Kid sentiment

35 mm, n. & b., 87 minutes 35 secondes, 1968

Régie : Laurence Paré. Mixage : Michel Descombes. Assistant à la caméra : André Dupont. Au montage : Jacques Jarry. Scénario, découpage : Ghislaine et Jacques Godbout. Images : Thomas Vamos. Son : Claude Hazanavicius. Réalisation, montage : Jacques Godbout. Production : Clément Perron. L'Office national du film du Canada présente Andrée Cousineau, François Guy, Michèle Mercure, Louis Parizeau avec Jacques Languirand, François Jasmin et la voix d'André Belleau. Musique et chansons : Les Sinners sur instruments Vox. Direction musicale : Pierre Nolès. Dialogues en joual d'Outremont. Un film de Cousineau, Godbout, Guy, Hazanavicius, Mercure, Parizeau, Vamos. Kid Sentiment. [Générique de fin] Fin. © Office national du film du Canada. MCMLXVIII.

Tournage : Du 15 août au 23 septembre, à Québec et Montréal
Coût : 76 557 $
Titre de travail : Mini
Copie : ONF

Ce qu'on en a dit :

Yvan Patry : Michèle Favreau a bien raison de parler de Kid sentiment comme du premier film de Jacques Godbout. Pour l'auteur, le film marque un retour à la quotidienneté - comme Salut Galarneau! pour l'oeuvre romanesque. L'oeuvre n'est plus soumise à une facture ambitieuse, elle naît d'une saisie sur le vif, «d'un point de vue documenté», dixit Vigo. Il est d'ailleurs étonnant de voir comment cette simplicité résulte de la dualité même du film.
En effet, Godbout adopte des moyens de cinéma direct; mais il les inscrit dans une dramatisation qu'il soutient pour mieux détruire au moment de la merveilleuse séquence centrale de la remise en question. Le film répond d'abord à la logique du documentaire; c'est un documentaire sur le tournage d'un film. Par ailleurs, c'est un film de fiction avec intrigue et dramatisation. Ces pôles s'unifient pour donner une vision plus juste des personnages et de cette jeunesse. La démarche de Godbout est d'autant plus juste que Kid sentiment est un film sur le jeu. Car c'est d'abord le jeu qui définit l'attitude des personnages dans le monde réel. Et c'est le même jeu qu'ils poursuivent au cinéma. Godbout opte dans l'instant pour le plus révélateur, celui du monde réel ou celui du monde cinématographique. Cette alternance de document et de fiction, d'enquête et de dramatisation, n'est qu'un parti pris de vérité. Parti pris dont le résultat est d'une spontanéité au-delà des apparences trompeuses du cinéma et de la vie. (13, p. 107)

Louise Carrière : Comment témoigner des aspirations des jeunes Québécois et des nouveaux rapports de sexe qui se dessinent?
Dans Kid sentiment, Jacques Godbout les suivra caméra au poing, en scooter, en décapotable, à pieds. Deux gars du groupe de chanteurs rock, les Sinners - se prenant pour les Beatles dans A Hard Day's Night - font la fête avec leurs deux amies Andrée (Cousineau) et Michèle (Mercure). Le scénario est de Godbout : sur la terrasse Dufferin, à Québec, deux gars flirtent deux filles, les emmènent à la maison et leur demandent de coucher avec eux. Tout cela devait se passer dans un climat amical et décontracté où ces jeunes devaient vivre devant la caméra comme dans la vraie vie afin de nous apprendre leur conception du couple, de la vie, de la tendresse, etc. Mais le film nous présente plutôt le jeu malhabile de quatre adolescents jouant aux jeunes pour un cinéaste de trente-cinq ans, curieux de les connaître.
Malgré sa musique rock, ses séquences accélérées comme dans le «slapstick» américain, ses scènes de «photos légères», ses moments relax - les filles se coiffent, les gars jouent de la musique, on se fait des sandwiches - le film s'arrête sur la réaction de Godbout, choqué du peu de vérité cinématographique des jeunes.
Il leur reproche leurs systèmes de défense; il leur fait dire que la tendresse a été tuée par l'individualisme. Et les jeunes de répondre «Oui, c'est vrai... c'est sans doute vrai ce que tu dis; mais il y a le cinéma qui nous a influencé et maintenant il y a aussi ta caméra, ton scénario». Le film Kid sentiment nous en apprend donc moins sur une nouvelle jeunesse petite-bourgeoise sans problèmes que sur les réactions qu'elle suscite chez ses ainés. Il faudrait voir ces jeunes plus émancipés, mais Jacques Godbout, voyeur, est déçu. Les filles prennent la pilule, mais ne couchent pas; les jeunes seraient supposément plus libres, mais ils ne le montrent pas. Les aînés se sont saignés à blanc pour eux et ils déçoivent leurs espoirs. (5, p. 93-94)

André Renaud : On dirait que, déjà en 1967, les quatre jeunes personnages de Kid sentiment avaient comme la certitude de leur aliénation et cherchaient à assumer leur refus, s'accrochant à l'instant plutôt qu'à l'histoire ou à la durée, comme avaient appris à le faire les contemporains du cinéaste. Ces derniers, en effet, avaient fait l'apprentissage de la vie sous le protectorat d'une conception ou d'une vision historique de l'existence : pour être heureux demain, il faut faire aujourd'hui ce qu'ont fait ceux d'hier. En 1967, cet encadrement n'existe plus. Parce qu'ils l'ont trouvé contraignant et insupportable, ce sont ceux-là même de la génération des cinéastes qui s'en sont délivrés. Mais ils semblent bien qu'ils ne l'aient pas remplacé et qu'ils aient voulu laisser à leurs enfants la liberté des choix fondamentaux. D'où les gaucheries, les hésitations, les frustrations des jeunes. (15, p. 78)

Analyse

Résumé : Un bel après-midi d'été, Louis et François, deux adolescents d'un quartier bourgeois de Québec vont draguer sur la terrasse Dufferin. Ils accrochent deux belles filles, Andrée et Michèle, et les ramènent chez François, où les parents sont absents, dans l'espoir de coucher avec elles. Ils font un peu de musique, dansent, boivent un peu, ne communiquent guère. Comme presque rien ne se passe, le réalisateur arrête le film et cause directement avec ses comédiens sur l'image de la jeunesse qu'ils doivent fournir. La fiction reprise, la relation devient plus tendre entre les protagonistes et c'est finalement le temps de passer au lit. Mais dans la salle de bain, les filles discutent et s'amusent pour faire patienter les gars; quand elles les rejoignent, ils dorment.

Sujets et thèmes : Jeunesse, adolescence, cheveux longs, drague, dialogue, égoïsme, rock, drogue, romantisme, musique, danse, virginité, pilule anticonceptionnelle, groupe musical les Sinners, Québec, Terrasse Dufferin, quartier bourgeois, cinéma, tournage, le yé-yé, le gogo, même prénom: acteur-personnage.

Traitement : Jacques et Ghislaine Godbout ont imaginé un scénario simple qui permettrait à des adolescents de révéler leurs idées et leurs sentiments : deux gars draguent deux filles et les amènent coucher chez l'un d'eux. Les principales situations - présentation des personnages, drague, restaurant, autostop, soirée à la maison, la visite d'un copain et sa mise à la porte - sont prévues dans le canevas. Mais les quatre participants doivent créer les comportements et les dialogues à partir de leur vécu ou de ce qu'ils perçoivent de leur génération. Nous sommes donc dans une fiction, mais qui laisse une large part à l'expression des comédiens et qui, par là, s'apparente au cinéma direct tel que pratiqué par Perrault à l'île aux Coudres. Notons que, comme dans plusieurs fictions de l'époque, les comédiens conservent leur prénom pour leur personnage, toujours dans le but d'augmenter le coefficient «cinéma direct». Après une quarantaine de minutes, l'action ne se déroule pas selon les prévisions du réalisateur. Il interrompt donc la «soirée», assoit les participants sur le divan et en une longue scène qui ressemble à un plan-séquence avec cadrage fixe, il les interpelle, en voix off de derrière la caméra, sur l'absence de sérieux qu'ils mettent à témoigner de leur génération. S'ensuit une discussion tout à fait en cinéma direct. Puis on revient à la fiction jusqu'au moment crucial où les filles rejoignent les garçons endormis sur un lit, séquence tout à fait invraisemblable dans sa mise en scène. C'est alors l'éclatement du fou rire général qui fait éclater le jeu cinématographique auquel les quatre jeunes ont bien voulu se prêter mais dont ils n'ont jamais été dupes.

Contenu : L'idée à la base de Kid sentiment est de dresser un portrait de la jeunesse de 1967 qui s'excite à fond avec la mode musicale issue des Beatles, qui vient de généraliser la mini-jupe comme costume emblématique, qui profite de la nouvelle prospérité économique et d'une formidable évolution des moeurs. On parle alors du phénomène «yé-yé» ou «gogo» (voir à ce sujet Pas de vacances pour les idoles). C'est pourquoi l'affiche publicitaire annonce un film de «gogo-vérité sur la jeunesse d'aujourd'hui». La référence est claire avec l'idée de «cinéma-vérité», mais elle en exprime aussi la rupture, car Godbout veut nettement montrer que si le cinéma peut atteindre une certaine vérité, c'est parce qu'il «est au mieux une synthèse des signes humains d'une génération, d'un groupe, d'un couple, d'une être» (9). Pour l'atteindre, la fiction, avec toutes ses possibilités de jeu, peut se révéler tout aussi efficace que l'interview en direct ou le reportage. La synthèse se compose ici d'éléments disparates. Dans un premier temps, les comédiens jouent à leur façon ce que le réalisateur leur a demandé. Mais «leur façon» ne correspond par à ce qu'il en attendait : les garçons étirent des moments insignifiants, s'amusent à des enfantillages, établissent entre eux - grâce à la musique - une complicité contre les filles, se forgent continuellement des masques ou font des cabrioles grotesques pour éviter de communiquer avec elles, malgré leur désir de les amener au lit. Excédé, le réalisateur arrête le récit fictionnel, s'adresse directement aux acteurs derrière les personnages, les somme de dire leur vérité plutôt que s'employer à l'occulter par le jeu. Il se fait alors vertement répondre que leurs vérités résident dans leurs références cinématographiques puisqu'ils voient des films depuis leur prime jeunesse, qu'ils y ont appris l'individualisme et l'égoïsme, que leurs images d'eux-mêmes ne peuvent s'exprimer que par ces ensembles d'images auxquelles ils empruntent le cynisme mais non le romantisme à la Docteur Jivago, qu'ils ne veulent pas devenir des «épais» comme la majorité, qu'ils ignorent le sens de «révolutionnaire» et de «réactionnaire», mais, après explication, que le second terme correspond à ce qu'ils sont! Ne voulant pas passer pour des «kid sentiment» (c'est François qui invente le terme) en exprimant de la tendresse envers les filles devant leurs copains, ils continuent le jeu dans l'intimité. En définitive, presque malgré lui, Godbout rejoint la vérité essentielle de ses «cobayes» : que leur culture n'est composée que de ce que le cinéma ou les médias charrient de plus spectaculaire et de plus «gogo»; que les parents, l'école ou l'Eglise n'ont plus grande emprise sur cette jeunesse bourgeoise à qui ils ont appris surtout l'individualisme et l'indifférence par rapport à la collectivité; que le jeu et la provocation s'exprimant dans la mode vestimentaire, les cheveux longs, la musique à forts décibels pour éliminer les conversations et tous les faire-semblant ne sont pas que carapace mais substance principale. Le portrait est cruel et en a fait sursauter quelques-uns (3, 9), mais dans l'ensemble la critique en a louangé la justesse.
Il ne s'agit évidemment que d'une partie de la jeunesse, celle des beaux quartiers riches où sont en train d'aménager les nouveaux riches de la Révolution tranquille. Godbout veut-il secouer un peu ce monde bourgeois où lui-même vient de s'installer? C'est ce que laisse entendre la séquence centrale du film et ce qu'il avoue en interview (4). Cela donne un film plus provocateur que Wow de Jutra réalisé presque au même moment avec le même genre de jeunes et qui se limite au constat. On aimerait en savoir plus long sur l'imaginaire des filles qui, ici, se contentent trop souvent du rôle de spectatrices devant l'esbroufe des gars; quelques notes amusantes sont apportées (Michèle qui vole ses pilules contraceptives à sa mère parce qu'elle préférerait la voir mère plutôt que grand-mère, la «parade de mode»), mais Godbout aurait sans doute pu les provoquer davantage à la parole et aux explications. Evidemment, une grande partie de l'«ethnographie» de Kid sentiment décrit partiellement l'ensemble de la jeunesse. La mode vestimentaire, la musique et le cinéma touchent les adolescents de toutes les classes sociales. La modernisation des années 60 augmente considérablement la classe moyenne qui peut se payer des nouveautés de toutes sortes. Tous peuvent se sentir concernés par ce film qui invite à la tendresse et à ne pas avoir peur de passer pour des «kids sentiment». Par son traitement et son effet de provocation, Kid sentiment devient non seulement un des meilleurs reflets du cinéma de la Révolution tranquille, mais aussi un intervenant dans le milieu et un «historien» lucide du cinéma de son époque.

Bibliographie:

1. ________ La Presse, 24 et 30 mars 1968.
2. BELLEAU, André, Liberté, 54.
3. BERTRAND, Marie-Andrée, Maintenant, no 77, 15 mai 1968.
4. BONNEVILLE, Léo, entretien, Séquences, 78, octobre 1974, p. 4-12.
5. CARRIERE, Louise et autres, Femmes et cinéma québécois, 1983, p. 93.
6. DAIGNEAULT, Claude, «Est-ce que tu mens, Kid sentiment?», Le Soleil, 7 septembre 1968.
7. DUGAL, André, dans COULOMBE, Michel et Marcel JEAN, Dictionnaire du cinéma québécois, 1988, p. 203.
8. GODBOUT, Jacques, Liberté, septembre-décembre 1968, p. 49-55.
9. GODBOUT, Jacques, «Réponses de Jacques Godbout», Le Devoir, 1 juin 1968.
10. MARSOLAIS, Gilles, Le cinéma canadien, 1968, p. 97.
11. NOGUEZ, Dominique, Essais sur le cinéma québécois, 1973, p. 93, 111-114.
12. OFFICE DES COMMUNICATIONS SOCIALES, Recueil des films de 1968, p. 102.v 13. PATRY, Yvan, dans BERUBE, Rénald, Yvan PATRY et autres, Le cinéma québécois : tendances et prolongements, 1968, p. 107-108.
14. PATRY, Yvan, Jacques Godbout, Cinéastes du Québec, 9, 1971, p. 3, 4, 7.
15. RENAUD, André, «Jacques Godbout, romancier et cinéaste», dans «Littérature québécoise et cinéma», sous la coordination de Laurent Maillot et de Benoît Melançon, Revue d'histoire littéraire du Québec et du Canada français, 1986, p. 77-78.
16. ROBILLARD, Guy, «Enfin des films canadiens sur nos écrans», Séquences, 57, avril 1969, p. 39.
17. TURNER, D. John, Index des films canadiens de long métrage, 1913-1985, 1986, p. 71.
18. WALSER, Lise, Répertoire des longs métrages produits au Québec, 1960-1970, p. 59 (bibliographie).

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