Jeunesse année 0. [Générique de fin] Entrevues: Normand Cloutier. Caméra : Daniel Fournier. Montage : Annie Trescot. Réalisation : Louis Portugais. Coordination : Jean Bellemare. Narrateur : Michel Garneau. Production : Les Films Claude Fournier Inc. Ce film a été produit pour la Fédération libérale du Québec.
Tournage : A l'été de 1964
Copie : Cinémathèque québécoise
Ce qu'on en a dit :
Lorenzo Paré : La «Fédération libérale
du Québec», qui porte incidemment le même sigle que le
«FLQ.», avait commandité un film sur la jeunesse. Les
libéraux - et les autres - ne sont pas encore revenus du choc qu'ils
ont subi. Pessimisme de vieillards chez ces adolescents. Rébellion
contre l'ensemble de la société. Mépris des gouvernants.
Ignorance volontaire de la chose publique. Condamnation massive de ce qui
est, sans la moindre lueur d'une volonté personnelle d'effort en vue
de ce qui devrait être. Et au besoin, le recours à la bombe
comme meilleure solution!
Est-ce là la jeunesse du Québec? Les cinéastes ont
plutôt suivi la mode de la «série noire». En effet,
quand on accumule des films dont la projection prendrait sept à huit
heures pour en tirer, par découpage, quarante minutes de spectacle,
le «documentaire» devient inévitablement une «thèse».
Le «film-choc» de la FLQ est la thèse de la révolution
: c'est ce qu'il fallait démontrer. (6)
Robert Daudelin : Jeunesse année zéro nous dit
l'homme québécois, son aliénation, son impossibilité
à se réaliser, l'étroitesse de son univers, sa morale
de chien battu, son pessimisme accepté. Jeunesse année zéro
nous montre les multiples visages de l'homme québécois : chômeur
de Chicoutimi, étudiant de Québec, fermier de Cherbourg, jociste
de Sherbrooke, militant de St-Henri. Et cet homme nous est dit et montré
simplement, clairement; et c'est la vertu réelle du film. Le document
est brut, comme la réalité dont il témoigne. Est-ce
du cinéma? La question paraît bien futile face à la tristesse
des jeunes hommes du film. Lesage ne s'est pas posé la question, lui
que Jeunesse année zéro a scandalisé! (...)
Jeunesse année zéro, pas plus par son titre que par
ses images n'est un bilan; c'est tout au plus un diagnostic. Que le film
choque les politiciens somnolents qui l'ont financé, il n'en demeure
que plus précieux pour ceux qui pensent aux jeunes d'ici en des termes
autres que ceux d'une éventuelle élection. (2, p. 59-60) Commandité
par la Fédération libérale du Québec au moment
où le gouvernement décidait d'étendre le droit de vote
aux citoyens de 18 ans, Jeunesse année zéro fit l'effet
d'une bombe auprès des hommes publics qui, pour la première
fois sans doute, voyaient d'aussi près une partie désormais
importante de leur électorat. Portugais n'avait pourtant qu'enregistré
la réalité, sans faire de manières; mais cette réalité
était explosive et la forme volontairement fruste du film était
faite pour la servir au maximum. Jeunesse année zéro
doit beaucoup à l'honnêteté de Portugais : son parti-pris
de documentariste nous a rappelé la puissance révolutionnaire
du cinéma quand il se mesure au réel. (3, p. 51)
Analyse
Résumé : En prévision de son congrès de septembre 1964, la Fédération libérale du Québec (instance suprême du parti libéral - elle va bientôt changer de nom pour éviter toute confusion avec le FLQ) veut connaître l'opinion de ce million de jeunes Québécois qui vont bientôt voter pour la première fois. Une centaine de ces nouveaux voteurs sont interviewés dans trente villes ou villages du Québec et livrent leur vision de la vie politique.
Sujets et thèmes : Jeunesse, politique, parti, vote, chômage, loisirs, scolarisation, FLQ, agriculture, exode rural, Duplessis, Maurice Nadeau, les Copains de Saint-Henri, Jean Lesage, fédéralisme, indépendantisme, conflit de générations, politiciens, médias, Révolution tranquille.
Traitement : Le traitement cinématographique de ce reportage, ou film-enquête, est minimal : un intervieweur pose des questions à des jeunes que la caméra, juste derrière lui et à sa droite, filme en plans fixes, tantôt américains, tantôt en gros plans. Elle ne considère que très rarement le décor derrière eux. Les interventions sont montées selon des thèmes et non selon leur lieu de filmage. Un narrateur présente quelques participants ou résume les grandes lignes de certains témoignages.
Contenu : En 1964, le gouvernement libéral de Jean Lesage vient
d'accorder le droit de voter à 18 ans (au lieu de 21), ce qui va amener
un flot considérable de nouvelles voix aux urnes. Le parti libéral
commande ce film pour connaître l'opinion des jeunes qui vont voter
pour la première fois aux prochaines élections, prévues
pour 1966. Ils la livrent franchement. Les «enquêteurs»
n'indiquent pas comment les intervenants ont été choisis. Certains
semblent l'avoir été au hasard (sortie de messe du dimanche
à Chicoutimi, rencontres dans des restaurants) mais d'autres ont été
spécifiquement choisis (les gars de l'UCC à Sherbrooke, Maurice
Nadeau, rassembleur-leader des Copains de Saint-Henri - groupe de conscientisation
sociale et politique - et filmés peu avant par Jacques Godbout pour
Huit Témoins) Tous appartiennent cependant au milieu ouvrier
ou agricole et une grande partie sont chômeurs. La parole n'est donnée
qu'à deux filles, dont l'une fournit un des meilleurs témoignages.
Il faut donc remarquer d'abord que le film ne parle que d'une partie de la
jeunesse, laissant de côté tous ceux qui sont aux études
ou déjà en possession d'un bon métier et, il faut le
dire aussi, tous ceux qui pourraient être satisfaits de la situation.
Les témoignages se retrouvent ici groupés selon quelques grands
thèmes. Il est d'abord question de la situation présente. La
question de l'intervieweur est grosso modo «Le Québec vit actuellement
une Révolution tranquille [note : Jeunesse année 0
est l'un des deux seuls films d'avant 1969 à employer cette expression,
avec Notes sur la contestation], comment vivez-vous ça?»
Etant donné l'échantillonnage des interviewés, on ne
s'étonne pas d'entendre parler surtout de chômage, de manque
d'argent et de loisirs, des difficultés de l'agriculture et de l'exode
rural, d'une perception que rien ne se fait pour la jeunesse. Certains constatent
qu'il se passait quelque chose juste après 1960, mais perçoivent
maintenant que rien ne bouge plus; que le monde s'est réveillé
avec les bombes du FLQ l'année précédente, mais qu'il
semble se rendormir. Les jeunes, pour leur part, sont impatients, veulent
des résultats immédiats tant dans la réforme de l'éducation
que dans les mécanismes de création d'emploi. Quelqu'un avance
même que l'Etat devrait obliger tout le monde à aller à
l'école jusqu'à vingt ans, mais en payant une allocation de
subsistance à tous ceux qui ne sont pas de familles riches. Certains
se disent même prêts à employer tous les moyens, s'affichant
solidaires des poseurs de bombes, car il faut vraiment que ça change.
Tous sont pessimistes, ne faisant plus confiance aux «vieux de 40 ans»
qui ne comprennent pas les jeunes. La conclusion de cette partie serait qu'on
vit non seulement un conflit de générations, mais aussi un
conflit d'époques, car tous sont conscients d'entrer dans une nouvelle
ère de valeurs. Une deuxième partie considère la politique
proprement dite et le fameux vote à 18 ans. Sur l'âge du vote,
il est assez paradoxal - et plutôt amusant - d'entendre des jeunes
de 21 ou 22 ans affirmer assez catégoriquement leur opposition à
cette mesure parce que leurs cadets de 19 ou 20 ans sont trop jeunes, manquent
de maturité, n'ont pas de pensée personnelle et suivent la
«couleur» des parents! Quant à la vie politique directe,
le message est clairement livré : les jeunes ne croient plus aux politiciens
parce qu'ils sont tous des «suiveux», ne font que remplir leurs
poches, ne pensent qu'à eux ou au parti plutôt qu'au pays, que
la majorité sont malhonnêtes et ne remplissent jamais leurs
promesses. Une jeune fille va même jusqu'à affirmer que les
vieux partis (le Parti libéral, l'Union nationale) sont «passés
de mode» et qu'il faut du renouveau. Beaucoup affirment ne pas savoir
pour qui voter et se demandent même s'ils s'y rendront.
En dernière partie, interrogation sur l'avenir, la majorité
se montrent plutôt pessimistes ou inquiets parce qu'il y a trop de
chômeurs, que les régions manquent de débouchés,
qu'il n'y a plus de confiance dans les adultes. Certains placent leurs rêves
dans «un gros char», d'autres voudraient créer un parti
des jeunes pour construire un Québec socialiste et indépendant.
Il faudrait réformer aussi les médias qui sont «vendus»
aux grands intérêts financiers et qui sont une «dope»
pour la population. Le seul bon point vient de ce qu'on a maintenant beaucoup
de contacts avec les idées de l'extérieur et qu'on va de plus
en plus voir comment ça s'y passe, de sorte que les citoyens, plus
conscients, se laisseront moins passer de mesures contraires à leurs
intérêts. Avant que n'apparaisse le titre, l'intervieweur demande
à un jeune de Trois-Rivières ce que le nom de Duplessis évoque
pour lui : il n'en sait rien; et après s'être fait rappeler
que c'était le précédent premier ministre, il n'a pour
tout commentaire «je pense qu'il était bon»! Tout le film
va ensuite illustrer que chez la grande majorité des jeunes - ce sont
eux-mêmes qui l'affirment - l'ignorance de la vie politique et de l'histoire
est criante. Ils ne sont «pas éduqués à la politique»,
comme ils disent. Et l'ensemble du film le démontre clairement. C'est
probablement cette constatation qui semblait la plus cruelle aux politiciens
libéraux qui se démenaient depuis quatre ans pour construire
un nouveau Québec. Ils apprenaient par là qu'une partie significative
des gens pour qui ils oeuvraient ignoraient le sens de leurs efforts. Il
faut dire que les grandes mesures mises en branle depuis 1960 (réforme
de l'administration, de l'éducation et des instruments culturels,
nouveaux ministères, nationalisation de l'électricité,
etc.) commencent à peine à devenir visibles. Avec le recul
du temps, on sait aussi que l'ignorance des jeunes n'était probablement
pas plus grande que celle des parents qui avaient depuis toujours vécu
davantage de politicailleries que de politique. On voit bien également
que commence à s'élaborer une pensée nouvelle, au nom
de l'indépendance et du socialisme, qui mobilisera de plus en plus
la jeunesse au cours de la décennie 1966-1976. Avec ce film, les stratèges
du parti libéral (et ceux de tous les partis) ont probablement compris
qu'il ne suffit pas à un gouvernement d'adopter des mesures bonnes
pour la population : il faut aussi qu'elle le sache. Ont-ils compris aussi
qu'idéalement il faudrait la faire participer aux grandes décisions
et que la démocratie y gagnerait? C'est probablement là le
profit le plus net à retirer de la réalisation de Jeunesse
année 0. Année «zéro», parce qu'une
nouvelle ère débute vraiment.
Bibliographie
1. DAGENAIS, Jean, dans Jean Lesage et l'éveil d'une nation,
(sous la direction de Robert Comeau,1989, p. 244-246.
2. DAUDELIN, Robert, Objectif, 31, février-mars 1965, p.
59-60.
3. DAUDELIN, Robert, Vingt ans de cinéma au Canada français,
1967, p. 51.
4. HOULE, Michel et Alain JULIEN, Dictionnaire du cinéma québécois,
1978, p. 251.
5. MARSOLAIS, Gilles, Le cinéma canadien, 1968, p. 49.
6. PARE, Lorenzo, «Un film-choc sur le sens des réalités»,
L'Action, 21 septembre 1964.