Canada. L'Office national du film présente Il était une guerre avec Aimé Major et Hélène Loiselle et J. Léo Gagnon, Lucie Poitras, Jean-Claude Robillard, Mariette Duval, Ginette Letondal, Paul Berval, Victor Désy, René Caron, Yvon Leroux et les soldats du Royal 22e régiment. Scénario : Réginald Boisvert. Directeur de la photographie : Georges Dufaux. Ingénieur du son : Claude Pelletier. Décorateur : Karl Preston. Assistant réalisateur : Pierre Patry. Script-girl : Marthe Comeau. Ass. cameraman : Michel Régnier. Montage sonore : Norman Bigras, Bernard Bordeleau, Marguerite Payette, Karl Du Plessis. Régisseur : Bob Baylis. Conseiller militaire : Comm. Guy Gauvreau. Montage : Gilles Groulx, Marc Beaudet. Directeurs de production : Guy Glover, Léonard Forest. Directeur du montage : Victor Jobin. Réalisation : Louis Portugais. [Générique de fin] Fin. Production : Office national du film du Canada. MCMLIX.
Note : N'apparaît pas au générique : Avec Robert Rivard, Guy L'Ecuyer, Serge Deyglun, Lionel Villeneuve, Camille Fournier, Benoît Girard.
Tournage : Du 16 au 21 septembre à Sainte-Scholastique, du 23
au 29 septembre à Québec (Valcartier) et du 2 octobre au 2
novembre 1957 à Montréal.
Coût : 73 888 $
Titres de travail : La guerre
Copie : ONF Cinémathèque municipale de Montréal
Ce qu'on en a dit :
Office catholique national des techniques de diffusion : En voulant étudier l'influence de la guerre sur une famille canadienne-française moyenne, le scénariste a trop insisté sur les aspects négatifs, ce qui donne au film une teinte d'amertume. L'ensemble est intéressant, mais ne présente qu'une vue fragmentaire du problème. La réalisation est bonne de même que l'interprétation. Appréciation morale : Ce film présente les problèmes engendrés par un mariage conclu trop rapidement. Adultes. (4, p. 101)
Michel Houle et Alain Julien : Le film n'est pas tendre, on le voit : la guerre n'y est pas cette grande croisade pour la liberté, les soldats ne s'y rendent pas en sifflotant des airs patriotiques et la «victoire finale» ne réussit pas à faire oublier les échecs quotidiens. Cette vision des choses choqua profondément certains des dirigeants anglophones de l'ONF, colère qui s'amplifia lorsqu'ils s'aperçurent que les Québécois se reconnaissaient dans ce film. Encore aujourd'hui, Il était une guerre, malgré un penchant un peu trop marqué pour le romanesque, reste le document cinématographique le plus valable sur cette période de l'histoire du Québec. (1, p. 227)
Analyse
Résumé : Nous sommes le 13 juillet 1940. Le gouvernement
fédéral vient de déclarer l'enregistrement obligatoire
pour l'armée de tous les hommes non-mariés avant le 15 juillet.
Marcel Dubois se marie avec Monique lors de cette «course aux mariages»
et son frère s'engage dans l'armée. Deux ans plus tard, c'est
la chicane perpétuelle dans le ménage, Monique va travailler
en usine de guerre et Marcel risque le congédiement. On le retrouve
soldat en Italie, assistant à la mort de plusieurs copains. De retour
après la guerre, il ouvre un studio de photographe, mais les affaires
ne marchent pas très bien. Marcel se met à boire. Finalement,
avec l'aide d'un officier responsable des vétérans, il décide
de se reprendre en mains.
Sujets et thèmes : Conscription, course au mariage, armée, 2e guerre, féminisme, liberté d'opinion, patronage, famille, enfant unique, chicane de ménage, église, déserteur, alcool-refuge, usine de guerre, infidélité, peur (de la vie, des responsabilités), histoire.
Traitement : A l'origine, Il était une guerre fut une
mini-série «Panoramique» de cinq demi-heures pour la télévision.
De la forme première, il ne conserve que la division en quatre «chapitres»
bien distincts (tout un épisode, le troisième qui racontait
le congédiement de Marcel et sa désertion en campagne, a été
enlevé sans qu'il n'y paraisse). Toutefois, comme pour les autres
films de «Panoramique», c'est un traitement vraiment cinématographique
qui lui fut appliqué : beaucoup de lieux différents, décors
élaborés, abondance de plans d'ensemble, de cadrages sur des
groupes, minimum de gros plans, mouvements compliqués de caméra.
Ce traitement reste assez conventionnel et ne cherche en rien à révolutionner
le cinéma, mais il est efficace et donne un bon rythme au film. Le
film est beaucoup plus intéressant à voir sur grand écran
que sur le petit.
Pour développer son sujet, le scénariste Boisvert, a tout
centré sur un personnage à qui il a donné une famille
et des copains. On suit donc continuellement Marcel Dubois lors de la course
au mariage en 1940, dans ses chicanes de ménage deux ans plus tard,
à la guerre en Italie en 1943-44, à son retour à la
fin de la guerre et à son installation dans une nouvelle vie. Les
autres personnages viennent exposer d'autres sujets et thèmes : le
déserteur, l'engagé volontaire, le soldat héroïque,
le contremaître séducteur, le jeune beau qui sort avec les femmes
des conscrits, etc.
Pour l'interprétation, on retrouve des comédiens popularisés
par la télévision surtout : Aimé Major qui est habituellement
plus chanteur de charme qu'acteur mais qui rend bien le caractère
tourmenté de Marcel, J. Léo Gagnon qu'on a vu jouer les seconds
rôles dans presque tous les films des décennies 40 et 50, Hélène
Loiselle, Ginette Letondal, Lucie Poitras, Mariette Duval, Victor Désy,
Robert Rivard, Paul Berval, etc. Tous jouent sur un mode très réaliste
et naturel; leur langue est celle du Québécois ordinaire, pas
trop châtiée, mais bien articulée par tous ces comédiens
professionnels, contribuant à l'aspect «documentaire»
de l'ensemble.
Il s'agit d'une reconstitution vingt ans et quinze ans après les
évènements. Elle est faite avec soin et ne manque pas de faire
sourire avec les prix des denrées affichées dans les vitrines,
avec les affiches de guerre. Les scènes de guerre n'ont pas le rythme
et l'ampleur de la mise en scène des productions hollywoodiennes,
mais restent crédibles; des stockshots sont utilisés au début
de cet épisode.
Contenu : Quelques films de la période du cinéma «orphelin»
(1944-1953) avaient un peu évoqué la seconde guerre mondiale,
surtout le fameux Tit-Coq de Gratien Gélinas. Mais aucun long
métrage de fiction n'avait encore présenté le point
de vue des Canadiens français au sujet du conflit ni n'avait ravivé
cette plaie vive que fut la conscription. Le premier objectif d'Il était
une guerre était de reconstituer quelques évènements
clés illustrant l'impact du conflit au Québec. Sous cet aspect,
le spectateur est bien servi; il entend parler de la crise économique
qui a provoqué bien du chômage, de la conscription, de la fameuse
course au mariage de deux jours, de l'Eglise qui a permis ce sacrement même
le dimanche pour donner plus de chances aux «fiancés»,
du plébiscite de 1942 «qui ne se serait pas passé de
même si Lapointe n'était pas mort», de la police montée
qui recherche les déserteurs même dans les maisons de Montréal,
des femmes qui vont travailler dans les usines de guerre et qui sortent avec
d'autres hommes en l'absence de leur mari, du droit de vote qui leur est
finalement accordé, etc. Il apprend aussi que les Canadiens français
étaient contre la conscription et ne voulaient pas aller «se
faire tuer pour les Anglais», mais qu'enrôlés, ils étaient
de bons soldats, que les mariages par procuration ne peuvent se faire, que
les Italiennes étaient bien accueillantes, que la guerre n'était
pas un jeu, que l'armée s'occupait bien de ses vétérans,
etc.
Au-delà de ces données factuelles qui reconstituent fidèlement
l'époque, la composition des personnages fictifs suggère une
interprétation historique profonde. Le film donne clairement raison
aux Canadiens français dans leur refus de la conscription tout en
montrant que cette guerre a eu un puissant effet de révélateur.
La ciné-fiche de l'ONF servant à la publicité du film
affirme que «le dernier conflit mondial a trouvé le peuple canadien-français
dans un état d'impréparation psychologique absolu. Le choc
n'a pas modifié sur le coup l'aspect visible de la société
(pas d'invasion, de bombardements), mais il a troublé l'ordre familial.
Le film reconstitue avec beaucoup de vérité l'ambiance d'inquiétude,
d'angoisse et d'incertitude qui prévalait durant les années
difficiles 1940-1945». Ce texte a tout de la litote; son auteur a raison
pour ce qui touche l'aspect psychologique, mais il ne semble pas avoir compris
le point essentiel du personnage principal : le thème de la peur.
C'est effectivement par peur de s'engager que Marcel se marie avec Monique;
on avait assisté juste un peu avant à sa peur devant Françoise,
la belle fille indépendante; il craint le contremaître de l'usine;
il a peur de sa femme lorsqu'elle va travailler à l'extérieur
et maugrée contre le droit de vote qu'elle vient d'obtenir; c'est
la peur de la mort qui le rend courageux à la guerre; il se réfugie
dans l'alcool dès qu'arrivent les difficultés pour sa petite
entreprise; finalement, il avoue qu'il a peur de la vie et des responsabilités.
C'est par là que le film déborde le cas individuel pour exposer
une situation collective : c'est par peur que les Canadiens français
n'osent s'affirmer devant les autorités, mais ce n'est pas un sentiment
irréversible et la finale exprime un espoir de s'en sortir.
La reconstitution du passé rapporte fidèlement des faits
historiques, mais le film veut raconter aussi beaucoup de faits pertinents
au moment où il est scénarisé. En effet, le discours
de Marcel sur la liberté d'opinion et sur le patronage (peut-on y
voir autre chose qu'un symbole du type de gestion de l'Union nationale de
l'époque?), la moquerie du mariage, l'exposition lucide des chicanes
de ménage, le plaidoyer pour la libération des femmes, leur
travail à l'extérieur de la maison et leur meilleure gestion
du budget familial, la dénonciation de la double morale - celle pour
les hommes et celle pour les femmes -, l'enfant unique (alors que c'est l'époque
d'un important «baby boom»), tout cela parle davantage des problématiques
de 1957, de l'époque de la scénarisation et du tournage, le
dernier moment de l'époque duplessiste.
C'est ce qui donne toute sa valeur à Il était une guerre.
Tourné à la fin des années 50, il manifeste une bonne
partie de la contestation de cette idéologie de conservation qui vit
ses derniers soubresauts. Il affirme aux Canadiens français qu'ils
doivent cesser d'avoir peur devant les autorités de tout azimut, que
leur participation à la guerre ne leur a pas apporté la liberté
qu'ils en escomptaient, qu'ils doivent se prendre en mains et régler
eux-mêmes leurs problèmes. Il les invite à ne plus avoir
peur des femmes fortes et autonomes et à ne pas se réfugier
dans l'alcool aux premières difficultés.
Nous avons là un des premiers films québécois qui
non seulement reflètent fidèlement des moments essentiels de
l'histoire nationale, mais qui les réinterprètent sur plusieurs
plans : du psychologique au politique en passant par l'épique. Il
suggère en plus la prise en main de la destinée collective,
affirme la valeur du mouvement d'autonomie des femmes qui a commencé
avec leur conquête du droit de vote en 1941 et dénonce le favoritisme
politique. Boisvert et Portugais y refusent le «happy end» du
cinéma conventionnel, réalisme oblige, mais la réflexion
qu'ils provoquent chez le spectateur ne peut qu'ouvrir sur une nouvelle ère.
Bibliographie :
1. HOULE, Michel et Alain JULIEN, Dictionnaire du cinéma québécois,
1978, p. 227.
2. LEVER, Yves, Histoire générale du cinéma au
Québec, 1988, p. 146.
3. MORRIS, Peter, The Film Companion, 1984, p. 228.
4. OFFICE CATHOLIQUE NATIONAL DES TECHNIQUES DE DIFFUSION, Recueil des
films de 1963, p. 101.
5. TURNER, D. John, Index des films canadiens de long métrage,
1913-1985, 1986, p. 40.