Canada. L'Office national du film présente Jour après jour. Un film de Clément Perron. [Générique de fin] Images : Guy Borremans. Montage : Anne Claire Poirier. Prise de son : Claude Pelletier. Mixage : Ron Alexander, Roger Lamoureux. Trame sonore conçue et réalisée par Maurice Blackburn. Texte de Clément Perron, lu par Anne Claire Poirier. Production : Hubert Aquin, Fernand Dansereau, Victor Jobin. Office national du film. Canada. MCMLXII.
Tournage : Mars 1962, à Windsor Mills
Coût : 10 783 $
Titres de travail : Papermaker, Ville de papetiers
Copie : ONF, Cinémathèque municipale de Montréal
Ce qu'on en a dit :
André Poirier : Même l'O.N.F. ne peut échapper aux
lois de l'évolution, et le film de Clément Perron, Jour
après jour marque un tournant dans la production de notre maison
d'Etat. Le film n'est pas une explication, il a choisi de regarder, et de
laisser voir. Jour après jour. Les opérations se répètent
comme certaines images, chacune se suffit, personne ne comprend tout à
fait, personne ne demande à comprendre. Le bon plaisir de Clément
Perron nous vaut de ne pas revoir pour la Nième fois le «Comment
on fabrique» traditionnel de l'ONF. Le cinéaste a choisi l'humain,
il regarde vivre les employés de cette usine de pâte à
papier; tout son art réside dans l'originalité et la vérité
de son observation. L'homme avant l'explication; cette scène où
le papier dévale à toute vitesse sur trois types qui le repoussent
calmement du pied, scène bizarre, claire pour l'initié seulement,
illustre à elle seule cette prise de position inédite. (...)
Jour après jour est une suite, une accumulation de gestes,
de faits, d'évènements, qui ont l'illogisme, le désordre
du quotidien. Refusant d'utiliser la «cimentation logique» Clément
Perron a cherché et trouvé un autre type d'unité. Borremans
manie la caméra comme il l'a rarement fait, il sent son sujet, se
crée des leitmotive : les engrenages et surtout ce mystérieux
assemblage de tuyauterie qui danse à la musique de Blackburn. Ce dernier
renouvelle son style, il nous offre une bande sonore d'une hardiesse non
juvénile, qui laisse deviner le «métier». A plusieurs
moments la musique sert de raccord entre des scènes qui n'ont d'autre
lien que de faire partie du quotidien. Le montage permet à Blackburn
de nous donner certains passages très réussis : j'aime beaucoup
voir les hommes travailler au rythme d'un Jazz Band, et cet assemblage de
tuyauterie danser le rock'n roll. Jour après jour est un film
de montage; plus encore que les autres collaborateurs le monteur doit comprendre
le film pour permettre le succès du travail d'équipe. (10,
p. 66-68)
Léo Bonneville : Est-ce bien ça le sens du film Jour
après jour ? Cet éternel retour d'activités toujours
pareilles à elles-mêmes. Ce n'est pas le texte qui nous démentira.
Il est lancinant ce texte. Il a la puissance d'une litanie. Une litanie qui
insiste et revient comme une méditation jamais achevée. Aussi,
miracle, ce texte au lieu de nous décrire ces mornes journées,
nous projette dans une nouvelle dimension. Il nous élève d'une
façon prestigieuse à un degré supérieur. Il permet
une sorte d'envolée non pas lyrique mais métaphysique. Nous
collions à la terre, à la matière, nous sentons que
nous pouvons nous échapper. Le texte agit comme une piste de décollage.
Il nous mène «ailleurs». Il sonne un réveil. Au
fait, il appelle. Il appelle les gens à se regarder vivre et à
se demander si c'est bien cela la vie, la vraie vie. Cette routine du jour
après jour toujours recommencée. (...)
Le regard de Perron posé sur une de nos principales industries
est un regard humaniste. Essayant de relever l'écorce pour voir plus
loin, Perron nous donne une oeuvre qui prête beaucoup à réfléchir.
Sa vision n'est jamais cruelle. Sa réflexion est sans cesse suggestive.
Parce que son regard est toujours lucide. (2, p. 52)
René Prédal : Jour après jour, en 1962, fait beaucoup parler de lui à sa sortie. Le film apporte en effet quelque chose de nouveau en rompant assez franchement avec les méthodes du «candid». Les collaborateurs de Perron ont d'ailleurs donné leur maximum : la photo de Guy Borremans est très belle et le montage d'Anne Claire Poirier très habile. Le film fait en effet alterner rapidement des images montrant la terrible et lugubre routine du travail des ouvriers et l'impitoyable machine déversant des flots de papiers qui submergent les employés. Le commentaire - dont Perron est l'auteur - évoque la poésie de Prévert par l'utilisation systématique de mots et d'expressions très courants, de barèmes et tarifs énumérés sur un ton monocorde avec parfois une fulgurante trouvaille verbale venant dynamiter l'ensemble. De plus les sons, admirablement mixés par Maurice Blackburn, rendent fantastiques des bruits pourtant naturels. On est loin du documentaire traditionnel car l'auteur fait sentir sa présence d'une manière d'ailleurs assez littéraire, essayant de personnaliser cette matière sociale et humaine. En réalité, considéré avec le recul du temps, le film reste assez timide et un peu trop formaliste. Il a cependant cristallisé quelques idées qui étaient dans l'air. Le film fut en effet couvert de prix. (11, p. 134)
Yvan Patry : Restent dans ses courts métrages [C. Perron] les
deux plus réussis : Caroline et Jour après jour.
Ils constituent la conjonction d'une heureuse collaboration avec quelques
bons artisans de l'Office, comme Anne Claire Poirier, Guy Borremans et Dufaux
et de plus, d'une juste utilisation des thèmes constants de Perron.
Dans les deux cas, le texte en voix off très littéraire se
présente comme un contrepoint poétique. Perron pose une dualité
du rêve et de la réalité, de l'évasion et du quotidien.
Dans Jour après jour, l'auteur tente de sublimer, de précipiter
les «scories de l'insolite». Le film repose trop sur cet artifice.
Caroline, au contraire, adopte une facture moins recherchée,
le texte y est beaucoup plus simple et plus en diapason avec le sujet. On
pénètre dans le monde intérieur de Caroline,
sans sentir les filons de cette pénétration. L'alternance des
images mentales et des images réelles dans Jour après jour
devient systématique. La poésie ne naît plus du quotidien
et des êtres, mais d'un quelconque procédé de sublimation.
C'est pourquoi Jour après jour ne représente pas, comme
on l'a prétendu, l'achèvement du cinéma direct. Il en
est simplement une utilisation nouvelle mais limitée. Perrault, me
semble-t-il, va bien au-delà de ces limites.
Si Jour après jour nous montre la démarche sensible
mais quelque peu avortée d'un documentariste, Caroline apparaît
au premier coup d'oeil plus accompli. Ce n'est néanmoins qu'au premier
coup d'oeil. Perron cherche moins à sublimer, mais il reste toujours
incapable de rendre une véritable poésie du quotidien. (...)
Il y a trop souvent chez Perron une telle «littérature en
voix off» que ses bonnes intentions se transforment en arguments superficiels.
On remarque souvent chez lui des idées et une volonté de dire.
Mais ces intentions ne se retrouvent qu'effritées, confuses parce
qu'appuyées par une forme académique. Et ce ne sont pas non
plus les travellings de Borremans et Dufaux, comme celui circulaire de Caroline
accompagné en plus d'un poème de Ronsard (sic) qui y changent
grand chose. (1, p. 124-125)
Michel Houle et Alain Julien : Les bacheliers de la cinquième et Jour après jour sont des approches figées du monde du travail en ces années de début du direct. (...) Le deuxième, par un commentaire aux curieuses résonnances bibliques et une bande sonore recherchée, n'arrive pas à créer ce poème dénonciateur d'un quotidien intolérable qu'il aurait pu être. (6, p. 240)
Analyse
Résumé : Pendant qu'une caméra se dirige lentement vers une usine et que ses passagers y pénètrent, une voix récite «Et Dieu dit : créons l'homme à notre ressemblance et qu'il domine sur les animaux et tous les êtres de la terre. Et l'homme dit : faisons la machine à notre ressemblance et qu'elle domine...». La suite montre des travailleurs et leurs machines à fabriquer le papier, des travailleuses assemblant les pièces de sacs en papier et enfin les uns et les autres à la maison et aux loisirs («le septième jour, Dieu se reposa...»). La voix conclut «Et la machine dit ...»
Sujets et thèmes : Le travail et la vie, papier, usine, machines, sécurité, hockey, majorettes, repas familiaux, religion, bible, mythes.
Traitement : Comme le soulignent les textes cités, ce documentaire
présente une forme très spéciale. On pourrait même
parler de film expérimental. En effet, à des images de style
direct allant chercher beaucoup de détails des personnes et des machines,
et à un montage réunissant ces images par thèmes flous
s'ajoute une bande sonore audacieuse qui intègre bruits d'ambiance
et musique concrète en une curieuse symphonie aux effets variés
auquels s'ajoute un texte récité de façon monocorde
et de manière incantatoire. Reprenant plusieurs références
bibliques (récit de la création, commandements), ce texte cherche
moins à informer, quoique la somme d'informations y soit considérable,
qu'à créer un effet poétique en combinaison avec les
autres sons. Ce mélange de très concret et de surréalisme
est saisissant.
Avec cette forme, Jour après jour rompt radicalement avec
le cinéma direct dominant, qui privilégie l'interview et l'abandon
du commentaire trop travaillé. Du travail à l'usine, il retient
surtout le plus spectaculaire (chaine de montage, détails de machines,
bruits) qui doit souvent n'être qu'accidentel (le papier qui ne s'enroule
pas et qu'il faut pousser des pieds dans la fosse). Il se veut regard d'un
auteur sur son sujet.
Contenu : Dès le début, le commentaire donne comme sujet
de Jour après jour les rapports entre l'homme et la machine.
La suite montre que la domination n'est plus celle que Dieu avait prévue:
les machines ont maintenant pris une telle place que les rythmes des humains
doivent s'y ajuster et se laisser modeler par elles, même dans leurs
loisirs. La vision du spectacle des machines «jour après jour»
n'apporte pas grande réjouissance. Ce constat pessimiste du réalisateur
n'est sans doute pas partagé par ceux qui sont filmés. Comme
il ne le leur a pas demandé, on ne le saura jamais.
L'utilisation du récit biblique de la création est ici une
heureuse trouvaille. Non seulement parce qu'il fait partie de l'imaginaire
des spectateurs et communique immédiatement son sujet, mais surtout
parce qu'il établit ce nouveau rapport de l'homme et de la création
au plan du mythe. Le gros plan d'une statue du Sacré-Coeur - élément
totémique - qui revient à quelques reprises, va dans le même
sens. Dès lors qu'on l'a reconnu tel, on peut lutter contre lui et
le faire interagir avec les autres éléments de la culture :
on devient plus libre. C'est sans doute ce que souhaite le réalisateur.
En début de Révolution tranquille, Jour après jour
affirme surtout la volonté des cinéastes québécois
de faire leur propre petite «révolution» tant dans les
formes que dans le choix de sujets. Certains auraient aimé y trouver
une démonstration plus claire de la fabrication du papier (et on pourrait
alors le programmer avec Bûcherons de la Manouane réalisé
peu après); d'autres auraient voulu que Perron dénonce plus
directement les conditions de travail souvent abrutissantes dans ce type
d'usine. Celui-ci, très lucidement et sans faux-fuyants, a plutôt
tenté l'expression personnelle, le film d'auteur. Le résultat
mérite d'être revu.
Bibliographie
1. BERUBE, Rénald, Yvan PATRY et autres, Le cinéma
québécois : tendances et prolongements, 1968, p. 124.
2. BONNEVILLE, Léo, Séquences, 31, décembre
1962, p. 51-52.
3. COULOMBE, Michel et Marcel JEAN, Dictionnaire du cinéma québécois,
1988, p. 382.
4. DAUDELIN, Robert, Vingt ans de cinéma au Canada français,
1967, p. 50.
5. GENEST, Joseph, Dossiers de cinéma.
6. HOULE, Michel et Alain JULIEN, Dictionnaire du cinéma québécois,
1978, p. 240.
7. LEDUC, Jacques, «Les cameramen de l'ONF», Séquences,
33, mai 1963, p. 24.
8. MARSOLAIS, Gilles, Le cinéma canadien, 1968, p. 48.
9. MORRIS, Peter, The Film Companion, 1984, p. 158 (bibliographie).
10. POIRIER, André, «L'Homme observé», Objectif,
15-16, août 1962, p. 66-68.
11. PREDAL, René, Jeune cinéma canadien, 1967, p. 134.
12. PREVOST, Francine, «L'itinéraire cinématographique
d'Anne Claire Poirier», Séquences, 116, avril 1984, p.
13-14.
13. VERONNEAU, Pierre, Pierre JUTRAS et autres, «Anne Claire Poirier»,
Copie Zéro, 23, 1985, p. 4.
14. VERONNEAU, Pierre, La production canadienne-française à
l'Office national du film du Canada de 1939 à 1964, thèse
de 3e cycle, Université du Québec à Montréal,
1986, p. 516; voir aussi Résistance et affirmation : la production
francophone à l'ONF - 1939-1964, 1987, p. 80.