A Magmadbounboun. Il en avait assez. L'homoman. Un film et une production indépendante de Jean Pierre Lefebvre. [Générique de fin] (L'homoman) Louis St-Pierre, (Le père) André Leduc, (Le bon samaritain) Jean Pierre Lefebvre, (La femme) Marie Thibault, (Le mari jaloux) André Poirier, (Magmadbounboun) Magmadbounboun. Assistant : Pierre Théberge. Montage : Marguerite Duparc. Assistante au montage : Céline Dickner. Titre : Camille Houle. Mixage : Harry Locking (Associated Screen Industries). Musique originale de Stéphane Venne. Au piano : Stéphane Venne. A la contre-basse : Michel Donato. A la batterie : Buddy Hampton. Enregistrement : Stereo Sound Studios. 1964.
Tournage : Janvier et février 1964, à Montréal
et Saint-Armand
Coût : 324 $
Copie : Chez l'auteur
Ce qu'on en a dit :
Robert Daudelin : L'homoman est une rêverie poétique, un chassé croisé où le rêve s'oppose au réel, où un humour un peu gros s'oppose à une réflexion proprement onirique. Le film existe à la façon d'une respiration, parfois lent, parfois haletant. Poème brouillon, L'homoman vit intensément (et intérieurement) et ses moments les plus beaux témoignent d'une perception fort originale des choses et d'un goût du cinéma qui autorise les plus sérieux espoirs. (3, p. 41)
Christian Rasselet : L'homoman est le premier essai d'un Lefebvre
qui découvre avec une passion quelque peu délirante les multiples
possibilités offertes par le langage cinématographique, un
peu à la manière d'un enfant qui réalise avec une candeur
où se mêlent timidité et ingéniosité, sa
première pièce de mécano. D'où parfois une certaine
gratuité qu'on a pu lui reprocher à cause de l'allure débridée
de certains mouvements de caméra. Mais qu'importe? Là n'est
pas l'essentiel et ce n'est rien en comparaison de ce que ce petit film révèle
et de l'éclairage qu'il projette sur l'oeuvre à venir. L'homoman
apprend beaucoup de choses à Lefebvre, ne serait-ce que de se libérer
de l'appréhension causée par les difficultés techniques.
«La technique est absurde» a-t-il écrit; aussi doit-elle
être entièrement subordonnée et adaptée à
la création. Pour cela, il fallait «tâter» le média
en multipliant non pas les prouesses, mais les essais de structuration de
signifiants. (...)
L'homoman répond plus à une structure sémiologique
qu'à une structure dramatique. La démarche créatrice
procède d'une vision poétique de la réalité et
non d'une dramatique du récit. De plus, le film, quoique fortement
découpé et charpenté au montage, se soumet à
des valeurs rythmiques signifiantes par leur durée : agression visuelle
dans les plans courts de l'Amour fou et implosion des apparences dans les
plus longs, surtout dans les travellings sur les cimetières de campagne.
L'absurde faisant figure de thème-carcasse, la forme en revêt
le moule et se fait vision rationnelle d'un monde irrationnel. (...) Et n'oublions
pas la note finale d'espoir de L'homoman, cet appel à l'Eternel
féminin (comme à la fin du Grand Dictateur de Chaplin),
la femme, que ce soit la Femme du Révolutionnaire, Patricia, Pierrette,
Mouffe, Anne ou la Q-Bec qui veut qu'on la regarde en-dedans, c'est la femme
salvatrice, planche de salut possible pour le genre humain. ( 7, p. 4)
Michel Brûlé : L'homoman, ce n'est pas un nom propre, ce
n'est pas le nom d'un personnage. Au contraire, en un sens, il semble bien
que ce soit un nom générique - du type «australopithèque»
ou «pithécanthrope».
Pour nous, il s'agit d'un nom qui désigne un groupe d'hommes - l'Homoman,
mot bâtard formé de «Homo» et «man»,
du latin et de l'anglais - un type spécial d'homme.
Notre interprétation consiste à dire que l'homoman c'est
nous Québécois comme collectivité - nous à
nos origines. Nous sommes (ou nous étions) l'Homoman, quelque chose
d'étrange et de nouveau qu'aucun nom connu ne peut représenter.
Le sujet du film de Lefebvre, dans cette perspective, n'est pas un individu
mais une collectivité. Le fait d'ailleurs que le personnage central
n'ait pas de nom, comme nous l'avons déjà indiqué, étaye
notre interprétation. C'est donc une collectivité qui se cherche,
une collectivité dont les origines sont terriennes, rurales et catholiques.
(2, p. 23)
Analyse
Résumé : Un jeune homme «qui en a assez» de vivre en campagne tente vainement de se suicider. Faisant du «pouce», il est recueilli par un anglophone philosophe qui l'amène à Montréal. Là il connaît l'amour fou (mais malheureux), la révolte contre la société inconsciente de la «maudite guerre» qui fait détruire tant de logements. Il est tenté par un «retour à la terre», et on le retrouve en campagne, mais finalement une femme lui fait connaître un nouvel espoir.
Sujets et thèmes : Jeunesse, opposition ville-campagne, retour à la terre, suicide, cimetière, église, anglophone, guerre, ruines, féminisme, cinéma muet, révolte, amour fou, Sade.
Traitement : Premier film, cette courte fiction réalisée
à très peu de frais a la fraîcheur et les exagérations
des expérimentations initiatiques. Lefebvre veut y couler beaucoup
de signifiants et jouer à fond du langage cinématographique;
ainsi use-t-il d'un symbolisme primaire (voie ferrée, cimetière,
église, maisons démolies, Sade dans la séquence de l'amour
fou, neige, etc.) et multiplie-t-il les mouvements et positions de caméra
comme «pour voir ce que ça donne». Le résultat
n'est pas toujours heureux à cause de l'insuffisance de moyens (absence
de son direct, sons et paroles postsynchronisés) et de choix douteux
(l'auto avalant la femme, baiser qui ressuscite l'Homoman «mort»
et affalé sur une clôture). Mais si l'ensemble fait un peu «film
d'étudiant fauché», il n'en manifeste pas moins un tempérament
de créateur qui, s'il ne sait pas encore tout à fait ce qu'il
veut, semble sûr de ce qu'il ne veut pas.
Ce que Lefebvre refuse, c'est le cinéma simple reproduction du réel,
qui se veut directement reflet de la réalité sans révéler
tous ses artifices. Il a déjà stigmatisé ce cinéma
dans plusieurs articles d'Objectif. Dès ce premier film, il entend
montrer que le cinéma pour lui doit être création originale,
transposition, travail sur le signifiant («essai de structuration de
signifiants», dit Rasselet) en vue d'énoncer de nouveaux signifiés;
il doit toujours viser la poésie. Il le fait ici avec maladresse et
d'une manière un peu grosse, mais on sait clairement où il
s'en va (voir l'analyse structurale de Michel Brûlé, qui décrit
aussi le film scène par scène). Il le précise d'ailleurs
par des intertitres ouvrant chacune des séquences.
Contenu : Juste avant le titre est écrit «Il en avait assez». Cela résume l'essentiel de la signification de ce film : le «héros» (sans nom, il n'est qu'«homoman», humain venant du latin et obligé maintenant de vivre la culture anglaise) veut se libérer de sa campagne de neige - symbole de toutes les valeurs du passé, surtout les religieuses de ce village rural du nom de Mistic - et s'en vient en ville. Il veut y réapprendre à rêver, connaître d'autres types de contacts humains. Il y rencontre «l'amour fou» et la sexualité débridée (Sade), mais aussi, malheureusement, l'alliance de la bible et du fusil, cause des guerres et des démolitions. Tenté de nouveau par le «retour à la terre» - à prendre ici au sens strict, car des images de cimetières suivent immédiatement l'intertitre -, on le retrouve crucifié et inanimé sur une clôture. Comme dans les contes, une belle étrangère vient le «réveiller» d'un baiser et il part avec elle vers de nouveaux espoirs. Au fond, L'homoman n'est que l'exercice de faire table rase et la découverte de la femme par un jeune intellectuel des années 60 passionné de cinéma. De la Révolution tranquille, il ne reflète qu'un refus du passé et presque rien de ce qui s'y cherche. Ce qu'il rejette, les valeurs rurales et religieuses, ne sont présentes que par un symbolisme rudimentaire non analysé. L'opposition ville-campagne n'existe qu'en surface, sans effet sur le psychisme du héros et sans résonnances sociologiques. Le «réveil» de la finale peut toutefois relancer l'homoman vers de nouvelles valeurs, mais à part le mystère féminin, rien n'est précisé.
Bibliographie
1. ________ Jean-Pierre Lefebvre, rétrospective-novembre
1973, 20 p. (reproduction d'extraits de critiques pour chaque film).
2. BRULE;, Michel dans BERUBE, Rénald, Yvan PATRY et autres, Jean
Pierre Lefebvre, 1971, p. 17-28, 155; nombreuses références,
(bibliographie).
3. DAUDELIN, Robert, Vingt ans de cinéma au Canada français,
1967, p. 41.
4. HARCOURT, Peter, Jean Pierre Lefebvre, 1981, p. 3-7.
5. HOULE, Michel et Alain JULIEN, Dictionnaire du cinéma québécois,
1978, p. 172. 6. PREDAL, René, Jeune cinéma canadien, 1967,
p. 80.
7. RASSELET, Christian, «Amour et tracteur», Objectif,
31, février-mars 1965, p. 52-54.
8. RASSELET, Christian, Jean Pierre Lefebvre, Cinéastes du
Québec, 3, 1970, p. 3-4.