(générique incomplet, noté dans l'Index de John Turner, dans le Répertoire de Lise Walser, dans Copie zéro no 34-35 et au visionnement)
Jusqu'au cou. Production : Association générale des étudiants de l'Université de Montréal. Réalisation : Denis Héroux. Scénario : Denis Héroux, en collaboration avec Denys Arcand, Gilles Groulx, Pierre Lemelin et Jean Savard. Images : Michel Brault, Jean-Claude Labrecque. Son : Marcel Carrière, Werner Nold. Montage : Pierre Lemelin. Montage sonore: Bernard Bordeleau. Mixage : Joseph Champagne. Musique : Stéphane Venne. Script-girl : Josiane Guillemin. Interprétation : Edith de Villers, Raymond Villeneuve, Renée Lescop, Guy Dufresne, Pierre Maheu, Gilles Groulx, Bernard Landry, Jacques Girard, Christiane Verdon, Alain Cousineau, Michel Gouault, Bernard Arcand, Louise Paradis, Josiane Héroux. 1963-1965.
Note : Les journalistes Pierre Nadeau et Marc Laurendeau y tiennent des rôles de figurants; Pierre Létourneau y chante une de ses chansons.
Tournage : Septembre-novembre 1963
Coût : 15 000 $
Copie : Cinémathèque québécoise
Ce qu'on en a dit :
Alain Pontaut : Le film de Denis Héroux a bien des qualités formelles et n'est pas dénué d'un certain charme. Mais c'est celui de l'adolescence, et c'est un charme à double tranchant. Ce Jusqu'au cou devait constituer, dans l'optique de son auteur, une sorte de suite améliorée de Seul ou avec d'autres. Les personnages y passeraient de la révolte individuelle à l'engagement civique et politique. On évoluerait sur le plan technique d'un certain laisser-aller à «une ligne de conduite plus rigoureuse». Les bonnes paroles! Elles nous promettaient aussi l'étude des «rapports des étudiants avec la société», le récit de l'aventure d'un jeune «qui fait face à l'amour et aux mouvements séparatistes», enfin «une confrontation entre deux générations : celle d'aujourd'hui et celle d'hier». Je n'y ai vu pour ma part ni étude sérieuse, ni récit amoureux ou politique, ni confrontation, mais seulement quelques bons éléments d'enquête télévisée. Parenthèse : le cinéma s'est mis à la «vérité» à la suite de la télévision dont on a vu qu'elle révolutionnait la technique du cinéma. La télévision n'est pas devenue un art et, dans la plupart des cas, comme dans celui-ci, le cinéma a perdu toutes chances d'en être un. (8)
Denis Héroux : Mes personnages les plus forts, ceux qui ont orienté
le film presque malgré moi, je me suis aperçu en cours de route
qu'ils étaient très séparatistes, parfois même
terroristes. Mais j'étais pris avec eux, et il me fallait continuer.
Les suivre, en somme...
- Pourquoi?
- Disons tout de suite que le budget du film ne me permettait pas d'utiliser
des comédiens professionnels. Il me fallait trouver des étudiants
dont la personnalité correspondrait à celle des personnages
auxquels je songeais. Mais au fur et à mesure que le tournage avançait,
ils ont évolué, ils se sont transformés, ou tout simplement
ils n'ont pas du tout réagi comme je l'avais prévu. Alors il
a bien fallu orienter le scénario dans leur sens à eux, puisque
c'est eux, en somme, qui étaient importants. Leur vérité
à eux... - Ca fait un peu cinéma vérité à
corps défendant...
- Oui, c'est un peu ça... Je n'ai pas réussi, dans ce film-là,
à m'exprimer vraiment. J'ai laissé faire mes personnages, en
les poussant, bien sûr, en essayant d'en tirer le plus possible. Mais
c'est eux, finalement, qui ont fait le film... Moi, il fallait que je les
laisse aller, en essayant de les mener là où je voulais...
- Et ça n'a pas marché?
- Pas toujours, non... (4)
Office catholique national des techniques de diffusion : On place des interprètes amateurs dans des situations artificielles et on les laisse improviser un dialogue hésitant. On récolte ici et là des prises de vue documentaires sur des évènements intéressant les étudiants. On réunit le tout par un montage plus ou moins cohérent. Et on appelle cela un film. C'est vraiment le règne de l'à-peu-près. De l'ensemble se dégage une intrigue confuse qui n'avance que par à-coups. Appréciation morale : Le climat de ce film est assez trouble en raison de l'inconduite de plusieurs personnages ainsi que de situations et d'images suggestives. Adultes, des réserves. (7, p. 127)
Léo Bonneville - Jusqu'au cou a-t-il été
fait de la même manière?
Denis Héroux - Même pattern. Car je croyais au miracle. C'était
en 1964, au moment où on plaçait les premières bombes
à Montréal. J'ai demandé à Denys Arcand d'écrire
un texte. Mais le film fut un échec. Parce que la magie, je n'ai pas
réussi à la créer. Autant les gens avaient accepté
d'être tout à fait anonymes au niveau de la production, autant
chacun s'affirmait dans la réalisation. Héroux devenait le
metteur en scène, Arcand le scénariste, Michel Brault n'acceptait
plus d'être une simple caméra. Carrière n'était
plus au son. J'ai dû terminer le montage avec Lemelin. Finalement,
c'est un film qui n'aurait pas dû sortir. Mais je ne regrette pas ce
film parce que les expériences, il faut les rendre à terme.
(1, p. 6)
Analyse
Résumé : A la collation des grades, à l'Université de Montréal, Edith reçoit son baccalauréat en sciences... et pouffe de rire en revenant à son siège. Elle converse ensuite sur l'amour avec des étudiants et son professeur et amant François Cardinal. Invité à la fête pour le diplôme, le professeur ne peut s'y rendre, mais son fils Raymond ira à sa place. Chez lui, celui-ci prend sa douche, feuillette Playboy. Au party, il est choisi par la fêtée comme compagnon de fin de soirée. A six heures du matin, Edith et lui se promènent en scooter le long du lac des Castors sur le Mont Royal et Raymond y tombe. Un peu plus tard, chez Edith, il ne se laisse pas facilement séduire malgré ses avances et ses tentatives jusque dans la douche. Les jours suivants, il cherche à la revoir, mais elle se dérobe; il fait toutefois connaissance avec sa colocataire Renée. On retrouve Edith en grande conversation politique avec des copains (Pierre Maheu et Bernard Landry) et dans la piscine d'un luxueux hôtel avec un inconnu. A l'université, Raymond assiste à un grand débat sur l'indépendance du Québec; il y retrouve Renée et ils vont ensuite manger ensemble. Edith et Renée vont ensemble faire des courses et se retrouvent finalement (sans raison explicite) dans une grande pièce vide presque au sommet de Place Ville-Marie pour une longue discussion sur l'amour, le mariage et les enfants. Raymond se rend chez Gilles, un ami d'Edith, pour en avoir des nouvelles, mais en vain. Au centre-ville, une manifestation organisée par le RIN fait beaucoup de bruit. Dans un petit bureau, Edith discute de politique et de langue avec Pierre et Bernard. Finalement, en circulant en auto sur le Mont Royal, elle est distraite par la vue de Raymond et Renée et provoque un accrochage. Le couple la salue, mais part dans une direction opposée. Fin. (note: une autre version comporte deux séquences de plus : une rupture entre Edith et François surtout pour cause d'engagement politique et une rencontre d'une cellule du FLQ chez le peintre Gilles.)
Sujets et thèmes : Errance, contestation, jeunesse, Université de Montréal, collation des diplômes, indépendantisme, langue, RIN, FLQ, manifestation, mariage, amour, litanie, même prénom : acteur-personnage, Pierre-Elliot Trudeau, Gérard Pelletier, Alfred Dubuc, Pierre Bourgault, André D'Allemagne, Cyniques, Pierre Nadeau, Pierre Létourneau, Pierre Maheu, Bernard Landry. Séquences documentaires.
Traitement : Cette fiction emprunte la forme hollywoodienne (scènes très découpées, plans brefs surtout, cliché de la blonde pour le rêve et de la brune pour la réalité, accompagnement musical redondant) mais elle lui mélange des éléments du cinéma direct (improvisation des dialogues, acteurs non professionnels dont certains jouent leur propre personnage, les principaux conservant leur prénom, insertion de certains dans des évènements réels). A la manière du documentaire traditionnel, un narrateur vient aussi ajouter des informations (certaines déjà claires avec l'image) ou des commentaires qui se veulent humoristiques. C'est un façon de pallier les insuffisances d'un scénario qui ne semble pas avoir prévu de transitions naturelles entre ses scènes fictives et ses recoupement de la réalité, ni de progression dramatique normale. C'est à une musique de jazz que le réalisateur confie l'expression des émotions de ce milieu de jeunes intellectuels. Mais il va donner l'interprétation du titre dans une chanson un peu cucu accompagnant le jeu d'Edith et d'un amant de passage dans une piscine, avec un texte proclamant que l'étudiante «est dans le coup, jusqu'au cou» [sic ].
Contenu : Si les personnages filmiques se veulent «dans le coup»,
le film ne les y montre pas tellement. Les deux principaux ne révèlent
pas tellement de cohérence : Edith ne réussit pas à
faire croire qu'elle vient d'obtenir un diplôme en sciences et rien
n'indique ce qu'elle fait de son temps maintenant. Le réalisateur
en rajoute tellement dans le sens de «femme émancipée»
qu'elle en perd sa vraisemblance. Rien non plus ne justifie le fait qu'on
la retrouve avec Pierre Maheu et Bernard Landry. Raymond reste trop adolescent
timide (scène de la douche) pour un universitaire en philosophie et
on ne sait presque rien de Renée qui deviendra son amie. Les liens
de l'un comme l'autre avec le milieu universitaire et la société
manquent de précision. Leur discours sur l'amour (discussion avec
le diplômé en anthropologie Bernard Arcand au début,
rencontre d'Edith et de Renée), la lecture de Playboy par
Raymond et la caricature des diplômes par le narrateur ne démontrent
rien de bien nouveau au plan sociologique. Pas plus que le comportement aventureux
d'Edith en amour ne correspond avec ce que les féministes de l'époque
mettent de l'avant (il représente bien un fantasme mâle, cependant).
Si l'histoire principale du film ne présente aucun intérêt,
elle donne cependant lieu à quelques scènes à inclure
dans toute anthologie du cinéma québécois et fort révélatrices
de l'atmosphère des années 60. En premier lieu, une longue
séquence d'un débat sur le nationalisme et l'indépendance
du Québec avec à la table Pierre Bourgault, André D'Allemagne,
Alfred Dubuc, Pierre-Elliot Trudeau et Gérard Pelletier. On y entend
surtout Bourgault et Trudeau, ce dernier se faisant ensuite engueuler par
Bernard Landry. Vient ensuite une séquence d'une manifestation au
centre-ville où l'on chante une litanie : «Elle nous dépouille
- la Confédération; elle est une vieille picouille - la Confédération;
etc.», incluant «pourriture, imposture, ordure, vomissure...»
et où l'on scande FLQ, FLQ... (les premières bombes ont éclaté
au printemps 1963 et le mouvement compte déjà des prisonniers
politiques, voir le film FLQ de Jean-Pierre Masse); l'insertion du
gros plan du cul du cheval d'un policier dans cette scène apparaît
toutefois comme un gag d'une goût douteux. Belles scènes aussi
avec Bernard Landry et Pierre Maheu, ce dernier défendant la langue
québécoise et attaquant les bourgeois. Enfin, Gilles Groulx
y joue une belle séquence avec Raymond dans son atelier «juste
en face de chez Mario Bachand» (dans une version que je n'ai pas vue,
s'y tiendrait aussi une réunion d'une cellule du FLQ).
A sa façon, surtout avec ses défauts, Jusqu'au cou
reflète un moment important du cinéma des années 60
: celui où des cinéastes du direct affrontent la fiction. Denis
Héroux, le promoteur du projet - il a 23 ans et n'a jamais fait de
documentaire - en assume l'échec, mais une part en revient sûrement
aux Brault, Carrière, Champagne et Lemelin, tous des professionnels
du direct qui préféraient l'improvisation à la rigueur
des scénarios et qui ont, selon le réalisateur, infléchi
le tournage en ce sens, voulant en quelque sorte répéter la
formule de Seul ou avec d'autres et incarner davantage les gestes
dans le monde réel. Mais peu importe à qui incombent surtout
les gaucheries de Jusqu'au cou ; il faut en retenir surtout que le
mélange direct-fiction ne fonctionne pas à tout coup et qu'il
faut une grande maîtrise du média pour articuler une histoire
d'amour romantique à des considérations politiques très
réalistes. Sur un autre plan, il renvoie aussi à l'animation
et aux discussions sur la politique québécoise qui se tiennent
alors sur les campus universitaires. C'est là, à ce moment,
que se forment des futurs leaders du Parti québécois (Landry)
ou des intellectuels comme Maheu. Avec le personnage de Gilles, il évoque
aussi l'engagement des milieux d'artistes.
D'après Bonneville, Jusqu'au cou, sorti au Château
sur la rue Saint-Denis, donc en quartier populaire, aurait été
un fiasco. Selon Héroux, il aurait ensuite été vendu
à Radio-Canada qui ne l'aurait pas encore passé (en 1973),
prétextant l'égarement de la copie (1, p. 6). A cause de sa
position clairement nationaliste, on peut penser que sa mauvaise qualité
technique n'est pas la seule cause.
Bibliographie
1. BONNEVILLE, Léo, entretien, Séquences, 71, janvier
1973, p. 6.
2. BONNEVILLE, Léo, «Le cinéma québécois
à l'heure de la Révolution tranquille», Séquences,
40, février 1965, p. 18.
3. COULOMBE, Michel et Marcel JEAN, Dictionnaire du cinéma québécois,
1988, 232.
4. HOMIER-ROY, René, «Des personnages et un auteur»,
Photo Journal, 16 décembre 1964.
5. LAFRANCE, André avec la collaboration de Gilles Marsolais, Cinéma
d'ici, 1973, p. 164.
6. MARSOLAIS, Gilles, Le cinéma canadien, 1968, p. 90.
7. OFFICE CATHOLIQUE NATIONAL DES TECHNIQUES DE DIFFUSION, Recueil des
films de 1964, p. 127.
8. PONTAUT, Alain, «Les étudiants et Jusqu'au cou»,
Le Devoir, 12 décembre 1964.
9. SARRAZIN, Guy, «Les universitaires accueillent leur film Jusqu'au
cou avec éclats de rire», Dimanche-Matin, 13 décembre
1964.
10. TURNER, D. John, Index des films canadiens de long métrage,
1913-1985, 1986, p. 49.
11. WALSER, Lise, Répertoire des longs métrages produits
au Québec, 1960-1970, p. 20.