Première partie : chronique d'un film sur Gros-Morne. Deuxième partie : Gros-Morne. [Générique de la fin] Un film de Jacques Giraldeau avec Michel Garneau et Michelle Rossignol, Claude Piché, Hélène Larochelle, Roger Pelletier, André Saican. Images : René Verzier assisté de Yves Sauvageau. Montage: Werner Nold. Assistant à la réalisation : Jean-Pierre Masse. Régie : Jean Savard. Musique : Michel Garneau. Prise de son : Serge Beauchemin. Montage sonore : Bernard Bordeleau. Mixage : George Croll, Claude Delorme. Ce film a été tourné avec la collaboration des citoyens de Gros-Morne, Gaspésie (Québec). Production : Office national du film du Canada. © MCMLXVII.
Tournage : Du 28 novembre au 23 décembre 1966, à Gros-Morne
et à Montréal Coût : 59 306 $
Titres de travail: Gros-Morne
Copie : ONF archives, Cinémathèque municipale de Montréal
Ce qu'on en a dit :
Paul Tana : Si l'on veut retracer une certaine continuité dans
les films de Giraldeau de cette seconde période, elle apparaît
justement au niveau de cette gratuité dans la structuration de ses
oeuvres.
De Au hasard du temps à Gros-Morne, son dernier film,
il y a bien eu une évolution : de l'absence de contenu à la
présence d'un contenu, mais la constante négative demeure.
Même Gros-Morne, malgré sa valeur indiscutable de document
sociologique - il faut se rappeler ici les protestations qu'a fait naître
ce film de la part des habitants de Gros-Morne, ces derniers accusant
Giraldeau de vouloir les diffamer en y présentant une réalité
qui n'avait aucun rapport avec la leur, controverse salutaire qui a prouvé
d'une façon flagrante la véracité du film et l'acuité
des problèmes qu'il soulève, - se pare souvent des ornements
faciles de l'esthétisme style Au hasard du temps. Cependant
il faut reconnaître que la gratuité formelle de Gros-Morne
ne provient pas d'une complaisance de l'auteur dans les tours savants et
les belles images, résidus de films antécédents, mais
plutôt de l'échec d'une recherche esthétique véritable
: vouloir réunir fiction (le personnage que joue Michel Garneau) et
documentaire (le village de Gros-Morne) était une entreprise
intéressante, mais que Giraldeau n'a pas su contrôler avec équilibre.
(5, p. 106)
Analyse
Résumé : Michel Garneau lit un journal où il est question de Gros-Morne, en Gaspésie. Il annonce ensuite à une amie qu'il s'en va enquêter sur ce village. Il rencontre d'abord un animateur social ayant déjà travaillé dans la région, puis des étudiants qui viennent d'y passer un été et finalement plusieurs personnes de Gros-Morne (l'épicière, des citoyens, deux grosses familles, le curé et le comité de citoyens, des enfants, une infirmière, etc.) qui font état de leurs problèmes et de leurs valeurs.
Sujets et thèmes : Gros-Morne, Gaspésie, mer, fleuve, plage, pauvreté, ignorance, «syndrome du baloné», BAEQ, église, curé, infirmière, athéisme, anticléricalisme, fermeture de villages, grosse famille, contraception, chômage, comité de citoyens.
Traitement : Le tout commence par une fiction : Michel Garneau, dont le rôle est mal précisé, lit un journal où il est question de Gros-Morne. Pendant ce temps, en voix off, on entend un extrait de discours de René Lévesque et une autre voix évoquant la «guerre à la pauvreté» aux Etats-Unis. Toujours en situation de fiction, on le voit ensuite avec Michelle Rossignol qui ne fait que minauder en gros plans, qui ne dit mot, et dont le rôle est encore moins précisé puisqu'on ne la revoit plus. On entre ensuite en documentaire, style direct, avec Garneau qui interview diverses personnes. Puis c'est le long travelling pour découvrir la côte gaspésienne et entrer au village de Gros-Morne, accompagné d'improvisations sur la guitare par l'enquêteur. Les quelques jours qui suivent, celui-ci parle avec des gens dans diverses situations, déplace sa caméra pour passer sans pudeur des personnes aux décors de leur vie et recueille tous les détails possibles pour enrichir son dossier. En des séquences assez longues, il donne aux interviewés le temps d'exprimer leurs pensées. Mais peut-être est-ce dû à la personnalité impressionnante de Garneau, on sent continuellement une distance entre lui et ses interlocuteurs. De temps en temps, il gratte sa guitare et turlute pour agrémenter quelques scènes; l'utilité de ces plans ne semble pas évidente. Des plans d'ensemble pris de la montagne apportent quelques très belles images de la mer et de la petite baie où s'enracine le village; ils nous font deviner aussi qu'il n'y a pas que pauvreté sordide en ce lieu, ce que quelques travellings dans certains coins peuvent laisser entendre. Le temps presque uniformément gris et brumeux de la fin d'automne où Giraldeau tourne accentue quelque peu le ton misérabiliste donné à la photographie.
Contenu : D'entrée de jeu, Giraldeau fait affirmer, en voix off,
par René Lévesque - un Gaspésien et encore député
libéral - que la population de la Gaspésie est «injustement
pauvre parce qu'elle est loin... qu'elle s'en sortirait facilement si un
coup de main lui était apporté» (extrait d'un discours
prononcé le 5 novembre 1966, lors d'un banquet de l'Association des
Gaspésiens de Montréal). C'est sans doute pour donner ce «coup
de main» qu'il réalise ce qu'il veut être un film «fraternel»
et qu'il révèle à tout le Québec le village le
plus pauvre parmi les pauvres.
De ce village («500 habitants dont la moitié vivent des allocations
sociales, ses 89 familles, ses 76 maisons, ses 36 téléviseurs,
ses 30 voitures qui ne sont pas toutes en état de rouler et ses 11
baignoires», dit l'enquête des étudiants de Québec,
village qui, selon l'une d'eux, «n'est pas un coin de pays, mais un
pays en lui-même»), on découvre effectivement des situations
intolérables dans le Québec des années 60 : chômage
généralisé, problèmes de santé à
cause de mariages consanguins et d'une mauvaise alimentation, absence d'eau
courante dans quelques maisons, manque de soins médicaux, comité
de citoyens qui semble dominé par le curé, ignorance ou refus
de la contraception. De plus, le film donne une grande importance à
un chef de famille s'attaquant au curé qui ne fait rien pour lui et
à une infirmière qui se dit ostracisée par lui parce
qu'elle s'affiche athée, de sorte qu'il en ressort nettement un aspect
anticlérical. L'infirmière en rajoutait en affirmant que «c'est
l'ignorance crasse dans la Péninsule tout entière».
Ces témoignages surtout ont mis le feu aux poudres dès la
projection à Radio-Canada. Les lettres ouvertes ont afflué
dans Le Soleil de Québec, mettant en relief la soi-disant
«malhonnêteté» d'un film qui ne retient que les
aspects les plus misérabilistes du village, qui s'attaque sans enquête
suffisante à des personnes et qui affirme même des faussetés.
De l'analyse du dossier, et de la connaissance que j'ai de ce coin de pays,
étant originaire d'un village tout près de Gros-Morne
et y retournant deux fois par an, il m'apparaît clairement que ce reportage
est quelque peu biaisé. Giraldeau et Garneau ont réellement
fait un film «fraternel» pour les gens rencontrés, mais
ils sont passés à côté de la complexité
des réseaux d'interaction dans ce type de communauté villageoise.
Tout ce qu'ils en montrent est vrai (sauf peut-être une partie des
accusations de l'infirmière - c'est tout de même un peu gros
de dire que «toute la Péninsule souffre d'ignorance crasse»
et on comprend mal le réalisateur d'avoir conservé ce segment
-, mais les nombreux critiques ont raison de souligner l'arbitraire de leurs
choix de témoignages et l'angle sous lequel ils montrent les interlocuteurs.
Gros-Morne m'apparaît une bonne illustration du proverbe «qui
veut faire l'ange fait la bête».
En effet, on sent dès le début, avant même l'arrivée
à Gros-Morne et l'enquête, à cause de l'importance
accordée au témoignage des étudiants, que la thèse
du film est déjà établie : Garneau ne s'y rend au fond
que pour confirmer ce qu'il sait déjà. A son arrivée
au village, il se fait dire par des habitants qu'ils sont écoeurés
de ces enquêteurs reçus amicalement et qui diffament ensuite
leur village (ils font référence aux étudiants dont
Le Soleil a publié les propos). Mais ils veulent bien lui
parler à condition qu'il soit honnête, ce qu'il leur garantit.
Et pourtant, ils se sentent trahis à la projection du film. Cela dépasse
la question à savoir s'il affirme des faussetés au non : mieux
que tous les autres, les gens de Gros-Morne et de la région
savent que les images ne montrent que du vrai. Mais voila le hic, le vrai
n'est pas que dans ces images et il en faudrait bien d'autres pour s'approcher
de la vérité. Que ce soit surtout des élites cléricales
qui réagissent pour défendre le curé ridiculisé
n'a rien non plus pour surprendre. L'important est ailleurs: le personnage
de Garneau, avec sa prestance, sa barbe d'intellectuel, surtout son grattage
de guitare et ses turlutes improvisées dans lesquelles il semble beaucoup
se complaire, détermine une culture et un imaginaire complètement
étranger (une autre sorte de curé!). Dans son film, les gens
de là-bas ne peuvent se voir que comme des personnages ayant joué
un rôle avec un gars de la ville disposé à les écouter
fraternellement : avec lui, ils font du cinéma, ils se mettent en
dehors de la vraie vie. Au fond, quand les Gaspésiens réagissent
aux attaques contre le curé et contre le manque d'objectivité
de la caméra, c'est davantage contre l'imaginaire et les préjugés
des intellectuels montréalais - si éloquemment symbolisés
par le barbu Garneau et ses improvisations sur la guitare, par les minauderies
de Rossignol au début - qu'ils en ont.
Ce genre de réaction n'est pas une nouveauté. Entre autres,
A Saint-Henri le cinq septembre en avait provoqué une semblable
et ce ne sont pas tous les gens de l'île aux Coudres et d'ailleurs
qui aiment se revoir dans les films de Perrault. Mais Gros-Morne
révèle mieux que les autres les limites du cinéma direct
et l'ambiguïté de ces reportages authentiquement «fraternels»
qui ne savent trouver ni le bon ton ni la bonne manière de traiter
leur sujet. Avec tous ces aspects, comme son doux anticléricalisme,
l'ouverture des Montréalais pour ce qui se passe en province, la préoccupation
pour les plus démunis et le goût de leur «donner un coup
de main», le film reste un des bons représentants du cinéma
de la Révolution tranquille.
Bibliographie
1. BELANGER, Jules, «Gros-Morne, un film malhonnête»,
Le Soleil, 4 décembre 1967 (reproduit, mais abrégé,
dans Le Devoir du 15 décembre 1967).
2. GIRALDEAU, Jacques, «J'ai voulu un film fraternel», Le
Devoir, 13 décembre 1967.
3. HOULE, Michel et Alain JULIEN, Dictionnaire du cinéma québécois,
1978, p. 120.
4. OUELLET, Martin-Eric, dans COULOMBE, Michel et Marcel JEAN, Dictionnaire
du cinéma québécois, 1988, 197.
5. TANA, Paul, dans BERUBE, Rénald, Yvan PATRY et autres, Le cinéma
québécois: tendances et prolongements, 1968, p. 106.
6. TURNER, D. John, Index des films canadiens de long métrage,
1913-1985, 1986, p. 68.
7. WALSER, Lise, Répertoire des longs métrages produits
au Québec, 1960-1970, p. 48.