Canada. L'Office national du film présente L'homme du lac. Un film de Raymond Garceau. Images : Georges Dufaux, Bernard Gosselin. Séquence historique : Grant Munroe. Montage : Edouard Davidovici, Robert Russell, Lise Bordeleau. Chant : Anna Malenfant. Son : Roger Hart. Effets sonores : Bernard Bordeleau. Mixage : Ron Alexander, Roger Lamoureux. Commentaire : Gilbert Choquette, Raymond Garceau. Narration : Jacques Godin. Production : Victor Jobin, Bernard Devlin. [Générique de fin] Office national du film. Canada. © MCMLXI.
Copie : ONF archives, Cinémathèque municipale de Montréal
Ce qu'on en a dit :
Michel Patenaude : Les personnages des oeuvres de Garceau sont plus que des individus; ils sont des archétypes. Chez eux, tout ce qui n'est qu'accessoire est élagué. L'auteur ne conserve que les contours essentiels à l'émotion : une certaine qualité d'humanité, des visages derrière lesquels on devine toute une vie de misères et de joies. Il est assez extraordinaire d'assister à ce processus d'épuration et de voir surgir une personnalité admirablement composée. Il faut reconnaître à Raymond Garceau une sûreté de trait assez peu commune chez les documentaristes canadiens. (...) La vie d'Alexis Ladouceur n'est sans doute pas un échec. Mais elle demeure un refus : refus de l'intégration à la civilisation moderne, refus du mariage, etc.; pour lui l'univers se réduit à quelques éléments qui sont en réalité des refuges : sa mère, son lac et ses oiseaux, l'hôtel de la ville voisine... Malgré tout l'amour qu'il montre pour ses personnages, Raymond Garceau ne peut que les présenter comme des hommes diminués. Et cette tristesse de vivre envahit chaque image de ses films. La fête chez les Ladouceur n'est pas vraiment joyeuse, elle se termine par la mélodie très étrange qu'Alexis joue sur son harmonica. (7, p. 45-46)
Gilles Marsolais : S'intéressant profondément à l'homme d'abord, et non aux objets, Raymond Garceau se signale par ses tentatives de cerner avec une vigueur contenue et une simplicité désarmante la vérité de cet homme. Il sait nous faire deviner les vies de joie ou de misère qui se cachent derrière les visages qu'il scrute. Ces qualités sont manifestes dans L'homme du lac/Alexis Ladouceur, métis (1962) qui nous raconte l'histoire de cet Indien métis. Nous le voyons vivre avec sa mère. Or, sa mère meurt pendant le tournage. De document qu'il était, le film devient invention de la part du réalisateur, comme il l'avoue lui-même. Ce qui confirme la préoccupation de Garceau d'unir dans ses films l'aspect dramatique à l'aspect documentaire. Le film s'achève par le commentaire suivant : «Alexis a eu beaucoup de mal à se remettre de la mort de sa mère, parce qu'il l'aimait beaucoup et que, maintenant, il est seul. Il est seul parce qu'il n'a pas d'enfant, il ne s'est pas marié, et au fond c'est mieux comme cela. Car le seul héritage qu'Alexis aurait à donner à ses enfants, c'est l'héritage d'une race constamment bafouée». Certes, ce type de réalisation ne s'inscrit pas dans la lignée du direct comme tel. Le fait que ce film (tourné en 35mm) soit affublé d'un commentaire, agaçant par les «bons sentiments» qui y sont exprimés, surtout dans la première partie, le rattache à la tradition documentaire traditionnelle, mais il s'en éloigne par l'engagement, même timide, que l'auteur y manifeste. Si l'on veut, ce documentaire témoigne par l'absurde de l'aliénation d'une communauté sur tous les plans : religieux, linguistique, économique, etc. (4, p. 128-129)
Analyse
Résumé : Ce film présente Alexis Ladouceur, un métis du Nord de l'Alberta, vivant avec sa mère. On le voit pêcher, rencontrer des voisins, se soûler à la ville voisine, assister à un rodéo, fêter avec sa famille, participer au pèlerinage du Lac Sainte-Anne pendant lequel sa mère meurt. On y retrace aussi, avec des dessins, une partie de l'histoire des métis de l'Ouest canadien.
Sujets et thèmes : Alexis Ladouceur, métis, Alberta, prairies, bisons, chasse, pêche, histoire, folklore, Indiens, Cris, Sauteux, pèlerinage, religion, Oblat, cuite, alcool-refuge, français.
Traitement : Ce portrait prend la forme du documentaire traditionnel
: Garceau a scénarisé un certain nombre de situation de la vie
de son personnage et il les rejoue pour la caméra comme s'il jouait
dans une fiction. Selon Marsolais, la mort de la mère est un artifice
pour dramatiser un peu la situation finale. Comme tout est prévu avant
de tourner, les plans et positions de caméra se font multiples pour
montrer Alexis sous tous les angles et magnifier son milieu de vie (superbes
images sur le lac). On garde toutefois l'impression de vérité
du personnage, car ses lieux naturels ne semblent pas «maquillés»,
ni ses vêtements changés. On entend quelques bribes de chansons
d'Alexis ou de conversations (en français), mais un narrateur livre
le récit et apporte les informations nécessaires. Ce commentaire
est d'un style que l'on qualifierait aujourd'hui de «quétaine»
avec ses expressions ampoulées. A quelques reprises, la voix de la
célèbre folkloriste Anna Malenfant accompagne une scène.
Un bon travail de caméra donne de la vie à la reproduction
de dessins anciens reprenant quelques épisodes de l'histoire des Métis.
Contenu : L'intérêt premier de ce film est de faire connaître
aux Québécois quelques bribes de l'histoire des Métis,
de leurs rôles (guides, interprètes) dans la découverte
et la conquête économique de l'Ouest canadien. Il leur rappelle,
en quelque sorte, que des «cousins» aux noms de Ladouceur ou de
Tremblay parlent et chantent encore en français dans le nord de l'Alberta.
Il se dégage une curieuse impression de ce portrait d'Alexis Ladouceur.
Le réalisateur le veut très chaleureux et véridique :
son éloge du début en fait un être presque parfait de
bonheur, mais lorsqu'arrive la scène de la soûlographie à
l'hôtel, on commence à le voir un peu triste, même s'il
boit sans mauvaise conscience (dit le narrateur). Avec la mort de sa mère,
on devine que sa solitude sera lourde et que la «belle vie» est
derrière lui : il a cinquante ans, ne s'est jamais marié et
n'a pas d'enfant, s'est toujours contenté des maigres revenus de sa
pêche; son unique frère plus jeune s'est déjà assimilé
aux Blancs et en partage les ambitions (il conduit un gros bulldozer). On
peut y voir, avec Marsolais, le symbole d'une aliénation collective
sur plusieurs plans; peut-être certains seraient-ils tentés de
faire un parallèle avec les Québécois, mais il faudrait
penser surtout à des marginaux comme le Télesphore Légaré
garde-pêche filmé par Claude Fournier deux ans auparavant.
Garceau insiste toutefois sur le ludique de cette vie accordée aux
rythmes de la nature, sur la simplicité des besoins, sur l'indépendance
et la liberté, même s'il termine le portrait en affirmant que
qu'un nouveau monde commence à faire disparaître tout cela.
Du cinéma de la Révolution tranquille, L'homme du lac
ne présente ni le traitement ni quelque aspect des nouvelles thématiques.
Bibliographie
1. DAUDELIN, Robert, Vingt ans de cinéma au Canada français,
1967, p. 39.
2. HOULE, Michel et Alain JULIEN, Dictionnaire du cinéma québécois,
1978, p. 117.
3. MARSOLAIS, Gilles, L'Aventure du cinéma direct, 1974,
p. 128.
4. MARSOLAIS, Gilles, Le cinéma canadien, 1968, p. 48.
5. MORRIS, Peter, The Film Companion, 1984, p. 8.
6. PAQUET, André, dans BERUBE, Rénald, Yvan PATRY et autres,
Le cinéma québécois : tendances et prolongements,
1968, p. 105.
7. PATENAUDE, Michel, Objectif, 23-24, octobre-novembre 1963, p.
45-47.
8. VERONNEAU, Pierre et autres, «40 ans de cinéma à
l'Office national du film», Copie Zéro, 2, 1979, p. 27.