Canada. L'Office national du film présente L'héritage d'après le conte de Ringuet adapté pour l'écran par Léonard Forest et Bernard Devlin avec Albert Millaire, Marthe Mercure, Rolland d'Amours, J.-Léo Gagnon, Jacques Bilodeau, Michel Noël, Nana De Varennes, Maurice Beaupré. Son : André Hourlier. Montage sonore : Bernard Bordeleau, Pierre Lemelin. Mixage : Ron Alexander. Régie : Robert Baylis. Assistant réalisateur : Clément Perron. Images : François Séguillon. Montage : Marc Beaudet. Musique : Robert Fleming. Réalisation : Bernard Devlin. Directeur de production : Léonard Forest. Directeurs adjoints : Victor Jobin, Jean Roy. «À Grands-Pins, la terre est maigre et se refuse à la culture ordinaire; aussi fut-elle longtemps quasi-déserte. Ce n'est que lorsque vint la culture du tabac jaune que des gens aussi pauvres que le sol s'y installèrent. De peine et de misère, d'abord, puis un peu plus facilement, le tabac fit vivre les familles.» [Générique de fin] Une production de l'Office national du film du Canada. MCMLX.
Note : N'apparaît pas au générique : Narrateur : François Bertrand.
Tournage : 19 septembre au 6 décembre 1959, entre Sainte-Thérèse
et Sainte-Julienne
Coût : 48 683 $
Titre de travail : L'héritage
Copie : Onf, Cinémathèque municipale de Montréal
Ce qu'on en a dit :
Paul Coucke : Nous avons raison d'être fiers de l'équipe
de l'ONF qui a su mettre à profit l'un des plus beaux contes de Ringuet.
Le film est extrêmement attachant. Certains lui reprocheront sa lenteur,
des silences parfois pesants, lourds à supporter. Pour ma part je
me réjouis qu'on ait donné à cette production le rythme
lent des jours tel qu'on le respecte encore dans nos campagnes et qu'on ait,
sans se soucier du public [sic ], respecté également le silence
de l'homme, seul avec la nature. (...)
Puis il y a la caméra, l'image... L'image souvent fort belle, ni
trop recherchée ni trop subtile. Léonard Forest et Bernard
Devlin ont signé ce film d'une rare qualité. Réservez-lui
votre soirée. Vous ne le regretterez pas. (1)
Analyse
Résumé : Albert Langelier, jeune homme quelque peu délinquant (malgré son nom) de la ville, vient prendre possession d'une terre léguée par un père qu'il n'a jamais connu. Il se lance dans la culture du tabac. Tout va bien jusqu'à ce qu'une longue sécheresse vienne anéantir la récolte. Les gens du pays y voient une malédiction apportée par cet étranger. Il repart en ville, amenant avec lui Marie, l'orpheline que tout le monde appelle La Poune, la seule personne qui l'a aidé.
Sujets et thèmes : Opposition ville-campagne, héritage, crise des années 30, colonisation, étranger, survenant, croix du chemin, tabac, ferme, sécheresse, agriculture, retour à la terre, intolérance, préjugés, superstition, religion, enfant naturel, orphelin, adaptation.
Traitement : Cette fiction utilise efficacement toutes les ressources
du langage cinématographique pour bien mettre en valeur les personnages
et aussi leur environnement campagnard. Par exemple, les gros plans des fermiers
lors des scènes de commérage en augmentent la rouerie; le champ
contrechamp exprime bien tout le désir sexuel dans les regards d'Albert
et de Marie lors de la séquence de la serre, etc. Comme le souligne
la critique de Paul Cooke, le rythme est lent et veut reproduire la vie en
campagne; il y a peu de séquences et les plans laissent le temps à
l'émotion de surgir. L'interprétation se fait toute en nuances
pour suggérer plus que pour montrer. Les silences en deviennent encore
plus expressifs. Une discrète musique de guitare accompagne certains
moments.
Pour fournir quelques informations essentielles (la filiation d'Albert,
son passé délinquant en ville, un commentaire sur la conduite
des paysans, le destin final, etc.), un narrateur à la voix grave
(François Bertrand) récite des extraits du conte original.
Contenu : Dans l'ensemble, le cinéma québécois
de l'époque duplessiste glorifiait la campagne, même s'il en
portait des germes de contestation. Le film de Devlin, lui, prend le parti
complètement inverse. La campagne n'y est pas bucolique, mais un lieu
de misère, de roueries, de mesquineries, de rapports humains frustes,
d'exploitation des jeunes filles, de superstitions, de peur de l'étranger.
Le jeune Albert Langelier qui vient de la ville hériter d'une terre
s'en réjouit, mais il doit déchanter quand il découvre
que tout ce monde est «un livre illisible pour lui».
Le conte avait été écrit en 1945 et l'action est située
juste avant la Seconde guerre. Mais pour Devlin, l'intérêt de
reconstituer cette misère physique et morale de la campagne est d'en
faire le symbole de l'héritage que la politique de Duplessis veut
laisser à la population. Le film est scénarisé peu avant
sa mort (5 septembre 1959) et sort quelques mois après. Deux ans auparavant,
Les brûlés du même auteur avait pareillement contesté
la mystique du retour à la terre des années 30. Le ton se fait
ici plus incisif quand il montre l'inanité de «promener le bon
Dieu dans les champs» ou de faire chanter des messes pour amener de
la pluie (il élimine aussi tout personnage religieux); quand il dramatise
cette peur de l'étranger et de la différence, peur qui en fait
un symbole de malédiction et le transformerait sans doute en bouc
émissaire s'il ne partait pas. Plus qu'une évocation du passé,
on peut donc voir dans L'héritage un rejet de l'idéologie
conservatrice duplessiste. Par là, ce film écrit une belle
page de l'histoire intellectuelle de la fin des années 50.
En thème secondaire, mais très important, il dresse un portrait
de femme peu habituel au cinéma d'ici. Orpheline élevée
à la dure par des fermiers, La Poune a pendant les trois quarts du
film les réactions habituelles («la maison, c'est pas l'affaire
d'un homme»); abusée sexuellement, par le fils des fermiers
qui la gardent, elle ne dit rien, comme si elle n'avait aucun droit de se
plaindre. Elle comprend mal que le beau Albert, qu'elle ne rejetterait pas,
ne veuille pas la culbuter. Mais à la fin, c'est elle qui lui demande
de partir avec lui et comme il accepte parce qu'elle représente «la
seule chose de ce pays qui ne lui fût pas étrangère»
dit le narrateur, elle part immédiatement, sans rien d'autre que la
robe qu'elle porte, abandonnant absolument tout de ce monde campagnard. Voilà
une morale inhabituelle, une préfiguration de nouveaux rapports entre
les hommes et les femmes.
La première image du film montre une croisée des chemins.
Le récit met ensuite en évidence qu'une mauvaise voie a été
prise. La dernière image ramène à cette même croisée
: le personnage saura-t-il prendre la bonne direction?
Bibliographie
1. COOKE, Paul, La Patrie, 28 février 1960.
2. VERONNEAU, Pierre, dans «Littérature québécoise
et cinéma», sous la coordination de Laurent Maillot et de Benoît
Melançon, Revue d'histoire littéraire du Québec et
du Canada français, 1986, p. 16. 3. VERONNEAU, Pierre, Résistance
et affirmation : la production francophone à l'ONF - 1939-1964,
1987, p. 70.