Canada. L'Office national du film présente Les mains nettes. Une histoire écrite par Fernand Dansereau. «La misère matérielle dans laquelle vivait l'ouvrier industriel du 19ième siècle, trouve aujourd'hui son parallèle dans la misère psychologique qui accable le collet-blanc» C.W. Mills. [Générique de fin] Interprètes : Denise Provost, Michel Maillot, Jean Brousseau, Teddy-Burns Goulet, Doris Lussier, Micheline Gérin, Monique Joly, Lucie Mitchell, Roger Lebel, George Landreau, Monique Chailler. Réalisation : Claude Jutra. Images : Michel Brault, Jean Roy. Son : Marcel Carrière. Musique : Maurice Blackburn. Montage : David Mayerovitch. Montage du son : Bernard Bordeleau, Marguerite Payette. Mixage : Ron Alexander. Direction générale : Guy Glover, Léonard Forest. Directeur du montage : Victor Jobin. C'était une production de l'Office national du film. Canada. MCMLVIII.
Tournage : Du 3 juin au 4 juillet 1957, à Montréal
Coût : 48 332 $
Titres de travail : Collet Blanc
Les infiniment petits
Copie : ONF archives, Cinémathèque municipale de Montréal
Ce qu'on en a dit :
Marcel Valois : Un excellent film canadien. Par la justesse de ton autant
que le rythme des images et le jeu sobre des acteurs, le film Les mains
nettes met l'Office national du film sur le même pied, pour une
production de qualité, qu'une firme reconnue. Il ne s'agit pas là
d'expérimentation ou de documentaire romancé mais bien d'une
étude de personnes vivant ensemble dans un milieu qui est un peu le
même partout en Occident, mais avec un caractère bien canadien-français
apparaissant ici et là.
Le film de Claude Jutra, d'après un scénario de Fernand Dansereau,
raconte à la fois l'histoire d'une fille de 27 ans qui va se résigner
à ne pas trouver de mari et aussi à ne pas connaître
l'amour avec son délire, sa tendresse, sa cruauté et son abandon.
Les mains nettes est un film désenchanté qui se penche
sur l'existence vide ou manquée de gens que le gagne-pain a réunis
dans le bureau d'une entreprise qui passe par une crise, non de croissance
mais d'existence. Les employés du bureau peuvent presque tous être
remplacés par l'automation. Le film racontera donc comment le nouveau
gérant du personnel congédie tout le monde à l'exception
de Marguerite, l'héroïne, et d'une vieille employée déjà
prise par les petites manies des célibataires. (7)
Fernand Dansereau : Mes préoccupations dites sociales sont revenues quand on a commencé la série Temps présent, c'est-à-dire l'année 58 ou 59, l'année où Devlin a fait Les brûlés et où moi j'ai scénarisé Mains nettes, où j'ai tourné le Maître du Pérou, Pays neuf. Ca été un élan important qui a duré 3 ou 4 ans. Il y avait toutes sortes d'appétits dans cet élan, mais il y avait surtout le besoin de faire une espèce d'inventaire permanent (du milieu québécois). C'était une recherche sociologique sans connaissance sociologique : on regardait beaucoup. On regardait tout. Ce qui valait le plus, c'était notre interrogation. Je pense que c'était le meilleur service que nous pouvions nous rendre et rendre au milieu québécois à ce moment-là. (1, p. 21)
Office des communications sociales : Le scénario, dans lequel on a voulu faire entrer trop d'éléments, donne une version fantaisiste du milieu des classes moyennes. L'unité dramatique n'a pas été réalisée et l'accumulation de traits exagérés confère à l'ensemble l'aspect d'une charge un peu grosse. La réalisation technique est sûre sans rien d'exceptionnel et l'interprétation honnête. Appréciation morale : Cette peinture de milieu, sombre et pessimiste, manifeste en incidence un certain parti pris contre les mouvements d'apostolat. Adultes, des réserves. (5, p. 129)
Michel Houle et Alain Julien : L'intrigue aborde simultanément les problèmes de «management», de syndicalisme, de mise à la retraite anticipée; elle s'appesantit sur les relations ambiguës sinon troubles qui nécessairement se tissent entre des personnes constamment confrontées entre elles. Mais ce sont moins les péripéties de l'intrigue que l'atmosphère de grisaille et de suspicion dont Jutra enrobe chaque séquence qui témoigne éloquemment de ce milieu. (...) On dirait un entomologiste qui observe les phénomènes d'agression, de hiérarchisation, de grégarisme d'une quelconque meute animale. Et on a peine à éprouver de la sympathie pour ces personnages qu'on devine si mesquins, dont l'existence tout entière est soumise aux règles de la promotion sociale. (3, p. 228)
Analyse
Résumé : Dans le service du personnel de la General Transport, ça ne travaille pas fort. Arrive un nouveau gérant, autoritaire, qui doit en moderniser le fonctionnement et remplacer la plus grande partie des employés par des machines. Marguerite, la secrétaire du gérant et un autre collet-blanc, ancien militant de la JEC, veulent s'opposer au gérant et parlent de fonder un syndicat. Agée de 27 ans, presque «vieille fille», Marguerite est tentée un moment d'accepter une aventure avec le gérant qui est bien fatigué de sa femme et de ses enfants. Tous les changements se font quand même et la dernière image montre la secrétaire seule dans son appartement.
Sujets et thèmes : Collets-blancs, modernisation du travail, abus de pouvoir, bureaux, syndicalisme, retraite, classe moyenne, secrétaire, commis, mariage, célibat, vieille fille, solitude, autorité, défroqué, confessionnal, JEC, cours de personnalité.
Traitement : Comme pour les autres films de la série Panoramique,
ce film est un remontage de quatre demi-heures. On ne s'aperçoit pas
des coupures et on peut même trouver que certaines scènes s'étirent
un peu longuement, vu la minceur du contenu. Jutra n'a pas effectué
lui-même ce montage, mais connaissant son intérêt - et
son talent - pour cette opération, on peut estimer qu'il l'a surveillée
de près.
Presque tout le film se passe à l'intérieur : surtout dans
le bureau, dans des restaurants et dans les appartements des personnages
principaux. La caméra cadre ceux-ci très serré; on sent
ici la préoccupation du petit écran davantage que du grand.
On peut presque parler d'un «film de chambre», comme on dit musique
de chambre. Jutra s'est d'autre part efforcé d'utiliser une expression
visuelle très variée : il multiplie les champs contrechamps,
place sa caméra en plongée ou contre-plongée pour suggérer
l'état psychologique des personnages, cadre même une scène
en oblique comme chez les expressionnistes allemands. Pour une marche dans
la rue de Marguerite et d'un collègue, il ne cadre que des pieds aux
genoux pendant presque toute la séquence. Il multiplie les scènes,
en général courtes, et change de lieu le plus souvent possible.
Ses éclairages sont parfois très sophistiqués et parfois
très ternes (dans le bureau, pour en accentuer la grisaille, suggèrent
Houle et Julien). Le spectateur sent constamment le plaisir du réalisateur
de jouer avec le plus d'éléments possibles du langage cinématographique.
Contenu : Placée en exergue au générique de début,
la citation de C.W. Mills «La misère matérielle dans
laquelle vivait l'ouvrier industriel du 19ième siècle, trouve
aujourd'hui son parallèle dans la misère psychologique qui
accable le collet-blanc» devrait normalement en déterminer le
sujet principal. Quelles sont les composantes de cette «misère
psychologique»? Il faut presque les deviner, car l'essentiel de l'action
est centré sur le personnage de Marguerite et la dernière image
la montre seule chez elle. Cela contribue à l'unité de la dramatisation,
mais fait un peu dévier le film de son sujet principal vers le désespoir
mélodramatique de la «vieille fille» sans amoureux (deux
cas dans ce film!), problème qui n'est pas particulièrement
propre aux collets-blancs et qui, vu la beauté, le charme et la personnalité
de Marguerite, apparaît quelque peu irréaliste. Dès sa
sortie, Marcel Valois de La Presse n'avait déjà perçu
que cet aspect sentimental.
Plusieurs pistes sont toutefois évoquées : le manque de solidarité
et d'organisation (syndicat) qui rend les collets-blancs plus vulnérables
devant les congédiements et la mise au rancart brutale des vieux employés;
les abus de pouvoir des supérieurs (le gérant qui «exerce
son pouvoir de choisir la plus belle comme secrétaire» et qui
s'attribue presque un droit de cuissage) et l'usage mesquin de leur autorité;
la modernisation qui remplace des personnes par des machines; le manque d'ambition
des uns ou la résignation des autres; le fait que beaucoup deviennent
collets-blancs parce qu'ils ont raté une profession ou parce qu'un
copain les a fait engager malgré leur incompétence. Il y avait
là de belles possibilités de développement, mais le
film ne fait qu'effleurer ces sujets, mettant plutôt l'accent sur la
vie personnelle des gens, laquelle n'a qu'un lien bien ténu, sinon
aucun, avec leur situation au travail. Le fait de centraliser l'action sur
un personnage de femme offrait aussi l'occasion d'amorcer une réflexion
sur la situation particulière faite aux femmes dans ce type de métier,
mais là encore, c'est la voie «harlequin» qui fut privilégiée.
Une courte scène de confessionnal qui n'a de justification que pour
faire dire à Marguerite que «c'est en aidant les autres que
sa vie aura du sens» aurait mérité un peu de développement.
Outre le célibat non choisi de deux personnages, le film met beaucoup
de temps à illustrer des éléments de la vie privée
des autres : l'ennui du patron à la maison, la gymnastique d'une autre
secrétaire, le défroquage d'un autre, les manies du vieux,
les frustrations du jeune beau et sa tentative de séduction, les «cours
de personnalité». Tout cela sert à bien camper les personnages,
mais comme le scénario ne les fait pas agir et en reste à ces
portraits, on voit mal où le réalisateur voulait en venir.
Quant aux «mains nettes» du titre, il se justifie assez mal :
en démissionnant pour ne pas congédier le personnel de son
service, le gérant conserverait, selon sa secrétaire, au moins
les mains nettes; cette considération morale ne pouvait en aucune
façon faire évoluer la situation. L'objectif de «Panoramique»
était de montrer l'évolution du Canada français. Ce
n'est pas beaucoup le cas avec Les mains nettes. S'il décrit
assez justement quelques représentants de ce milieu des collets-blancs,
il n'explique en rien comment une «misère psychologique»
résulte de leur état et ne dit presque rien au sujet de la
modernisation, qui n'est d'ailleurs vue que dans ses aspects négatifs.
En plus de l'idée de fonder un syndicat, il n'offre qu'une bien maigre
solution : les «cours de personnalité» où les élèves
vont répéter en coeur la devise «je connais des gens
qui réussiront dans la vie parce qu'ils sont remplis de détermination,
de confiance et d'honnêteté»! Il est difficile de voir
un lien entre son idéologie et celle de la Révolution tranquille.
Bibliographie
1. DANSEREAU, Fernand, dans HAMELIN, Lucien et Michel HOULE, Fernand
Dansereau, Cinéastes du Québec, 10, 1972, p. 21.
2. DANSEREAU, Fernand, «Le grand savoir de Jutra», dans JUTRAS,
Pierre et autres, «Claude Jutra», Copie Zéro,
33, 1987, p. 18.
3. HOULE, Michel et Alain JULIEN, Dictionnaire du cinéma québécois,
1978, p. 228.
4. MORRIS, Peter, The Film Companion, 1984, p. 189.
5. OFFICE CATHOLIQUE NATIONAL DES TECHNIQUES DE DIFFUSION, Recueil des
films de 1963, p. 129.
6. TURNER, D. John, Index des films canadiens de long métrage,
1913-1985, 1986, p. 38.
7. VALOIS, Marcel, «Un excellent film canadien», La Presse,
4 juillet 1959.
8. VERONNEAU, Pierre, «40 ans de cinéma à l'Office national
du film», Copie zéro, no 2, 1979, p. 21.