Là ou ailleurs, no matter where

35 mm, couleurs, 10 minutes 8 secondes, 1969

L'Office national du film présente Là ou ailleurs, no matter where. Réalisation et montage : Jacques Leduc, Pierre Bernier. Image : Réo Grégoire. Avec : Joseph Champagne, Michel Kieffer, George Croll, Jean-Pierre Joutel, Guy Bergeron. Producteur : Guy L. Coté. Office national du film du Canada. © Office national du film du Canada. MCMLXIX.

Coût : 33 483 $
Titre de travail : Chicoutimi
Copie : ONF, Cinémathèque municipale de Montréal

Ce qu'on en a dit :

- Là ou ailleurs est-il un film confus?
Jacques Leduc : Je pense que c'est un film qui est un peu confus, mais ça ne me dérange pas, c'est tellement court. J'ai l'impression que ça été lu dans le sens où ça été fait.
- Est-ce un film agressif?
J. L. : Je ne pense pas, mais il y a sûrement une part d'agressivité. Mais ça été fait assez «lousse». C'est plus une affaire au jour le jour. Tu mets le kodak dans le char puis tu pars, tu tournes 3 ou 4 heures, tu fais 400 pieds de film en écoutant la radio, en filmant ce qui te marque à ce moment-là. C'est un feeling de ce qui nous entourait au Lac-Saint-Jean.
- Le sens, c'est surtout le montage qui l'a donné?
J. L. : C'est ça. Ce feeling-là est partout. (1, p. 56)

Dominique Noguez : Son titre pourrait faire croire que ce film de montage sur un coin du Québec est désabusé et comme somnolent. Au contraire, peu de films suggèrent autant une explosion imminente. Renforcée par l'absence de commentaire et le caractère insolite du montage et du bruitage, l'impression est d'un bouillonnement continu, d'une rage rentrée et cependant corrosive. Les images se suivent, apparemment sans lien, se contestant l'une l'autre (gros plans de dollars, d'écriteaux cocasses, entrecoupant d'admirables photos de paysages en tons très clairs, en luminosités étudiées, qui sont d'un peintre); les sons, loin de prolonger l'image, la doublent ou même la raillent (bruits de mitraillette, de marche au pas de l'oie; bruits d'enchères accompagnant une image de prêtre disant la messe en plein air. L'ensemble, d'un humour agressif, évite le confusionnisme intellectuel auquel n'échappait pas le montage réalisé en 1969 par Claude Godbout pour le Pavillon du cinéma de Terre des Hommes : L'Homme multiplié, où le culte de l'image pour l'image aboutissait au pire mélo-mélo de style humaniste-bourgeois (tous les hommes sont finalement les mêmes, il y a une nature humaine - donc plus de races, de nations, de classes sociales : bonnes gens, repartez rassurés!) Là ou ailleurs est un film-essai, c'est-à-dire un film ouvert (ouvert sur la révolte, mais une révolte menée au nom d'un amour très manifeste de la terre québécoise - témoin ce mélange de sarcasmes muets et de tendresse virile). Leduc a sa place auprès de Groulx et de Lefebvre - auprès de cinéastes qui savent dire non. (2, p. 205-206)

Analyse

Résumé : En dix minutes, une visite impressionniste et un essai de sociologie sur la région du Saguenay-Lac Saint-Jean...

Sujets et thèmes : Lac-Saint-Jean, Chicoutimi, Saguenay, routes de campagne, argent, messe, encan, Val-Jalbert, radio, marina, goélette, avion militaire, moulin à papier, aluminerie, églises, grève des postes.

Traitement : Leduc et Noguez décrivent l'essentiel du traitement dans les citations plus haut. Ajoutons qu'on a ici un très grand nombre de plans, donc des prises très brèves (on passe rapidement d'une endroit à un autre), que certains reviennent comme en leitmotive (billets de banque qui passent de la valeur de 100 $ à 5 $, avions militaires). Que le montage rassemble des notations plus traditionnelles (le bois de pulpe et les camions) au début, plus modernes (aluminerie) ou touristiques au milieu (voyage sur le Saguenay) et plus sociologiques à la fin (messe, grève, etc.) Qu'il y a comme une brisure de rythme au milieu du film avec quelques longs plans d'une rivière calme, mais qu'on revient vite au style antérieur. Que certaines images s'accompagnent des bruits ambiants, mais que l'ensemble des sons fournit le plus souvent des contrepoints au visuel.

Contenu : L'idée de base de ce film, pour Leduc et Bernier qui ne connaissaient pas la région du Lac-Saint-Jean, était de partir à sa découverte caméra en main. Ils en recueillent effectivement un très grand nombre de signes essentiels : géographie générale, industrie du papier, aluminerie, édifices modernes des villes, base militaire de Bagotville, une marina, navigation sur le Saguenay, statue dans la montagne à Cap-Eternité, village fantôme de Val-Jalbert, des églises et une messe en plein air, routes de campagne, voix à la radio locale, etc. Evidemment, ils en ont éliminé des centaines d'autres au montage. Aa, c'est pour le Là du titre. Pour l'ailleurs, ils ajoutent des billets de banque en leitmotiv et des sons «universels» : récitation en classe, bruits de mitraillette, voix d'un ancan, martellement de pas militaires. Et l'ensemble crée l'effet de no matter where : au Saguenay-Lac-Saint-Jean, c'est pareil comme partout ailleurs : le même argent domine les mêmes ouvriers qui vivent dans les mêmes conditions; la même religion «vend» les mêmes valeurs du passé, les mêmes avions arrivent et repartent, les grèves sont les mêmes qu'à Saskatoon, les touristes se rassemblent au même genre de marina ou de vestiges historiques, etc.
Certains, même son réalisateur, trouvent ce petit film confus. Ils ont tort : il est d'une grande limpidité, d'une grande simplicité. Car toute la thèse se résume dans le titre et, sans indications de lieu, on pourrait penser que ses images viennent d'un peu partout au Québec. Il ne faut donc pas y voir un de ces films «régionaux» comme Garceau, Perrault ou Carrière en ont fait sur la Beauce, Charlevoix ou les Bois-Francs. Comme dans tout le cinéma de Leduc (antérieur et postérieur), inutile d'y chercher un sujet autre que Leduc lui-même et ses idées, tous les signes n'étant utilisés qu'après avoir été ramenés à son interprétation d'auteur très personnel. Ce n'est alors que par incidence qu'ils parlent aussi d'autres sujets. Maintenant, si l'on prend Là ou ailleurs comme un survol touristique du Saguenay-Lac-Saint-Jean, il faut dire qu'il lui manque l'essentiel de ce qui a constitué la méthode du cinéma direct: le contact avec les gens. Tout s'y passe comme si les cinéastes étaient passés rapidement par là sans parler à personne et sans s'arrêter pour cadrer leurs images en tenant compte du hors-champ. Comme dans le documentaire le plus traditionnel, on reste à l'extérieur des maisons, on parle plutôt que d'écouter ce que d'autres ont à dire. C'est pourquoi il m'est impossible d'y trouver cette suggestion d'«explosion imminente», de «rage rentrée», etc., dont parle Noguez, ni, évidemment, dans la région ni même chez Leduc. Tout au plus y lis-je un brin d'antimilitarisme, une moquerie facile de l'argent et de la religion, un léger mépris du tourisme.
Le lien que Noguez établit avec Groulx m'apparaît plus juste : comme le Claude du Chat dans le sac, le réalisateur-monteur de Là ou ailleurs découvre de plus en plus ce contre quoi il se situe, mais il ne semble pas avoir trouvé pour quoi lutter. Comme si la Révolution tranquille était passée à côté de Leduc sans qu'il ne s'en aperçoive.

Bibliographie

1. BASTIEN, Jean-Pierre et Véronneau, Pierre, Jacques Leduc, Cinéastes du Québec, 12, 1974, p. 56.
2. NOGUEZ, Dominique, Essais sur le cinéma québécois, 1970, p. 205-206.

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