La neige a fondu sur la Manicouagan

35 mm, n. & b., 58 minutes 1 seconde, 1965

Canada. L'Office national du film présente La neige a fondu sur la Manicouagan. Un film d' Arthur Lamothe avec Monique Miller, Gilles Vigneault, Jean Doyon, Margot Campbell et avec la collaboration de L'Hydro-Québec et de Québecair. Scénario et dialogues : Arthur Lamothe. Conseiller musical : Maurice Blackburn. Photographie : Gilles Gascon. Assistant opérateur : Jacques Leduc. Régisseur : Léo Ewaschuck. Montage : Arthur Lamothe. Prise de son : Claude Pelletier assisté de Jean-Guy Normandin. Sonorisation : Jean-Pierre Joutel. Mixage : Ron Alexander, Roger Lamoureux. Post-synchronisation : Synchro-Québec. Ont participé à ce film : Jean Roy, Jean-Claude Labrecque, Guy Laval Fortier, Marcel Sabourin, Luc Chartier. Gilles Vigneault a composé pour le film la chanson «Mon pays». «Pendant que» : paroles et musique : Gilles Vigneault. Directeur de production : Marcel Martin. [Générique de fin] Fin. Office national du film. MCMLXV.

Tournage : Du 18 au 28 janvier, du 22 au 24 février et du 22 au 26 juin 1964, à Shawinigan et au barrage no 5 sur la Manicouagan
Coût : 53 555 $
Titre de travail : Hiver 2 : Manicouagan
Copie : ONF archives, Cinémathèque municipale de Montréal

Ce qu'on en a dit :

Alain Pontaut : On y est d'abord fasciné par la qualité de l'image, l'intégration du son aux états d'âme de l'héroïne, la façon dont ce paysage lunaire essaie de se plier à l'aventure morale à dépeindre au lieu de ne s'attacher qu'à une description, si réussie soit-elle, de l'immense et célèbre chantier. Si les liens organiques de la jeune femme de l'ingénieur, «tannée» du climat de fer, des statistiques et du béton, ne sont pas assez tôt établis avec le passé de Shawinigan, le présent de la roulotte, le futur du Mexique, si quelques trous subsistent trop nettement çà et là, le visuel-intérieur, l'impressionnisme de cette nouvelle au présent parviennent valablement à s'exprimer dans l'écrasement muet du paysage, le jeu lancinant des bouteilles et la danse des hommes dans la cafétéria, l'attente obsédante de l'avion, l'ennui ou la détresse des yeux, les roulottes semblables et qui panoramiquent, presque fixément, le passage menaçant du chasse-neige derrière l'auto. (...)
Le travail sonore de Maurice Blackburn est d'une grande beauté, les «flash back» d'un parfait naturel, les plans de main fort éloquents pour illustrer les strophes de «Pendant que». Si Gilles Vigneault, hors sa partie chantée, parle un peu trop et puis, comme il est Vigneault, comment le prendre vraisemblablement pour un employé du barrage? - Monique Miller, très bien photographiée, par Gilles Gascon, donne au scénario une conviction, une authenticité certaines. En bref, une réussite, assez brillante. (10, ou 2, p. 121)

Yerri Kempf : J'ai parlé au début de cet article d'une certaine logique interne de la durée filmique. La logique du film de Lamothe, c'est du «chewing gum» : on tire, on tire là-dessus, si bien qu'on massacre la seule trouvaille du film : la danse des bouteilles. Quant au texte, il oscille entre la platitude et le grotesque avec une prétention confondante. Une prétention à subjectif. J'ai beaucoup souffert en assistant à la projection de La neige a fondu sur la Manicouagan. Beaucoup. Car j'aime bien Arthur et je souhaite de tout mon coeur le succès plutôt que l'échec. Mais ce serait rendre un mauvais service et à Lamothe et au cinéma canadien que de l'encourager dans cette voie : elle est sans issue. Un texte ne s'ajoute pas après coup comme un peu de moutarde pour corser la chose. (5, ou 2, p. 158)

Pierre Théberge : L'échec de La neige a fondu sur la Manicouagan vient, lui, de la non-intégration de la fiction et du documentaire qui aboutit à une hésitation pénible entre les deux genres. On ne sait pas à quoi a voulu s'intéresser l'auteur, à l'ennui de son héroïne ou au vide du paysage, quoiqu'on sente qu'il ait voulu rendre une adéquation entre l'un et l'autre. Il n'arrive qu'à une répétition morne, qu'à des longueurs insupportables. (12, p. 31)

Robert Daudelin : Le dernier film de Lamothe, La neige a fondu sur la Manicouagan, est un moyen métrage dramatique, tourné et monté en 1964-1965. Prétentieux aussi bien dans sa forme ampoulée que dans son propos trop confus pour être réel, La neige est un échec pénible. Lamothe s'est cette fois enfermé dans un cul-de-sac d'où Monique Miller et Jean Doyon, ses interprètes, ne semblent pas vouloir le sortir. (4, p. 54)

Yvan Patry : Dans La neige a fondu sur la Manicouagan, la dépossession-aliénation tient lieu de rapport entre la femme (Monique Miller) et le décor (Manic). On peut justement parler à propos du film d'Aventura plastique à la québécoise. D'ailleurs, Lamothe ne s'intéresse plus spécifiquement à la classe ouvrière du Québec : par sa présentation de l'ingénieur et de sa femme, par sa structure «antonionienne», La neige a fondu sur la Manicouagan rend compte surtout des préoccupations individuelles d'un intellectuel cinéaste. De même, on peut dire qu'il y a accession sociale chez Lamothe dans la mesure où son personnage masculin (l'ingénieur) appartient au palier élevé de la classe ouvrière, voire presqu'à la petite bourgeoisie. Les problèmes du film (accession, ennui, incommunicabilité) sont la plupart du temps situés à l'intérieur de cette classe sans perspective globale. Dans le fond du décor, on voit bien des ouvriers qui s'ennuient et le personnage de Vigneault qui semble à l'aise dans cet univers mais le dynamisme collectif s'estompe rapidement. C'est à ce moment-là que l'image de Manic apparaît comme l'infrastructure du film. Achèvement de la révolution tranquille, Manic symbolise de fait les aspirations nationalistes de la petite bourgeoisie montante : Québec sait faire des réalisations grandioses, le travail se fait en français, avec des Français, c'est à la fois notre conquête technologique, et notre version de l'odyssée vers l'ouest (comme le dit lui-même Lamothe.) C'est un peu en quoi le film véhicule les mécanismes et les désirs troubles de la petite bourgeoisie québécoise. (8, p. 3-4)

Analyse

Résumé : Femme d'un ingénieur et oisive, Monique se promène sur le chantier de Manic 5. Elle supporte de plus en plus mal son enfermement dans ce chantier et l'éloignement de la ville. Un jour de décembre, après une visite au «dépanneur-restaurant» et l'accident du copain Gilles, elle décide de partir et de quitter son mari Marc. A l'aéroport où elle attend l'avion, elle revoit des souvenirs de leurs premières rencontres à Shawinigan, la soirée du dernier 31 décembre où Gilles avait chanté ses créations. L'avion arrive finalement, mais il repart sans elle, qui revient lentement vers sa roulotte.

Sujets et thèmes : Construction de barrages, Manicouagan 5 (barrage Daniel-Johnson), Shawinigan, Indiens, Côte-Nord, machines, béton, rivière, forêt, chanson, solitude et fidélité, féminisme, couple sans enfant, divorce, errance, rue de roulottes, même prénom : acteur-personnage.

Traitement :A l'origine, cette fiction devait être un court métrage mettant en évidence le thème de l'hiver, comme l'indique son titre de travail, dans la série qui a donné Le chat dans le sac de Groulx et La vie heureuse de Léopold Z. de Carle. Cela explique la minceur du budget. La neige a fondu sur la Manicouagan présente le drame intérieur d'une jeune femme, causé en partie par l'environnement sauvage et agressif de la construction d'un immense barrage. Monique et Marc, en voix off et dialoguée, dans un temps futur indéterminé - à la manière Hiroshima, mon amour et L'année dernière à Marienbad de Resnais - racontent ce qui est montré par les images et ce qu'ils ont vécu intérieurement à ces moments-là. On sait donc dès le début que Monique n'est pas partie ou que si le couple s'est séparé, il s'est retrouvé. D'autres scènes ont leurs dialogues en direct. Des airs de Vigneault accompagnent discrètement quelques scènes. Les scènes documentaires de ce chantier prennent une grande importance; elles sont d'ailleurs magnifiques, souvent très spectaculaires et expriment une certaine démesure de ce type de création par rapport à l'être humain. Le jeu des bouteilles, catapultées des pieds et transformées en toupies qui se cassent si elles se rencontrent, filmé avec la caméra directement sur le plancher fournit une très belle séquence symbolique. On retrouve certaines scènes (images de construction, long travelling dans la rue de roulottes) empruntées à De Montréal à Manicouagan que Lamothe avait réalisé deux ans auparavant.
Pour les scènes de fiction, la caméra a pris un rythme lent, suivant le personnage principal de près, l'isolant de l'environnement où elle se trouve, aussi bien dans les scènes extérieures qu'à l'intérieur du petit aérogare où elle semble le plus souvent absente à tout ce qui se passe autour d'elle (le regard de la comédienne et le travail sur le son contribuent à cet effet). La critique a beaucoup évoqué la manière d'Antonioni pour ces séquences. Leur mise en scène exprime bien le désarroi de cette femme trop petite et étrangère aux immenses machines et à une nature hostile où même un coup de téléphone devient impossible. L'utilisation du flashback et du montage parallèle (elle regardant par la fenêtre à l'aéroport et lui faisant de même à la roulotte, voyage dans le passé et retour au présent) démontrent une bonne maîtrise du montage. Monique Miller et Gilles Vigneault conservent leur prénom en entrant dans leur rôle. A l'époque, ce détail est généralement décidé pour augmenter le coefficient «documentaire» de la fiction. Cela ne peut jouer ici que pour Vigneault qui conserve quelques-uns de ses traits propres, mais ne renvoie à rien quand il s'agit de Miller.

Contenu : Ce film veut avant tout exprimer un drame intérieur originant de tout un ensemble de situations vécues par une femme qui se trouve catapultée au milieu d'un de ces «travaux exemplaires» (comme Lamothe disait dans Bûcherons de la Manouane) sans en être partie prenante, car elle y est en tant qu'épouse d'un ingénieur qui, lui, se passionne pour son rôle de pionnier de la démesure. Elle a quitté son poste de secrétaire et son Shawinigan natal pour le suivre dans ce lieu où elle ne peut que se sentir perdue. Quand elle en a assez, elle décide de partir, mais finalement rebrousse chemin à l'aéroport. Avec elle, Lamothe veut faire penser à ce revers de médaille que représente la solitude, intérieure surtout, des femmes ou compagnes de ces nouveaux pionniers du monde moderne. Solitude surtout parce qu'elles ne participent pas à l'imaginaire de conquête que le travail représente. En ce sens, il donne une des plus beaux portraits de femmes du cinéma québécois de l'époque. Il fait penser un peu à la discrète Marie Tremblay du Règne du jour de Perrault, quand elle raconte son «enfermement» à l'île aux Coudres. Mais pour Monique, il n'y a pas d'enfant pour la retenir et entre deux tempêtes un avion peut l'amener jusqu'au Mexique...
Le personnage de Marc, le mari, est peu développé. On le devine et comprend surtout dans la fascination avec laquelle Lamothe filme la spectaculaire construction, fascination qui doit être celle de l'ingénieur et de bien des travailleurs. Les autres personnages restent aussi à deviner dans les quelques gestes qu'on nous en montre : Gilles, l'Indien sympathique qui chante ses amours et la nature mais qui sait bien mal conduire son automobile (curieux ce trait négatif pour un Indien dans le cinéma de Lamothe, mais il affirme que c'est son premier producteur, Jacques Bobet, qui l'a imposé) et Louise, sa fiancée; quelques travailleurs qui jouent à casser les bouteilles ou qui dansent le twist ensemble devant le juke-box de la cantine. Eux aussi doivent connaître une partie des sentiments de Monique, mais la «mystique» du barrage compense probablement.
Par ses notes sociologiques (couple sans enfant et en crise, nouvelle perception de l'Amérindien, personnage de femme libre que ne renieraient pas les féministes), par sa fascination pour les grands «travaux exemplaires» et par sa volonté de renouveler le langage cinématographique (malgré une admiration un peu exagérée pour Resnais et Antonioni), La neige a fondu sur la Manicouagan apparaît comme des films les plus révélateurs de l'esprit dynamique de la Révolution tranquille. Même sa finale un peu moralisatrice (elle revient à son homme...) et ce titre un peu trop optimiste qui l'exprime concourent au même reflet.

Bibliographie

1. _______ «Les 101 questions» posées à Arthur Lamothe, dans Objectif, nos 36, 1966, article non signé.
2. _______ Cahier de presse, Festival international du film de Montréal, 1965, p. 119-122, 158.
3. BONNEVILLE, Léo, (entretien), Séquences, 53, avril 1968, p. 19-24.
4. DAUDELIN, Robert, Vingt ans de cinéma au Canada français, 1967, p. 54.
5. KEMPF, Yerri, «Les temps d'un festival», Cité libre, septembre 1965.
6. LAFOREST, Thérèse, «L'hiver dans le cinéma canadien», Séquences, 51, décembre 1967, p. 10-15.
7. LAMOTHE, Arthur, dans LAFRANCE, André avec la collaboration de Gilles MARSOLAIS, Cinéma d'ici, 1973, p. 158.
8. PATRY, Yvan, Arthur Lamothe, 1971, Cinéastes du Québec, 6, p. 3.
9. BERUBE;, Rénald, Yvan PATRY et autres, Le cinéma québécois : tendances et prolongements, 1968, p. 116. 10. PONTAUT, Alain, Le Devoir, 9 août 1965.
11. PREDAL, René, Jeune cinéma canadien, p. 72.
12. THEBERGE, Pierre, «Festival du cinéma canadien», Objectif, 34, décembre 1965, p. 31.

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