L'Office national du film présente un film de Jean Pierre Lefebvre : Jusqu'au coeur. Garou le chien dit Robert Charlebois, Mouffe dite Encyclopédine Monfette, Claudette Robitaille, Paul Berval, Denis Drouin, Pierre Dufresne, Luc Granger, Gaétan Labrèche, Louise Dionne, Pierrette Lavigueur, Raymonde Godon, Magmadbounboun. Aux martiens et aux autres. 1er assistant à la caméra : Pierre Mignot. 2e assistant à la caméra : André Dupont. Machiniste : Jean-Louis D'Aoust. Electricien : Roger Martin. Accessoiriste : Denis Boucher. Transparences : Denis Gillson, c.s.c. Montage sonore : Jacques Jarry. Mixage : George Croll, Jean-Pierre Joutel. Animation : Pierre Hébert. Musique : Robert Charlebois. Musiciens : Robert Charlebois, Maurice Richard, Richard Ring, Guy Thouin, Yves Charbonneau. Assistant à la réalisation : Gilles Blais. Régie : Laurence Paré. Image : Thomas Vamos. Son : Claude Hazanavicius. Montage : Marguerite Duparc. Production : Clément Perron. [Générique de fin] Jusqu'au coeur. Office national du film. Canada. © L'Office national du film du Canada. MCMLXVIII.
Tournage : Du 18 mars au 19 avril 1968, à Montréal et
aux environs
Coût : 113 546 $
Titre de travail : Jusqu'au coeur
Copie : ONF
Ce qu'on en a dit :
Claude Nadon : A la première vision de Jusqu'au coeur,
on a le sentiment d'être secoué par des moyens très variés
et à bien des niveaux. Il y a plusieurs causes : Lefebvre s'adresse
simultanément au coeur et à la raison, il multiplie les associations
et les allusions, il dégage d'un premier degré de réalité
déjà signifiant en soi une autre dimension d'ordre poétique
ou symbolique, il fragmente systématiquement le récit, enfin
il mêle les tons avec une aisance déconcertante. Le résultat
est que d'abord secoué, provoqué, irrité même,
ému, on s'interroge, on réfléchit; on le fait, et c'est
capital, non seulement à partir de ce qu'on voit et entend, mais aussi
à partir de ses propres réactions, le rire par exemple se transformant
parfois en rire jaune au moment où l'on se rend compte que ce qui
l'a déclenché nous concerne personnellement.
Ce n'est pas le moindre mérite de Lefebvre que de nous faire ressentir
différemment selon chacun, le péril qui menace l'humanité
en nous confrontant à des images et à des paroles qui nous
renvoient notre visage et nos mythes. Le sentiment d'inquiétude et
de vertige qui nous envahit à la fin du film n'en est que plus profond.
Nous sentons que c'est à la fois le destin du monde, celui du Québec
et le nôtre personnellement qui sont en cause. Et qu'ici, la bataille
ne se livrera sans doute pas contre des bombardiers, mais sur le champ de
notre liberté, dynamité et bombardé chaque jour, le
plus souvent à notre insu. (8)
Jean Chabot : Il est clair que le personnage de Garou est une résultante
des personnages des films précédents, Abel, Jean-Baptiste,
qui souffraient de la même non-combativité, qu'on retrouve d'ailleurs
dans les films de Carle, de Groulx, de Jutra, et qui semble une de nos principales
caractéristiques.
Lefebvre l'avait suffisamment exprimé dans ses films précédents
pour se permettre d'aller plus loin ici, pour en donner de nouvelles approximations.
Ainsi s'explique le déroulement réflexif du film. La plupart
des lieux visités, des personnages présentés, des actions
croisées ne sont jamais que des reflets de cette non-combativité
qui a laissé plus ou moins de traces. (...)
Finalement, tout ce que je reproche à Lefebvre, c'est de nous donner
une oeuvre très intellectuelle et de la sorte ouverte seulement à
un certain nombre de personnes, alors que je considère que nous avons
besoin de modèles d'action, de films d'action. Mais Lefebvre n'est
pas obligé de faire ce que je pense et c'est tant mieux. Où
il y a de la controverse, il y a de la santé. Il suffit. Nous en reparlerons
la semaine prochaine. La structure ouverte de ce film fait qu'il se nourrit
de visionnement en visionnement de ce que vous êtes et de ce que vous
devenez, ce qui fait qu'on n'a pas fini d'en parler. A l'origine de la prise
de conscience, il y a la contradiction et Jusqu'au coeur en éclaire
d'intéressantes, les nôtres. (4)
Monique Lebrun et Luc Laurin : Essayez-vous de cerner un type de Québécois dans vos films? Jean Pierre Lefebvre : Il n'y a pas de définition du Québécois. Le fait que mes films n'aient pas d'histoire fixe est inhérent à notre situation indéterminée. Mes personnages sont indéfinis parce qu'il n'y a pas de québécois définissable. La seule responsabilité d'un auteur, c'est d'augmenter la conscience, ne serait-ce qu'en retraduisant cette indéfinition. (7)
Office des communications sociales : Cette fable présente des
éléments dans un cadre complexe où les images se répondent
sans se succéder. Il n'y a pas véritablement d'intrigue mais
une suite d'impressions sur un thème donné. On doit reconnaître
à l'auteur le mérite de s'exprimer par des moyens proprement
cinématographiques, mais on serait tenté de lui reprocher un
penchant marqué pour le canular et une certaine tendance à
l'hermétisme. La couleur est utilisée de façon inventive
et le montage est souvent ingénieux.
Ce film d'essai à la technique originale prend parti pour la tendresse
et l'amour contre la violence et la guerre. Il contient des détails
d'un goût douteux. (10, p. 96)
Christian Rasselet : Il n'y a, à proprement parler, pas d'histoire dans Jusqu'au coeur. C'est pourquoi le film échappe étrangement aux termes du langage de la critique dès qu'on veut le cerner ou l'appréhender avec des mots. C'est un film déroutant, aux contours fuyants, une sorte de labyrinthe filmique dont les structures ouvertes laissent toutes possibilités d'interprétation au spectateur. Lefebvre adopte délibérément un schéma discontinu pour faire éclater la logique narrative, qui veut qu'un film ait un commencement, un développement et une fin. Plus exactement, Jusqu'au coeur est une oeuvre cubiste et ternaire. En fait, le film commencerait plutôt après sa projection lorsque le spectateur pourrait reconstruire lui-même les morceaux du puzzle ou recombiner les pièces de la mosaïque. A cause de son architecure même, il faudrait faire appel aux principes d'une esthétique du kaléidoscope, pour rendre compte d'une oeuvre qui ne ressemble en rien aux catégories auxquelles le cinéma traditionnel a habitué notre perception. (11, p. 13)
Michel Houle et Alain Julien : Jusqu'au coeur est la fuite d'un homme devant un monde qui n'arrive pas à lui greffer un cerveau programmé pour la guerre, la publicité, l'uniformité. Cri de désespoir en forme de débauche visuelle sans début et sans fin. Jusqu'au coeur essouffle l'oeil du spectateur pour mieux imprégner dans son esprit l'urgence de réagir. Bien que le film se passe au Québec, c'est d'un Québec microcosme qu'il s'agit ici. (6, p. 172)
Analyse
Résumé : Pacifiste et tendre, Garou résiste le mieux qu'il peut à toutes les tentations de violence que le spectacle de la publicité et des idéologies tente de lui inculquer. Au long de ses errances dans la ville froide, il fantasme des agressions, une opération au cerveau pour lui redonner le sens de la guerre, diverses scènes lui fournissant l'occasion d'affirmer son désir de liberté. Avec sa compagne Mouffe, il met en scène et vit sa tentation de romantisme. Finalement, les deux se rejoignent dans un parc pour attendre les Martiens, seuls capables d'apporter des solutions neuves aux problèmes des humains.
Sujets et thèmes : Jeunesse, guerre du Viêt-nam, publicité, fantasmes, errance, couple, violence, prêtre-ouvrier, athéisme, marxisme, nature, avions B 52, hôpital, médecine, cerveau, racisme, homosexualité, hippies, bourgeoisie, cinéma documentaire, manifestation, journalisme, bateau, pornographie, travail, avortement, fonctionnaires.
Traitement : Tout dans ce film est construction originale, utilisation
de l'image cinématographique selon des codes inhabituels. D'abord,
il n'y a pas de récit proprement dit, sauf cette mince anecdote des
errances du héros et de ses rencontres avec sa compagne. Ces scènes
sont filmées en noir et blanc surtout, avec une teinte plutôt
grisâtre. Il faut imaginer ensuite que l'on pénètre à
l'intérieur du cerveau de Garou en train de zapper devant son appareil
de télévision (Lefebvre a d'ailleurs affirmé que l'idée
du scénario lui est venue en passant d'un poste de télévision
à un autre) : flashs publicitaires, documentaires d'animaux dans la
nature, avions de guerre - les B 52 au Viêt-nam -, scènes de
violence de l'actualité, etc. affluent et provoquent divers fantasmes
comme celui d'une opération au cerveau pour lui faire entrer de force
des sentiments belliqueux ou celui de hippies devenant soldats; ces scènes
sont en couleurs ou parfois simplement teintées en rouge, bleu ou
vert, les trois couleurs primaires.
Rasselet utilise les symboles du puzzle et de la mosaïque pour décrire
Jusqu'au coeur. On pourrait parler aussi de collage. Les exemples
ne valent que si on ajoute que Lefebvre a délibérément
disposé les pièces dans le désordre, ne rassemblant
qu'un petit coin de ciel ici, un fragment de visage là, n'y ajoutant
que la récurrence des couplets d'une chanson thématique et
quelques clés (code chromatique, les animaux s'entre-dévorant,
symboles). Le spectateur acceptant d'en jouer peut composer des milliers
de configurations à son goût, y compris des «configurations
idéologiques», car bien peu d'idées s'imposent d'elle-mêmes.
Robert Charlebois et «Encyclopédine» (Claudine) Monfette
y jouent des rôles qui ressemblent - non au plan de l'anecdote, mais
à celui des caractères - à ceux de leur vraie vie. Les
noms de Garou et de Mouffe sont déjà connus comme tels. Mouffe
est seule à chanter.
Contenu : Dans tous ses films, Lefebvre aime accumuler les signes. Jamais
ne l'a-t-il fait autant qu'ici. Chaque segment apporte sa série d'objets,
de lieux, de personnages, de couleurs, de mouvements de caméra, de
gestes. Tous renvoient à la question posée au tout début
: «Et si l'homme pouvait, par hasard, disparaître sans que l'univers
en soit affecté?» et à la prise de position non violente
de Garou qui ne veut qu'être libre dans ce monde de violence rencontré
journellement.
En prégénérique, on voit Garou se réveiller
- image rituelle récurrente chez Lefebvre - et se lever. Après
le générique, un gros plan révèle un serpent
mangeant une grenouille, image tirée d'un quelconque bestiaire de
la cruauté; on en reverra de similaires à différents
moments. Elles disent l'instinct fondamental de l'animal : la violence commence
avec la nécessité de la survie. Mais cette survie, pour l'homme,
se fait à quel prix? Cette violence, Garou la refuse radicalement,
d'où qu'elle vienne : de la publicité, du cinéma, de
la médecine, des fonctionnaires, des hippies, des policiers, des soldats,
des joueurs de hockey, des bourgeois, du racisme, des avorteurs de tout acabit,
etc. Atteint «jusqu'au coeur» par elle et ne voulant y prendre
part d'aucune façon, Garou attend les Martiens qui viendront l'amener
au ciel.
Comme dans tous ses films précédents, Lefebvre refuse à
la fois la société telle qu'elle existe et celle que les forces
dites progressistes (marxistes, prêtres-ouvriers) veulent construire.
Il fustige tous les signes de l'«avortement» de l'être
humain et de la stérilité : la guerre (surtout celle du Viêt-nam
en cours), les idéologies, la publicité, le système
d'éducation, le monde du travail, l'homosexualité, la pornographie
(surtout celle qui fait danser à claquettes des garçons de
10 ans pour imiter les adultes), les fleurs de plastique, etc. Il s'en coupe
totalement pour se réfugier dans des fantasmes de tendresse (les séquences
avec Mouffe, celle surtout du «voyage de noces». Son regard est
entièrement pessimiste, car contrairement aux finales des oeuvres
précédentes, il n'avance même plus l'espoir que la femme
peut changer tout ça. À la question initiale, il connait probablement
maintenant la réponse : bien sûr, l'être humain peut disparaître
sans que l'univers en soit affecté, et c'est même pour bientôt
(enfin, quelques millions ou milliards d'années tout au plus). Les
Martiens? En bon intellectuel athée, il sait bien que Dieu n'existe
que dans les églises, des lieux pas très fréquentables...
Considéré sous l'angle de la Révolution tranquille,
on peut dire que Jusqu'au coeur en reflète le désir
de profonde transformation esthétique; il le fait même plus
radicalement que presque tous les autres films. Mais son attitude morale
de refus draconien de la vie sociale et de l'univers québécois
s'explique d'autant plus mal qu'il n'en illustre que les signes les plus
négatifs et qu'il ne présente de Garou aucun effort pour entrer
en contact avec les autres humains. Ses comportements envers eux ne sont
toujours que de gêne ou de mépris. Jusqu'au coeur donne
l'impression que Lefebvre continue d'énumérer ce qu'il refuse
et qu'il réitère son cri de liberté, mais qu'il n'a
pas encore décidé ce qu'il veut faire de sa liberté,
hormis inventer une nouvelle tendresse avec la femme. Le réflexe fondamental
en est encore un de fuite (comme le suicide dans L'homoman ou la
«trahison» du chef dans Le révolutionnaire) ou
de «non-combativité» comme dit Chabot. Au fond, il reflète
la vision d'un petit groupe d'intellectuels québécois bien
branchés sur les grandes problématiques mondiales de survie,
mais qui n'explorent pas ce qui, dans leur propre société,
peut être signe de temps nouveau. Peur de devoir s'y engager autrement
que par l'expérimentation esthétique?
Bibliographie
1. ________ Jean Pierre Lefebvre, rétrospective, novembre
1973, 20 p. (reproduction d'extraits de critiques pour chaque film).
2. BEAULIEU, Janick, (Entretien), Séquences, 76, avril 1974,
p. 5-18.
3. BERUBE, Rénald, Yvan PATRY et autres, Jean Pierre Lefebvre,
1971, p. 50-58, 123-133, 183-186, 200, (bibliographie).
4. CHABOT, Jean, Sept-Jours, 15 février 1969.
5. EUVRARD, Michel, dans COULOMBE, Michel et Marcel JEAN, Dictionnaire
du cinéma québécois, 1988, p. 294-295.
6. HOULE, Michel et Alain JULIEN, Dictionnaire du cinéma québécois,
1978, p. 172.
7. LEBRUN, Monique et Luc LAURIN, Le Quartier Latin, 4 février
1969.
8. NADON, Claude, (entretien et critique), Le Devoir, 1 et 8 février
1969.
9. NOGUEZ, Dominique, Essais sur le cinéma québécois,
1970, p. 122-126.
10. OFFICE DES COMMUNICATIONS SOCIALES, Recueil des films de 1968,
p 96
11. RASSELET, Christian, Jean Pierre Lefebvre, Montréal,
1970, Cinéastes du Québec, 3, p. 12-14, 26.
12. ROBILLARD, Guy, «Enfin des films canadiens sur nos écrans»,
Séquences, 57, avril 1969, p. 40.
13. TURNER, D. John, Index des films canadiens de long métrage,
1913-1985, 1986, p. 73.
14. VERONNEAU, Pierre, dans FAUCHER, Carol et autres, La production
française à l'ONF, 25 ans en perspectives, Les dossiers
de la cinémathèque, 14, 1984, p. 29.
15. WALSER, Lise, Répertoire des longs métrages produits
au Québec, 1960-1970, p. 58 (bibliographie).
Note : Il existe aussi un cahier de coupures de presse colligées par l'ONF et qu'on peut consulter à la Cinémathèque.
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