Canada. L'Office national du film présente Il y eut un soir. Il y eut un matin. [Générique de fin] Avec Ginette Letondal, Gilles Normand, Yves Massicotte, Doris Lussier, Benoît Girard, Mireille Lemelin, Jocelyne France. Scénario : Andrée Thibault. Directeur de la photographie : Jean-Claude Labrecque. Son : Joseph Champagne, Gatien Roy. Montage : Pierre Patry. Mixage : Ron Alexander, Roger Lamoureux. Musique : Robert Fleming, Maurice Blackburn. Assistants réalisateurs : Jean-Claude Lord, Denis Raphaël. Régisseur : Marcel Malacket. Mise en scène et réalisation : Pierre Patry. Production : Office national du film. Canada © MCMLXIV.
Note : N'apparaît pas au générique : Narrateurs : Gérard Poirier, Gisèle Schmidt
Tournage : 10 jours à compter du 28 juillet 1963
Coût : 26 053 $
Titre de travail : La femme et le travail: : Françoise
Copie : ONF archives, Cinémathèque municipale de Montréal
Ce qu'on en a dit :
Jean Pierre Lefebvre : Patry a été l'un des premiers,
à l'ONF et dans les milieux du cinéma canadien, à partir
ouvertement en guerre contre le manque de scénarios et de scénaristes.
Partisan du cinéma dramatique, il n'a jamais laissé de se battre
afin d'obtenir quelque chose et de faire quelque chose. Et il a effectivement
fait du cinéma dramatique. Bravo! Mais voilà ce qui m'inquiète
un peu : ses deux films les plus faibles (pour ne pas dire affreux) sont
précisément ses deux dramatiques d'envergure, le premier d'une
demi-heure, Il y eut un soir. Il y eut un matin, réalisé
dans le cadre de la série «La femme au travail», et l'autre
d'une durée d'une heure et demie, Trouble-fête, réalisé
pour son propre compte. Je me demande a) si Patry a rencontré les
mauvais scénaristes et tourné les mauvais scénarios,
ou b) s'il n'a aucun talent.
Comment apprécier et nommer les travellings foudroyants, laids et
sans signification, la direction d'acteurs aussi fausse qu'exubérante
et le manque le plus élémentaire d'unité dramatique
de Il y eut un soir, il y eut un matin ? Faut-il appeler ça
lyrisme? avant-garde? (...)
Patry avait déjà synthétisé dans Petit discours
de la méthode toute la prétention, le sécheresse
et la grossièreté de Trouble-fête et de Il
y eut un soir. Il y eut un matin. Esthétisme outré et naturalisme
borné, voilà les deux éléments majeurs qui situent
ses films entre le régionalisme le plus simpliste et le cinéma
le plus ridicule. (3, p. 13-14)
Robert-Claude Bérubé : (...) Françoise travaille pour tromper son ennui; et que je te traîne mon ennui à travers les couloirs de la Place Ville-Marie, autour de la piscine du bloc à appartements où j'habite, dans ma chambre, dans le bureau où je travaille, et qu'il se fait donc plus lourd avec cette musique d'orgue insistante qui accompagne mes démarches, et que j'ai donc un beau visage blasé et indifférent. Antonioni est sûrement passé par là et y a laissé sa marque déambulatoire et sa préoccupation pour le décor. Si le spectateur ne connaît pas la Place Ville-Marie après ce film, c'est qu'il est aveugle. Il y a tout de même des choses intéressantes à glaner ici et là comme cette découverte soudaine que fait la jeune femme de la dure compétition qui joue dans ce monde du travail où elle est entrée, elle, par désoeuvrement. (1, p. 48)
Louise Carrière : Dans le film de Pierre Patry, Il y eut un soir. Il y eut un matin, il est question d'une travailleuse de bureau [sic ] à la Place Ville-Marie : on ne retiendra de la réalité de cette femme que ses angoisses existentielles dans la solitude des grands couloirs modernes. On glisse inlassablement sur les décors pour traduire, sans doute, l'ennui des femmes sur le marché du travail; mais c'est plutôt le spectateur qui finit par s'endormir devant ce traitement laborieux, peu humain, et complètement étranger aux problèmes d'insertion sociale que vivent les femmes. On n'approfondit pas les réactions de la famille devant leurs nouvelles activités. Le propos du film dégagera surtout la réprobation morale devant l'existence nouvelle des femmes : le travail, c'est quelque chose de compliqué, de lourd, pour les femmes! Les couloirs, les grands espaces, l'incommunicabilité les assaillent. Bref une femme qui travaille à l'extérieur risque d'alourdir le climat familial. Mais au fait, pourquoi les femmes travaillent-elles? Quels besoins les y poussent? S'agit-il avant tout d'une impulsion métaphysique? Le film de Pierre Patry semble abonder en ce sens. (2, p. 57)
Analyse
Résumé : Françoise est dessinatrice dans une agence de publicité. Ce soir-là, elle doit travailler un peu plus tard à cause d'une commande urgente. Elle supporte mal la familiarité d'un collègue. Un autre collègue la ramène ensuite chez elle où elle retrouve son jeune fils. Le lendemain matin, de retour au bureau, elle apprend d'abord qu'elle va aller représenter l'agence à New-York, puis elle s'engueule avec le collègue trop familier qui lui reproche de ne pas avoir d'ambition, de mal respecter les règles du jeu du travail. Elle le giffle et c'est la fin.
Sujets et thèmes : Femme au travail, création, agence de publicité, ambition, peur, amour, couple, harcèlement sexuel, Place Ville-Marie, boutiques, Montréal, solitude, mariage.
Traitement : Le récit se déroule sur une quinzaine d'heures, de la fin tardive d'une journée de travail à l'avant-midi du lendemain. Tout est centré sur le personnage de Françoise qui prend presque toute la place, les autres personnages n'ayant d'existence filmique que dans la perception qu'elle a d'eux. Le réalisateur la fait jouer d'une façon très neutre, très retenue, stylisée, presque inexpressive (je comprends mal l'affirmation de Lefebvre à ce sujet). Il joue plutôt de toute une panoplie de trucs cinématographiques pour créer son atmosphère. En effet, on pourrait dire que ce film utilise tantôt le découpage et le travail de la caméra du style le plus hollywoodien (champs contrechamps, zoom in jusqu'aux très gros plans, travellings audacieux, plongée et contreplongées, etc.) et tantôt une façon de cadrer les personnages avec la lenteur et la nudité des films d'Antonioni. Des panoramiques de grande ampleur donnent de bien belles images de Montréal. L'usage de la voix off, qui exprime des pensées de Françoise, mais dans la bouche d'une autre narratrice et d'un narrateur, évoque la Nouvelle vague. Des sons souvent bizarres tirés d'un orgue électronique viennent parfois créer une atmosphère de film d'horreur. On voit que Patry n'a pas eu peur de mélanger les genres et de chercher le bel effet.
Contenu : Dans les catalogues de l'ONF, ce film fait partie de la série
«La femme hors du foyer», avec Caroline de Clément
Perron et Georges Dufaux, Solange dans nos campagnes de Gilles Carle
et Fabienne sans son Jules de Jacques Godbout. Mais comme l'indique
le titre de travail, le premier nom de la série était plutôt
«La femme et le travail». Elle voulait, en quatre films, examiner
l'impact sur les femmes surtout de leur entrée dans le monde du travail
extérieur à la maison. Le changement de titre est ici révélateur
de la perception des films qui ont comme «détourné»
le mandat original. Quoique se voyant fixer des paramètres formels,
différents pour chaque projet, les cinéastes participants (il
semble que personne n'ait envisagé de faire tourner ces films par
des femmes, et pourtant au moins Anne Claire Poirier et Monique Fortier,
pour ne prendre que le personnel de l'ONF, ont déjà réalisé)
ont libre choix du sujet et de l'orientation. Dans la tradition de l'ONF,
on aurait pu s'attendre à de la sociologie, mais la série arrive
à un moment où la majorité des cinéastes de la
maison perçoivent les limites du direct et veulent explorer le langage
de la fiction. Le producteur Jacques Bobet convient de laisser les réalisateurs
tenter tout ce qu'ils veulent à condition que les personnages de femmes
soient intéressants. Chacun profite de cette liberté à
sa façon. Louise Carrière juge sévèrement le
produit : «Loin de nous présenter des portraits réels
ou des approches vivantes, ces films ressemblent plutôt à des
pastiches et s'apparentent aux mots d'esprit: plusieurs femmes vont réciter
leurs boniments mais nous n'apprendrons rien sur elles». (2, p. 56)
Si le jugement de Carrière paraît juste pour l'ensemble de
la série, il faut le nuancer pour ce film, comme il faut nuancer aussi
la citation plus haut. Ce qu'elle dit correspond bien à l'image globale
du film, mais sur le point précis de l'image de la femme au travail,
ce film reflète assez justement l'orientation vers l'égalité
dans le travail qui fut une idéologie importante des premiers temps
du féminisme. Que des hommes réagissent en prévenant
les femmes que si elles veulent réussir dans des domaines hautement
compétitifs comme la publicité, elles doivent se battre sur
le même terrain que leurs concurrents mâles sans en attendre
une courtoisie de «faveurs» qu'elles-mêmes dénonceraient
d'ailleurs, ne doit pas surprendre.
De plus, la voix off, voix (voie) de la conscience, laisse clairement
entendre aux femmes qu'elles ne doivent plus se contenter d'être «la
femme de Jacques, la mère de Michel», mais qu'elles doivent
trouver leur propre identité, qu'elles doivent se libérer de
«toutes les idées fausses». Les inviter à clarifier
leurs raisons de sortir de la maison pour aller travailler ne peut être
considéré comme de la complaisance ou du paternalisme. Elle
les prévient aussi qu'il ne sera pas facile d'inventer de nouvelles
relations avec leur conjoint et leurs amis, mais qu'il ne faut pas reculer.
Françoise peut paraître un peu agaçante à certains
moments, mais le film lui donne raison de ne pas accepter le genre de familiarité
«mâle» de Philippe, ce comportement qui tient beaucoup
de ce qu'on appelle maintenant «harcèlement sexuel» et
qui empoisonne l'atmosphère des milieux de travail.
Les critiques expriment leur rejet du film surtout à cause de sa
facture esthétique. Cela se comprend dans ce contexte de recherche
de voies nouvelles tenant compte des acquis du cinéma direct et des
courants les plus intéressants du jeune cinéma mondial. Mais
Jacques Godbout ou Gilles Groulx ne succombaient-ils pas aussi servilement
à la mode godardienne? Le désir de Patry d'expérimenter
la manière hollywoodienne tout en conservant des contenus très
québécois ne pouvait qu'être mal perçue par les
jeunes critiques comme Lefebvre qui revendiquaient un cinéma nouveau
sur tous les plans. Avec le temps, on sait que ce genre de recherche a malheureusement
avorté avant son temps et qu'une partie du cinéma québécois
s'en est trouvée appauvrie. On lui reproche aussi de trop «plastifier»
sa vision du centre-ville de Montréal, surtout celle de la Place Ville-Marie
et de sa galerie de boutiques qu'on vient juste de terminer. Il faut dire
ici qu'Il y eut un soir. Il y eut un matin est un des rares films
à présenter un visage moderne et dynamique de Montréal
à l'époque. Le reflet ne pouvait que plaire aux Montréalais
ordinaires qui y trouvaient enfin une image positive de leur ville.
Le titre Il y eut un soir. Il y eut un matin renvoie au récit
de la création dans la Genèse. Au fond, il exprime bien le
sujet premier du film : au delà du fait que Françoise s'engage
dans un travail de création artistique à son agence et qu'elle
décide maintenant de succomber à la tentation de faire oeuvre
personnelle en art, il pose la question : le matin qui suit le soir dans
lequel nous sommes depuis si longtemps apportera-t-il un vrai jour nouveau
en ce qui concerne la situation des femmes, comme dans le récit biblique?
Par là, ce film apparaît comme un provocateur d'idées
nouvelles tout à fait dans l'esprit de la Révolution tranquille.
Bibliographie:
1. BERUBE, Robert-Claude, «La femme au travail», Séquences,
40, février 1965, p. 47-49.
2. CARRIERE, Louise et autres, Femmes et cinéma québécois,
1983, p. 57.
3. LEFEBVRE, Jean Pierre, «Petit éloge des grandeurs et des
misères de la colonie française de l'Office national du film»,
Objectif, 28, août-septembre 1964, p. 13-14.
4. VERONNEAU, Pierre, Résistance et affirmation : la production
francophone à l'ONF - 1939-1964, 1987, p. 89.