La Lotta, Wrestling, Le catch, La lutte. Avec Edouard Carpentier, champion du monde. [Générique de fin] Par ordre alphabétique : Michel Brault, Marcel Carrière, Claude Fournier, Claude Jutra ont fait ce film avec l'aide de Roland Barthes, Maurice De Ernsted, Léo Ewaschuck, Bernard Gosselin, Stanley Jackson, Wolf Koenig, Roger Lamoureux, Guy Lescouflair, Arthur Lipsett, Don Owen, Claude Pelletier. L'Allegro du Concerto en sol de Bach-Vivaldi joué par Kelsey Jones. Directeur de production : Jacques Bobet. Production : Office national du film. Canada. MCMLXI.
Tournage : Mars-avril 1961, à Montréal (Forum)
Coût : 2 122 $
Titre de travail : La lutte
Copie : ONF : 16 mm et vidéo, Cinémathèque municipale
de Montréal
Ce qu'on en a dit :
Jacques Lamoureux : Cela est quasiment incroyable : croyez-le ou non,
mais ce film, réalisé par l'ONF ne comporte pas de commentaire!
Enfin on laisse l'image parler par elle-même; enfin il n'y a plus de
voix pour nous faire prendre conscience du «problème»
présenté (car les films de l'ONF sont toujours des films à
problèmes), pour être sûr qu'on ne resterait pas sourd
au «message» de la pellicule.
A part cet aspect positif par omission, La lutte est un film assez
remarquable par la photographie et le montage. (...) A un deuxième
visionnement, La lutte perd beaucoup de son côté «choc»,
mais ce film reste quand même parmi ce que l'ONF a fait de mieux. (3,
p. 34)
René Prédal : Réalisé en collaboration,
ce film fut l'un des premiers à sonner le glas du documentaire traditionnel
à l'ONF : par la suppression du commentaire et l'introduction de l'humour
(les doléances des vaincus sous-titrées en russe par exemple),
l'image prenait résolument le pas sur la nécessité d'expliquer
scolairement; au lieu de toujours chercher à démontrer, les
cinéastes de l'office, sous la conduite de Brault et Jutra, se contentaient
cette fois de montrer. Par là même, ils apprenaient à
voir. (...)
Certes le film a beaucoup vieilli par ce que de très nombreux reportages
du même genre ont été faits depuis. Mais, malgré
l'incroyable accompagnement musical (Bach-Vivaldi), il marquait une étape
importante vers une nouvelle définition du documentaire où
la recherche de la vérité remplaçait tout souci de didactisme.
(6, p. 59-60)
Claude Jutra : La lutte était une idée de Claude
Fournier. Il a dit : «La lutte est un phénomène québécois,
par la passion qu'on a pour ça et la façon très particulière
qu'on a, nous Québécois, de réagir à ça».
Claude Fournier : Personne ne connaissait la lutte. Moi, j'avais un avantage
sur tous ces gars-là : je n'étais jamais allé à
l'université. J'étais naturellement quétaine; donc j'étais
déjà allé à la lutte. Même que j'y avais
déjà cru! Je trouvais que c'était formidable la lutte,
parce que de voir le monde et tout ça... Jutra, Brault et les autres,
c'était des gars d'université. Ce n'était donc pas des
gars qui étaient allés se traîner voir la lutte parce
qu'eux autres, ils étaient assez grands pour savoir que ce n'était
pas vrai. Ils croyaient beaucoup au tennis, au hockey; mais la lutte, ils
trouvaient ça «quétaine». J'ai dit : «Les
boys, on va y aller une fois. Vous allez venir avec moi et vous allez regarder
ça». Je pense qu'ils ont eu un choc parce que ce n'était
pas possible d'aller à la lutte, il y a douze, treize ou quatorze
ans, sans avoir un choc et penser que c'était le plus beau sujet de
film à faire. (2, p. 81-82)
Pierre Véronneau : La lutte est une autre des étapes marquantes de l'évolution du direct québécois. Le travail d'équipe triomphe. Le film poursuit l'expérience des Raquetteurs en ne comportant aucun commentaire : seuls l'image et le son d'ambiance parlent. Plus qu'un reportage sur la lutte, le film essaie de rendre compte de la relation public-combat et de montrer ce que représente ce sport pour les gens. Le pittoresque cède ici la place à l'imagerie collective, par le biais de l'ironie et de l'humour. (7, p. 30)
Analyse
Résumé : Quelques images de «prises» de lutte ouvrent le film pendant qu'un air de film western est sifflé, puis fredonné. On assiste ensuite à l'entraînement des lutteurs. Puis on voit la mise en scène pour le spectacle et l'arrivée des spectateurs. Une longue séquence montre diverses scènes de combat, en alternance avec des images des spectateurs, et représente en quelque sorte les combats préliminaires au combat principal de la soirée. Celui-ci arrive finalement et occupe le coeur du film en mettant en vedette la plus grande vedette de l'heure, le Français Edouard Carpentier. Deux courtes séquences montrent finalement les réactions des vainqueurs et des vaincus dans leurs vestiaires, après le combat.
Sujets et thèmes : Lutte, sport, jeu, théâtre, spectacle, manichéisme, racisme, Russes, Italiens, Français, public.
Traitement : La structure narrative du film s'organise pour représenter
une soirée de lutte : on voit l'entraînement des protagonistes,
puis la préparation du «théâtre» du drame;
puis une symbolisation des combats secondaires; le clou de la soirée
arrive finalement pour amener au climax, affrontement sanglant des héros
du jour, qui est suivi de deux courts «commentaires» finals.
C'est donc la structure classique de la grande dramaturgie.
Une caméra omniprésente regarde un moment capital du drame
et fixe immédiatement après les réactions amusées
ou choquées d'un spectateur ou surtout d'une spectatrice. Ils étaient
cinq cameramans pour prendre l'ensemble du spectacle sous une très
grande variété d'angles et de position. Le spectateur a donc
des vues privilégiées non seulement du combat (gros plans des
«prises» sur l'arène) mais aussi des réactions
très participantes des spectateurs. Le film devient dans ces scènes
un exemple parfait de l'idéal du cinéma direct : participer
à toute l'action, présent en son centre, avec des yeux tout
le tour de la tête et des oreilles qui ne manquent rien.
En première partie, un «commentaire» sonore vient presque
déréaliser les combats secondaires : en une longue séquence
d'environ 5 minutes, les réalisateurs remplacent totalement les sons
d'ambiance par le concerto pour clavecin de Bach-Vivaldi. Effet tout à
fait brechtien de distanciation et mise en application de la théorie
sur les mythologies de Roland Barthes, lequel est d'ailleurs au générique
du film. Dans ce même effort d'inscrire le combat dans la grande dramatique
universelle, une musique de piano du cinéma muet introduit à
la rencontre des fans avec leur idole après le combat et le discours
anglophone des perdants se voit affublé de sous-titres russes.
Contenu : Ce film s'inscrit dans ce grand courant de films sur les sports
à travers lesquels plusieurs cinéastes veulent faire de la
sociologie culturelle. Contrairement aux films de Groulx, La lutte
en reste presque entièrement à son sujet principal, une gentille
dénonciation de l'aspect «arrangé» de ce sport
- comme si une telle démonstration était nécessaire
- sans aller voir ce qui se trouve derrière la foire. Tout au plus
y apprend-on que le public se recrute dans tous les âges et, si l'on
peut en juger par l'habillement, dans tous les milieux. Les femmes y sont
très présentes et y investissent leurs émotions encore
plus que les hommes. On peut remarquer aussi que la séance d'entraînement
se passe en trois langues : anglais, français et en italien, que les
placiers du Forum ne s'adressent aux spectateurs qu'en anglais.
Le nom de Barthes au générique invite à faire le lien
avec sa fameuse étude Mythologies où un chapitre sur
le catch (d'où ce terme «français» ajouté
au titre) compare l'emphase de ce sport-spectacle à celle du théâtre
antique. A sa façon, La lutte veut mettre en évidence
l'éternel combat entre les bons et les méchants, entre le bien
et le mal. En version locale tout à fait logique pour refléter
le milieu, le bon par excellence parle français, est propre, bien
rasé, poli, souriant, chaleureux avec le public et «représente
la science», comme dit le commentateur, alors que le gros méchant
est un Russe (un faux) qui ne cesse de gueuler en anglais; il est vicieux
et ne joue que de brutalité, il porte la barbe et a l'air malpropre,
il critique les arbitres. Cette charge symbolique ne rend que plus éclatante
et fortement idéologique la victoire de l'idole des Canadiens français
(son origine française est occultée). L'humour et la démarche
intellectuelle (un peu prétentieuse?) de La Lutte lui ont assuré
un grand succès auprès des cinéphiles. Il est encore
fréquemment demandé. Il témoigne d'une réalité
du début des années 60, mais le constat reste très superficiel.
En fait, il nous en apprend davantage sur les affinités brechtiennes
et barthiennes des cinéastes, ou sur leur sens moqueur, que sur le
milieu qui va communier au spectacle.
Bibliographie
1. FOURNIER, Claude, «Claude Jutra», Copie zéro,
33, 1988, p. 19.
2. LAFRANCE, André avec la collaboration de Gilles MARSOLAIS, Cinéma
d'ici, 1973, p. 81-84.
3. LAMOUREUX, Jacques, Objectif, 9-10, octobre 1961, p. 34-35.
4. MARSOLAIS, Gilles, Michel Brault, Cinéastes du Québec,
11, 1972, p. 9.
5. MORRIS, Peter, The Film Companion, 1984, p. 186.
6. PREDAL, René, Jeune cinéma canadien, 1968, p. 59-60.
7. VERONNEAU, Pierre, Copie zéro, 2, p. 30.