Le Grand Rock

35 mm, couleurs, 72 minutes 54 secondes, 1968

L'Office national du film du Canada présente Le grand Rock. Guy Thauvette et Francine Racette dans un film de Raymond Garceau avec Jacques Bilodeau, Ian Ireland, Pat Gagnon, Ernest Guimond. Images : François Séguillon, c.s.c., Michel Thomas d'Hoste, c.s.c. Prise de son : Claude Pelletier. Montage : Raymonde Pilon. Montage du son : Bernard Bordeleau. Musique : Eldon Rathburn. Mélodie de «l'air du grand Rock» : Jean Marcel; paroles : Raymond Garceau. Mixage : Ron Alexander, Michel Descombes. Enregistrement : Claude Delorme. Production : Guy L. Coté. [Générique de fin] Nous remercions la population de Saint-Charles de Mandeville, Québec, où ce film a été tourné. Régie : Léo Ewaschuk. Script-assistante : Laurence Paré. Assistant à la prise de son : Serge Beauchemin. Assistants à la caméra : Claude Larue, Yves Sauvageau. Electriciens : Jacques Rousseau, Roger Charbonneau. Machiniste : Jean-Louis Daoust. Assistants à la production : Laurent Bergeron, Charles-Emile Gingras. Titrage : Fernand Ménard. Graphiste : Jacques Lacoste. Production : Office national du film du Canada. © Office national du film. Canada. MCMLXVIII. Les personnages de ce film sont fictifs. Toute ressemblance avec des personnes existantes ne pourrait être que fortuite et pure coïncidence.

Tournage : Du 8 février à la fin mars 1967, à Saint-Charles de Mandeville (région de Joliette)
Coût : 177 719 $
Titre de travail : Le grand Rock
Copie : ONF

Ce qu'on en a dit :

Raymond Garceau : Ce n'est pas un film d'art, ce n'est pas un film pour ciné-clubs, ce n'est pas un film d'auteur, c'est un film qui va dans les cinémas populaires. Le cinéma, c'est le joujou du peuple; il appartient au peuple. On l'a si peu gâté que maintenant il fuit les salles de cinéma. Avec Le grand Rock, j'espère récupérer le public. Le viol d'une jeune fille douce, Isabel, ce sont des films qui commencent à accrocher. S'il y en avait davantage, le cinéma canadien se porterait mieux. Je ne suis pas contre les films d'art mais le cinéma sans spectateurs, c'est comme une fleur sans terre.

Léo Bonneville : Votre film va totalement à l'encontre d'un autre cinéma canadien, celui de Jutra, de Groulx, de Lefebvre... Raymond Garceau : Ce sont des cinéastes-auteurs. Ils font leurs films sans se préoccuper des spectateurs. Ils en profitent parce qu'on n'a pas de cinéma canadien dans les salles. Sinon, ils réajusteraient leur tir. Car on ne peut faire des films que pour les Festivals. Jusqu'au coeur va bien mais il faut dire que Robert Charlebois y est pour beaucoup. Cependant je reconnais que Jean Pierre Lefebvre a un certain public. Mais j'affirme que c'est moi qui fais du cinéma d'avant-garde. Dans mon film, il n'y a aucun plan égratigné, aucun plan flou, aucun plan à l'envers, aucun plan gelé, bref, je fais un cinéma d'avant-garde. Je n'oublie jamais le spectateur et c'est pour ça qu'il y a des clichés dans mon film. Je dis beaucoup de choses. Je rejoins beaucoup de gens. (2, p. 53)

Michel Houle et Alain Julien : Malheureusement vint la fiction. Le grand Rock et sa cohorte de clichés, son populisme agressif, sa misogynie et sa nostalgie réactionnaire. Le regard que jette alors Garceau sur la campagne n'est plus celui de l'observateur ou de l'analyste lucide et volontiers ironique, mais celui du moralisateur qui regrette plus qu'il ne comprend l'effondrement des valeurs traditionnelles et qui laisse couler sa hargne et son fiel. (3, p. 117)

Analyse

Résumé : Gars de la campagne, Rock aime vivre dans la nature et se satisfait des modestes revenus que lui rapporte le «trappage». Mais il se marie avec Régine, la plus belle fille du village, commis à la banque et un peu dépensière. Pour elle, qui arrête de travailler, s'ennuie et bientôt le trompe, il s'est mis dans les dettes avec un mariage «première classe», l'achat de nouveaux meubles et la décoration de la maison. Ses essais de travail régulier (conducteur de bulldozer, barman) aboutissent tous à des échecs, car il ne peut se plier à la discipline et aux ordres d'un patron. Hors saison, il tue un orignal, mais il se fait prendre et doit passer un mois en prison. Freddy, un ancien copain du village «l'aide» en l'amenant travailler dans un club de danseuses de la ville voisine et en le faisant entrer dans sa bande qui lui prête encore de l'argent pour s'acheter une auto et des vêtements, pour louer un appartement et faire la grande vie. Acculé à rembourser ses dettes, Rock doit aider Freddy à faire un vol de banque, mais la police accourant très vite, il réussit seul à s'enfuir. Dénoncé par Régine, qui était retournée travailler à la banque, il est rattrappé par la police et abattu lorsqu'il résiste à l'arrestation.

Sujets et thèmes : Campagne, jeunesse, argent, endettement, hiver, chasse, trappage, crime, coureur des bois, mariage, folklore, chanson, enterrement de vie de garçon, alcool-refuge, sexualité, prêtre, machisme, motoneige, orignal.

Traitement : Avec Le grand Rock, Garceau veut faire un cinéma de fiction «grand public», un peu en réaction aux recherches formelles des Groulx ou Lefebvre. Pour ce faire, il utilise le traitement hollywoodien le plus traditionnel : schématisme et manichéisme des personnages, interprétation très typée, action centrée sur un beau garçon, brièveté et grand nombre de scènes, grande variation des positions de caméra et des cadrages, narration avec temps forts et moments de répit, rythme enlevé dans les moments-clés, accompagnement d'une musique à effets émotifs et souvent redondante à l'image.
Quelques-uns de ces éléments sont utilisés d'une façon assez efficace : l'interprétation, les scènes dans la nature, la poursuite finale, surtout la musique d'accompagnement qui démontre un grand talent (la chanson du début et de la fin, non de Rathburn, est cependant d'une quétainerie terrible). Le scénario souffre toutefois de graves carences, donnant trop d'importance à des séquences secondaires (le récit des histoires supposées drôles, l'enterrement de vie de garçon) et pas assez à celle du vol de banque, situant mal les lieux des actions, offrant des ellipses désorientantes, découpant mal quelques scènes d'action, ne fournissant pas ce qu'il faut pour bien camper ses personnages (on ne sait rien de leur famille ni du reste du village).

Contenu : Au début des années 60, Garceau passe deux ans dans le bas du fleuve et en Gaspésie, filmant pour le plan ARDA (Aménagement régional et développement agricole) 26 documents devant servir pour l'animation sociale. Lui qui a passé une bonne partie de sa vie à filmer les gens de la campagne en revient très pessimiste devant la transformation des valeurs qui s'y précipite (voir à ce sujet l'interview avec Léo Bonneville). C'est cette «dégradation» qu'il veut traduire avec Le grand Rock.
Personnage cliché, Rock Duchesneau, environ 20 ans, représenterait d'abord la jeunesse-type de la campagne d'avant la dégradation : fort, viril, beau garçon, apparemment peu scolarisé et assez inconscient, il aime surtout vivre dans le bois, se satisfait de peu, séduit la plus belle fille du village sans avoir à beaucoup lui parler, joue le jeu avec les copains du village qui lui font un «enterrement de vie de garcon» selon la coutume, se plaît dans les vieilles chansons de folklore, attaque avec force et tuerait presque l'anglophone qui dérange la chanson à répondre, connait ses plus grandes joies en abattant un orignal. Un peu malgré lui, le réalisateur montre aussi qu'il a peur des responsabilités et ne semble même pas penser au fait d'avoir un enfant; qu'instable dans le travail, il tolère mal un patron, qu'il se réfugie dans l'alcool dès que cela commence à aller mal. S'il avait vieilli, ce personnage s'apparenterait beaucoup au Jos Poulin de Mon oncle Antoine (Claude Jutra). Incapable de parler réellement à Régine, qui subit avant lui l'attrait de l'argent et des belles choses superflues, il se laisse facilement endetter et, dès qu'il en a la possibilité, se laisse prendre à l'attrait de la grosse automobile puissante, des filles de club et de l'alcool. Il devient alors une cible toute désignée pour la petite pègre de la ville voisine qui essaie de profiter de son talent à manier le fusil (le gangster Freddy est probablement un Rock d'il y a dix ans). De chasseur, il devient alors la victime idéale, jusqu'à la mort.
Dans l'ensemble, Garceau campe des personnages crédibles (malgré la transformation un peu trop rapide et mal scénarisée de Rock, la caricature de Régine et l'imprécision de Freddy). Toutes les campagnes du Québec en ont produit (et en produisent) encore de tels. Leur existence met en relief la dramatique du sous-développement des régions rurales et le retard avec lequel on les fait entrer dans la Révolution tranquille. Comme le souligne le réalisateur en interview (voir 2, p. 47), seuls les mauvais côtés de la ville les ont d'abord rejoints, surtout la soif effrénée de consommation, sans que la modernisation du Québec leur offre les moyens financiers et le développement intellectuel et moral qui permette d'entrer sereinement dans de nouvelles valeurs. Par ailleurs, l'insistance et la complaisance avec lesquelles il filme ce qui s'apparente au passé - la beauté de la vie libre dans le bois, l'intense joie ressentie lors de la tuerie de l'orignal (qui annonce La bête lumineuse de Perrault), l'enterrement de vie de garçon, la réception du mariage à la maison avec ses chansons et ses danses de folklore, la chanson à répondre au bar - relève d'une nostalgie passéiste et paraissent à peine crédibles pour 1967. Encore plus étonnants semblent le sexisme qui fait jeter tout le blâme de la délinquance de Rock sur les caprices de Régine et l'acquiescement à l'affirmation d'un curé à la télévision affirmant que «les expériences prémaritales peuvent conduire à une sensualité désordonnée», surtout que seule Régine est alors en cause. Cela renvoie à des discussions bien réelles des années 60 au sujet des valeurs, mais tout spectateur sent bien que la victimisation de la jeunesse laissée pour compte par les changements relève de bien d'autres causes encore.
Bien des films traitant de la jeunesse sortent en même temps que Le grand Rock. Son mérite est de se préoccuper de celle de la campagne alors que presque tous les autres ne s'intéressent qu'aux urbains. Il vise aussi un large public alors que les autres restent confinés dans les cercles de cinéphiles. Il n'écrit cependant que l'inquiétude d'un cinéaste qui limite sa vision à quelques valeurs qui ne sont pas les plus porteuses d'avenir.

Bibliographie

1. BEATIE, Eleanor, A Handbook of Canadian Film, 1977, p. 82.
2. BONNEVILLE, Léo, entretien, Séquences, 57, avril 1969, p. 44-54.
3. HOULE, Michel et Alain JULIEN, Dictionnaire du cinéma québécois, 1978, p.117.
4. LAFRANCE, André avec la collaboration de Gilles MARSOLAIS, Cinéma d'ici, 1973, p. 156.
5. LEVER, Yves, Histoire générale du cinéma au Québec, 1988, p. 165, 180.
6. NOGUEZ, Dominique, Essais sur le cinéma québécois, 1970, p. 119-122.
7. ROBILLARD, Guy, «Enfin des films canadiens sur nos écrans», Séquences, 57, avril 1969, p. 41.
8. VERONNEAU, Pierre, dans COULOMBE, Michel et Marcel JEAN, Dictionnaire du cinéma québécois, 1988, p. 189.
9. TURNER, D. John, Index des films canadiens de long métrage, 1913-1985, 1986, p. 68.
10. WALSER, Lise, Répertoire des longs métrages produits au Québec, 1960-1970, p. 47.

Retour à Films