay, Jacques Kasma, François Guillier, Ginette Letondal, Jeannine Sutto, Jean Perraud, Marcel Sabourin**. Conseiller ethnographique : W. W. Jury. Costumes : François Barbeau. Décors : Claude Sabourin. Maquillage : Claude Pierre-Humbert. Régie : Marcel Malacket. Prise de son : Marcel Carrière. Adjoint à la production : Germain Cadieux. Accessoiriste : Denis Boucher. Montage du son : Pierre Bernier. Mixage : Ron Alexander, Roger Lamoureux. Script : Laurence Paré. Effets spéciaux : Wally Gentleman, c.s.c., Doug Manning. Images : Georges Dufaux, c.s.c. Premier assistant : Jacques Kasma. Musique : Maurice Blackburn. Direction à la production : André Belleau. Scénario et dialogues : Alec Pelletier. Réalisation et montage : Fernand Dansereau. [Générique de fin] Fin. Canada. 1965.
* La version présentée en première à Radio-Canada en mai 1965 était de 95 minutes 44 secondes. Mais elle fut abrégée immédiatement après et ne circulent que des copies de 79 minutes. C'est cette dernière version qui est analysée ici. J'ai pu revoir la version originale il y a quelques années; elle ne modifierait pas l'interprétation. ** Marcel Sabourin joue un rôle de jésuite et non d'Indien.
Tournage : En août 1964 et quelques scènes l'hiver suivant,
à Mascouche
Coût : 280 000 $ (selon Fernand Dansereau, voir référence
1)
Titres de travail: Les missionnaires
Copie : ONF (aussi en vidéo), Cinémathèque municipale
de Montréal
Ce qu'on en a dit :
Fernand Dansereau : En tant que tel, Le festin des morts est presque un accident comme sujet. Un jour, Alec Pelletier m'a apporté une ébauche de scénario que j'ai trouvé fascinant. J'avais bien le goût de le faire. Je trouvais le sujet difficile et inutilement tragique. Je me suis dit qu'en Europe, les enfants vivaient avec un univers qui est issu des contes de Grimm et d'Andersen. Moi, jeune Québécois, ce n'est pas sur ça que j'ai rêvé (...). Mon univers imaginaire a été l'histoire du Canada avec ses martyrs, ses bons et ses mauvais sauvages. Ce qui m'a fasciné dans le projet d'Alec, c'était de reconstituer cet univers imaginaire qu'a été l'histoire du Canada, avec ses reconstitutions historiques exactes. Je voulais essayer de recréer sur le film le type d'imagerie que j'avais à l'âge de sept ou douze ans quand cela me trottait dans la tête. (7, p. 149)
Alain Pontaut : Fresque spirituelle passionnée, rigoureuse, qui a pris le parti de laisser de côté l'itinéraire précis de l'histoire et des hommes au profit d'un très beau monologue en situation, éclairé d'admirables images. (22, 1 juin 1965) Un oratorio plus rigoureux que spectaculaire, un monologue, écrit par Alec Pelletier, plus doué d'âme que de vie. (23 p. 9)
Office catholique national des techniques de diffusion : Centrés
sur un personnage fictif, les faits historiques évoqués ici
sont revus et modifiés selon le point de vue personnel des auteurs.
L'ensemble jouit d'un travail soigné de mise en scène et de
photographie. L'interprétation des Indiens par des comédiens
ne prête jamais au ridicule, même si le dialogue peut paraître
artificiel. A cause d'un montage complexe, le récit manque un peu
de clarté.
Appréciation morale : Ce film contient des éléments
valables de réflexion spirituelle. Cependant, par suite de certaines
outrances et du mélange de la fiction aux données historiques,
il risque de minimiser la personnalité des missionnaires de l'époque
et leur travail apostolique. Il comporte en outre de brèves scènes
de femmes indigènes peu vêtues. Adultes, des réserves.
(19, p. 65)
Pierre Pageau : Aussi bien par la thématique que par la symbolique, le style, Le festin des morts participe de l'imaginaire québécois : on y découvre des réseaux thématiques et symboliques (le pays, l'eau, la neige, la solitude, etc.) qui recoupent ceux que développent nos meilleurs poètes (Grandbois, Hébert, G. Lapointe). L'échec de l'oeuvre sur le plan de la réalisation (au niveau de la production et de la distribution, il est le reflet d'un système inconséquent avec ses cinéastes) réside dans le manque d'audace de Dansereau face au texte de Pelletier : en quelque sorte l'imaginaire demeure trop littéraire. L'imaginaire comme fonction esthétique, au cinéma, est essentiellement ludique, ou rituel, alors qu'ici, il est escamoté au profit d'une thématique et d'une symbolique littéraires d'ailleurs fort sommaires. A mi-chemin entre la parole et l'image, trop éloigné de l'envoûtement ou de la vérité, de la participation ou du sens critique, Le festin des morts reste un schéma de long métrage. (20, p. 96-97)
Analyse
Résumé : En 1638, la famine et les maladies commencent à décimer le village huron de Sainte-Marie. Les Indiens en mettent la faute sur les missionnaires jésuites partageant leur vie et décident de les sacrifier. Durant ce qu'il pense être sa dernière nuit, un jeune jésuite revoit en flashback plusieurs événements : leur arrivée il y a 5 ans en compagnie de Champlain, un supplice de prisonnier iroquois, des scènes de leur vie ordinaire dans le village, le travail et l'influence du père Brébeuf (supérieur de la mission), un festin avec un potage comprenant de la chair humaine, le premier baptême réalisé, un moment de camaraderie avec un collègue, la vision d'Indiennes qui remettent en cause sa sexualité, une confrontation avec le sorcier, une visite chez d'autres Indiens. De retour au présent, il exprime des doutes sur la foi, sur l'existence de Dieu. Au lever du jour, les jésuites offrent un «festin des morts» (festin d'adieu) aux Indiens. Peu après, on leur apporte la nouvelle qu'ils ne mourront pas. Un narrateur raconte finalement que dans les années suivantes, le père Brébeuf a été martyrisé par les Iroquois, que le jeune jésuite est mort un hiver dans la neige en allant chercher du secours pour les Hurons.
Sujets et thèmes : Histoire, missionnaires, jésuite, Brébeuf, saints martyrs canadiens, religion, foi, Dieu, Indiens, Hurons, Iroquois, sorcier, cannibalisme, Midland, langue, torture, sexualité, mort.
Traitement : Alec Pelletier tire ce scénario des Relations des
Jésuites. Pour Fernand Dansereau, le point de départ est une
imagerie surgissant de son enfance, et une partie de la représentation
en relève (masques des Indiens, leurs mimiques, l'autorité
du père Brébeuf, etc.), mais il s'efforce de reconstituer le
plus exactement possible des faits historiques précis (construction
et organisation du village indien, rituels, nudité des femmes, etc.).
Il est aidé en cela par W. Jury, anthropologue responsable des fouilles
et de la reconstitution de Sainte-Marie (aujourd'hui, Midland, sur la Baie
Géorgienne, en Ontario).
La narration se situe l'espace d'une nuit spéciale, la veille de
leur supplice annoncé, que les missionnaires passent en prière.
L'artifice sert bien le travail de rassemblement des faits en permettant
un libre jeu du souvenir par le flashback. Avec l'intervention d'un narrateur,
la finale procède à l'inverse en évoquant la mort des
deux principaux protagonistes. Si on peut remarquer 7 ou 8 missionnaires
différents, toute l'action est centrée sur deux d'entre eux,
le père Brébeuf comme symbole d'adaptation et de force (personnage
historique), un jeune père fictif, non nommé, personnifiant
l'étranger et le doute. Quelques rôles d'Indiens se détachent
de l'ensemble, mais ils servent surtout de provocateurs à la réflexion
du jeune jésuite, lequel poursuit un long monologue intérieur,
communiqué pour le spectateur en voix off et donnant sens à
tout ce qui est montré. Presque unanimement, la critique a vanté
le travail de photographie de Georges Dufaux. Effectivement, il crée
de jolis effets avec ses éclairages pour les scènes de nuit,
avec ses deux séquences dans la neige, avec sa manière de se
mouvoir au milieu de l'action qui fait penser au cinéma direct. D'autre
part, sans doute en prévision du passage à la télévision
- Radio-Canada en est coproducteur - il multiplie les plans rapprochés,
ce qui enlève de l'impact à l'effet de l'environnement sur
les personnages (époque de la sécheresse, par exemple) et accentue
peut-être trop l'aspect caricatural des maquillages des Indiens.
Tout se communique en bon français dans ce film. Par choix, Dansereau
refuse le «petit-nègre» et rend ainsi mieux justice à
la vérité, car en réalité, tout se passait en
huron à Sainte-Marie, les missionnaires (sauf le jeune jésuite
qui n'y parvient pas) ayant appris la langue. Dans la bande-son, la musique
de Blackburn, empruntant tour à tour des styles indien et classique
(même la cantate et le grégorien), se livre dans des tonalités
modernes et atteint une grande efficacité dans ses évocations
et sa création d'émotions.
Contenu : Avec Le festin des morts, Dansereau veut d'abord retrouver
un imaginaire historiquement plus réaliste derrière l'imagerie
inculquée dans son enfance. Au-delà des «contes d'horreur»
(comme on dit film d'horreur) au sujet des «saints martyrs canadiens»
transmis par la tradition religieuse, il cherche ce qui a pu vraiment se
passer dans la tête de ces Européens venus s'acculturer aux
Amérindiens pour les convertir à une foi et à une morale
totalement étrangères à leur cosmologie et à
leurs coutumes.
Son premier souci a donc été de reconstituer le plus fidèlement
possible l'environnement physique dans lequel le missionnaire se trouvait
soudainement plongé. À cause de l'aspect caricatural du sorcier,
des scènes de torture et du cannibalisme, plusieurs analystes (Gilles
Thérien (29), Martin Lefebvre (14), Pierre Véronneau (31))
lui reprochent toutefois de ne pas avoir évité le cliché
dans sa représentation de l'Indien. C'est un débat dans lequel
je n'entre pas, car il prend en compte bien des perceptions personnelles
qui dépassent les faits avancés. Je crois toutefois qu'à
cause du rôle des femmes (un peu plus accentué dans la version
longue originale), de la sagesse et de la qualité de réflexion
de plusieurs Indiens, cette image ressort plus que positive dans l'ensemble.
Mais là n'est pas l'essentiel, qui reste ce qui se passe dans la tête
du jeune jésuite mal acclimaté. Historiquement, ce personnage
fictif possède des traits appartenant à quelques-uns des missionnaires
réels (voir à ce sujet la critique de Robitaille, 26). Leur
mélange peut paraître discutable à un historien jésuite,
mais cela aussi n'a guère d'importance. Car si Dansereau veut écrire
quelques pages d'histoire, ce n'est pas celle de 1638, mais bien celle de
1965. En effet, l'expérience fondamentale qu'affronte le personnage
principal, c'est celle de l'entrée dans un monde qui lui est presque
complètement étranger et qui vient bouleverser radicalement
son univers intellectuel et ethique. La discussion avec un Indien le confronte
avec la relativité historique de toute religion. La pratique de la
torture et du cannibalisme lui impose de questionner ce qu'il entend par
nature humaine. Le polygamisme imposé par une société
où le nombre des femmes excède largement celui des hommes rend
caduque sa vision du mariage monogame. Sa médecine ne montre pas plus
d'efficacité que celle des sorciers. La joyeuse liberté sexuelle
des Indiens le renvoie à sa chasteté qui ne trouve qu'un exutoire
insatisfaisant dans la camaraderie des pairs. L'affrontement entre ce monde
nouveau symbolisant la «nature» et le sien tout imprégné
de ce qui représente le sommet de la «culture» (la science
classique qui culmine en la théologie) ne fait aucun gagnant, le cinéaste
s'y refusant. Rien d'étonnant alors à ce qu'on le retrouve
en profonde situation de doute, non seulement sur sa vocation religieuse,
mais même sur l'existence de Dieu.
Au fond, ce qu'on peut voir dans ce drame «historique» qui n'en
est un que superficiellement, c'est la situation, dans les années
60, d'un bon nombre d'intellectuels québécois de la trentaine
qui, tel le jeune père ayant quitté sa France sécurisante,
ont délibérément laissé derrière eux le
monde des valeurs traditionnelles du Québec d'avant les années
60 et n'ont pas encore ancré profondément leur nouvelle identité
(comme les Indiens du film). Le plan religieux est évidemment dominant
: la foi entre en crise et si elle ne provoque pas encore de position ferme
et de réflexion philosophique en profondeur, le cléricalisme
se voit radicalement contesté et rejeté (comme les missionnaires
du film), aucune de ses prises de position et de ses «solutions»
(entre autres au sujet de l'éducation) ne contribuant positivement
à résoudre les problèmes importants de l'heure. Evidemment,
le jeune père qui décide malgré tout de demeurer missionnaire,
non sans avoir eu la tentation de laisser tomber la soutane, évoque
directement la saignée qui commence à affecter le clergé
québécois à ce moment précis.
Puis arrive toute la dramatique de la confrontation des cultures. Face à
l'arrivée de nouvelles idées et de nouveaux modèles
de comportement qui touchent presque tous les secteurs de la vie, devant
la transformation des modes de vie et des idéaux, les jeunes Québécois
se retrouvent à l'égal du jeune père qui doit décider
s'il restera ou non dans ce pays pour s'y enraciner ou s'il retournera dans
son ancien «monde». Combien d'intellectuels ont eu peine à
se «brancher» durant les années 60? Autre point majeur,
tout ce qui touche la situation des femmes et la nouvelle morale sexuelle.
Dans Le festin des morts (surtout dans la version longue qui contient
toute une scène où des jeunes filles agacent un peu le jeune
père et qui ne se retrouve pas dans la version présente - j'en
reproduis un photogramme dans mon Histoire générale),
les Indiennes sont peu présentes, mais à chaque fois elles
viennent «déranger» les certitudes des étrangers,
comme dans la scène au bord de la rivière, quand deux «robes
noires» se sentent troublés par trois belles jeunes Indiennes
dont l'une est nue. Comme le jeune jésuite, les intellectuels québécois
des années 60 vivent une grande perplexité lors des affrontements
avec les nouvelles femmes.
Enfin, dans une symbolique mise en abîme, à laquelle Dansereau
lui-même participe avec une rare lucidité (9, p. 22), c'est
la situation du cinéaste en tant que «missionnaire» que
ce film évoque. Depuis 1958 surtout, mais bien avant pour plusieurs,
les cinéastes québécois veulent changer des choses dans
la société. Comme l'expliquent bien toutes les études
historiques, les Devlin, Garceau, Jutra, Brault, Groulx, Portugais, Perrault,
etc. ont été de conscients propagandistes des idées
nouvelles, bien qu'aucun, évidemment, ne se soit pris pour un «missionnaire».
Ce point ne semble pas avoir été relevé dans le milieu
du cinéma de l'époque. L'esthétique du Festin des
morts relève d'un hollywoodisme déjà en train de
disparaître, bien qu'on ne l'ait encore jamais vraiment mis en oeuvre
ici. Cependant, son travail sur l'imaginaire en fait une des oeuvres les
plus significatives du cinéma de la Révolution tranquille.
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