YUL 871

35 mm, n. & b., 70 minutes 37 secondes, 1966

Canada. L'Office national du film présente Charles Denner, Andrée Lachapelle, Paul Buissonneau, Francine Landry, Jean Duceppe, Boudha Bradon, Les Jérolas, Jacques Normand, Jacques Desrosiers, Claude Préfontaine, Louise Marleau, Victor Désy, Violette Bussy, Connie Kilbourn dans YUL 871 , un film de Jacques Godbout. Dialogues : Jacques Languirand. Décors : Frédérick Back. Caméra : Gilles Gascon. Assistants à la réalisation : Jacques Leduc, Arnold Gilbart. Régie : Marcel Malacket assisté de Bernard Lalonde. Stagiaire : Pierre Audet. Script-girl : Aimée Danis. Accessoiriste : Denis Boucher. Maquillage : Claude Pierre-Humbert. Chef électricien : Maurice de Ernsted. Assistants cameramen : Réo Grégoire, Roger Rochat. Électricien : Séraphin Bouchard. Grip : Serge Chergueï. Costumes : Licha et Dinardo. Titres : André Théroux. Conseiller musical: Fernand Ouellette. Ingénieur du son : Claude Pelletier. Post-synchronisation : Jean-Pierre Joutel. Montage sonore : Bernard Bordeleau. Mixage : Ron Alexander, Roger Lamoureux. Montage : Victor Jobin assisté de Georges Mayrand. Musique : François Dompierre et Stéphane Venne. Eléments électroniques : Mayron Schaeffer. Layla, Layla interprétée par Jack Brass; Je ne suis pas tout à moi : Paroles : G. Richer. Musique : Jérôme Lemay. Directeur de la photographie : Georges Dufaux, c.s.c. Scénario et réalisation : Jacques Godbout. Producteur : André Belleau. [Générique de fin] © Office national du film du Canada. MCMLXVI.

Tournage : Du 26 juillet au 14 septembre 1965, à Montréal
Coût : 196 869 $
Titre de travail : Le regard
Copie : ONF archives

Ce qu'on en a dit :

Jean Basile : Une merveilleuse réussite dans le film de Jacques Godbout : la description. Bien entendu, on voit tout de suite que tout le monde est à l'aise depuis le technicien et sa caméra jusqu'au réalisateur. On sent la main divine du «photographe ONF», son sens des gris, de la composition. Tout ce que l'oeil canadien-français (a-t-on jamais assez réfléchi sur ceci que l'artiste canadien-français est la plupart du temps un visuel et pour cause l'oeil n'a pas de langage) a de miraculeusement précis dans l'ensemble et dans l'ellipse est là, majestueusement reconstitué avec Montréal pour prétexte. Cette description est belle tellement évidemment que je n'en dirais pas davantage sinon qu'elle vaut à elle seule le déplacement avec cette seule réserve que Jacques Godbout aime trop les «séries» (cabines téléphoniques, autobus, etc...), indice évident du manque de sécurité dont je parlais tout à l'heure car la série rassure, l'isolement inquiète. (3)

Gisèle Tremblay : Cinéma du regard, ce film redécouvre Montréal à travers les yeux d'un étranger, Européen en voyage d'affaires qui apprivoise peu à peu la ville : la beauté de ses lignes et de sa lumière; l'activité de ses chantiers de construction qui lui rappellent chaque fois, par contraste, les ruines produites par la guerre dans son pays; la jeunesse de ses habitants, enfin, qui lui permet un retour à l'enfance en compagnie de cette petite fille, rencontrée au hasard des rues. Quant à Madeleine, la fréquentation de cet étranger est un effort pour sortir d'elle-même et communiquer; ce qui l'amène, comme elle conclut elle-même, à la «fin des voyages». Toutefois, le lien entre le Montréal visité par la caméra et l'histoire de ce couple n'est la plupart du temps ni évident ni en fin de compte exprimé. (12, p. 14)

Office catholique national des techniques de diffusion : Le grand défaut de ce film vient de la faible armature du scénario : personnages à peine esquissés et construction dramatique à peu près inexistante. Par ailleurs, la photographie est excellente et réserve des vues insolites de Montréal. On sent que le réalisateur a voulu créer une atmosphère de dépaysement, de rêve presque, mais le résultat ne correspond guère aux intentions. Charles Denner semble un peu indifférent à tout cela.
Appréciation morale : L'inconduite des protagonistes motive de nettes réserves. (9, p. 205)

Yvan Patry : On retrouvait tout de même dans Yul 871 des intentions fort honnêtes. Mais l'ensemble restait froid et impersonnel. Les thèmes (le souvenir, la recherche du père, la communication) n'étant qu'esquissés, on est vraiment en présence d'un cinéaste victime de ses ambitions. (10, p. 107)

Godbout témoigne des contradictions de l'intellectuel d'ici par rapport à l'espace-temps québécois : comment s'insérer dialectiquement dans une durée historique et comment s'enraciner dans un espace, un lieu, pour participer à sa transformation? Il y a d'ailleurs dans les pirouettes de Godbout et celles de Jutra (A tout prendre, Wow ) la même prémisse de pudeur qui dénote le malaise du moi-créateur-statique devant le moi-social-dynamique. (...)
Il y a une phrase du danseur dans L'aquarium qui pourrait résumer le propos de YUL 871 : «Vous vivez une fable parce vous ignorez l'amour». Perspective idéaliste qui doublée du déracinement de l'intellectuel allait créer de toutes pièces un exemple parfait de colonialisme artistique. (...) Beaucoup plus qu'une recherche du père chez le héros, il s'agit d'une quête de la forme nécessaire chez le cinéaste. De part et d'autre, l'imposture a été poursuivie jusqu'au bout; Godbout est allé même jusqu'à postsynchroniser pour pousser plus loin son refus du direct et l'antithèse est devenue parodie. C'est à ce niveau que le jeu est imperturbable et grinçant, inconséquent et facile. Le glaçage a fondu sur le gâteau et pour le cinéaste, c'est sans doute une leçon d'humilité. (11, p. 7)

Léo Bonneville : Est-ce vrai que vous avez renié YUL 871?
Jacques Godbout : Renié? Ce que j'ai pu dire de YUL 871, c'était que nous avions commis une erreur de production. Nous nous étions lancés dans un cinéma dont les influences étaient évidemment européennes plutôt que de réfléchir un peu et de se dire que le chemin qui mène vers les autres passe par nous-mêmes et non par l'extérieur. Dans YUL 871, il y a énormément de choses qui nous appartiennent. Mais cela aurait pu être fait par un Français, par un Italien ou par un Yougoslave. Et ce manque d'enracinement du film, c'était une erreur. Moi, de film en film, il y a des choses que j'essaie de corriger. (4, p. 9)

Analyse

Résumé : Un ingénieur français arrive à Montréal un vendredi après-midi de fin d'été pour un rendez-vous d'affaires. Ne pouvant rejoindre son correspondant, il déambule dans les rues, cause avec une petite fille à qui il raconte que ses parents, perdus durant la guerre vivent peut-être à Montréal. Il rencontre ensuite Madeleine, belle jeune bourgeoise. Le contact d'affaires établi, il visite une immense usine de fabrication de machinerie lourde. En soirée, il retrouve Madeleine chez un armurier (où il achète un révolver simplement pour se sentir sécurisé), fait avec elle la tournée des grands ducs et l'amène dans son lit. Le samedi, il revoit la petite fille et va avec elle à des adresses où ont demeuré des patronymes qui peuvent être ses parents, retrouve Madeleine, la perd et la retrouve de nouveau le soir. Au petit matin il se rend à un garage de la commission de transport où il voit un vieux monsieur qui est peut-être son père, mais il n'établit pas le contact. Il prend ensuite l'avion pour Paris après avoir revu Madeleine le temps d'une photo au Polaroid.

Sujets et thèmes : Errance, souvenir, recherche du père, stockshots de la Seconde guerre mondiale, réfugiés, étranger, Montréal moderne, construction, morale, amour, initiation d'étudiants, cafés, quilles, Jérolas, chanson, usine, machines lourdes, Place Ville-Marie.

Traitement : Dans cette fiction tournée en 1965, au moment où le cinéma italien et la Nouvelle vague française font fureur dans les salles d'art et essai, plusieurs critiques ont souligné les emprunts de Godbout à Antonioni ou à Truffaut. On retrouve leur influence surtout dans la psychologisation des personnages et dans l'utilisation des décors de leurs actions. Tout centré sur son personnage - ou il est sur l'écran ou on ne voit que ce que lui-même peut apercevoir -, ce récit en épouse le rythme déambulatoire d'une fin de semaine plus ou moins «touristique» et sans empressement. Ce rythme lent incite à la contemplation de l'environnement. Ici, on peut dire que l'expérience du documentaire des cameramans de Godbout a facilité la tâche : prises d'un avion, d'un hélicoptère, du sommet de la montagne ou de la rue, les images de Montréal sont parmi les plus belles et les plus variées que le cinéma québécois ait offertes. Les comédiens sont dirigés pour jouer avec retenue, presque froidement. Une musique aux rythmes de blues surtout ponctue les moments importants avec efficacité.
Il y a par ailleurs un côté agaçant dans l'utilisation de plusieurs vedettes de l'heure, surtout de la télévision, qui viennent faire leur trois petits tours et qui s'en vont : les grimaces de Paul Buissonneau et de Jacques Desrosiers, la petite scène romantique de Louise Marleau, le verre pris par Jacques Normand, le spectacle des Jérolas. Ce genre de racolage ne sert jamais le cinéma d'auteur.
Finalement, l'utilisation de stockshots de la déroute et des pérégrinations dangereuses de réfugiés lors de la Seconde guerre mondiale pour faire basculer le personnage dans ses souvenirs se révèle un bon choix, même si les circonstances de leur déclenchement n'apparaissent pas toujours les plus pertinentes (le choix de l'accident d'Hélène, par exemple).

Contenu : Physiquement, le personnage principal de Yul 871 n'arrête pas de bouger : sauf pour quelques courtes scènes dans la chambre d'hôtel ou à l'armurerie, il est toujours en train de marcher, en auto, en autobus, en hélicoptère ou en avion. Cela, il le fait un petit moment pour ses affaires, mais le reste du temps sans but véritable sinon pour draguer les jolies filles ou avec le vague désir de peut-être découvrir des traces de ses parents qui l'avaient abandonné quelque part sur une route d'Europe de l'Est 25 ans plus tôt. Nous avons là le thème de la recherche du père, une des rares fictions à l'aborder, les autres de l'époque s'efforçant surtout de le «tuer» ou de l'ignorer. Mais le héros ne s'y engage pas vraiment et ne manifeste pas le désir de la retrouver; c'est la quête pour la quête qui l'intéresse, on dirait, car lorsqu'il a la possibilité d'établir un contact avec un gardien de nuit qui porte son nom et qui serait peut-être lui, il ne le fait pas, préférant s'en retourner à Paris avec son doute.
Il faut noter ici que le réalisateur-scénariste ne donne pas de nom à son ingénieur. Cela aussi indique un refus du père, donc du souvenir, d'un passé, d'un pays. Autre manifestation du même sentiment, lui-même a jusqu'à maintenant refusé d'être père. C'est pourquoi cet «apatride» se sent très à l'aise entre deux avions, deux continents, deux pays, deux villes, deux femmes, deux systèmes de valeurs. Il est, comme dans ce film que Brault fera un peu plus tard (et dont le scénario est déjà écrit par Arcand), «entre la mer et l'eau douce». Et Godbout choisit de l'y laisser en le faisant repartir pour Paris sans supposer que l'aventure avec Madeleine - même s'il lui dit, probablement avec sincérité, qu'il l'aime - aura une suite quelconque. Elle-même semble d'ailleurs partager la même bougeotte, pour le peu qu'on sait de sa vie. Ainsi, l'ensemble du film se situe sous le signe de la rupture avec le passé ou du moins sous celui du refus de le laisser intervenir dans le présent, ce qui est un thème capital de l'imaginaire de gauche dans les années 60. On peut signaler aussi l'absence de toute référence à la morale dans les scènes de couchette.
Comme pour accentuer ce refus du père, la photographie du film s'attarde longuement à décrire le Montréal le plus moderne. Aucun film de l'époque, même dans le travelogue, n'en fait si bien voir le dynamisme avec les édifices modernes et tous les chantiers de construction (dont celui de l'exposition de 1967), avec la canalisation du Saint-Laurent, avec cette usine de quatre milles carrés, avec le grand hall de Place Ville-Marie (que Pierre Patry avait bien exploité dans Il y eut un soir. Il y eut un matin), avec l'étendue des parcs et leur propreté, etc.; même les escaliers extérieurs prennent une nouvelle beauté. Montréalais de naissance, Godbout se démarque par là des autres films d'auteurs de Montréalais de naissance, comme les Jutra d'A tout prendre, Groulx du Chat dans le sac, Lefebvre de Patricia et Jean-Baptiste ou Brault d'Entre la mer et l'eau douce, qui donnent de Montréal une image plutôt noire (les protagonistes ont tendance à fuir quand c'est possible).
La jonction entre les protagonistes et ce Montréal moderne où se déroulent leurs gestes ne se fait toutefois pas. Comme Patry le souligne (voir citation plus haut), c'est un signe de la difficulté des intellectuels à s'inscrire dans l'espace-temps de leurs aspirations artistiques et à créer un nouvel imaginaire enraciné. Malgré une critique plutôt positive dans les revues comme dans les quotidiens, Yul 871 n'a pas obtenu un gros succès public. Quelques maladresses de mise en scène, la lenteur du rythme et la minceur de la dramaturgie en ont rebuté plus d'un, pas d'accord avec Jean Basile selon qui les images de Montréal valaient à elles seules le déplacement. Le titre Yul 871, bien compréhensible pour les intellectuels - qui ont tous fait au moins une fois sinon à quelques reprises le pèlerinage à Paris, n'est-ce pas? - n'avait pas la même transparence pour le public ordinaire ou pour les Huit témoins que Godbout avait filmés à Saint-Henri! Il n'en reste pas moins que par la modernité de son langage cinématographique et de sa thématique principale, ce film est à classer parmi ceux qui reflètent le mieux la modernisation du Québec lors de la Révolution tranquille.

Bibliographie:

1. ________ «Les 101 questions» posées à Jacques Godbout, dans Objectif, 38, 1967, p. 35-42.
2. ________ Cahier de presse, Festival international du film de Montréal, 1966, p. 52, 150-155, 179.
3. BASILE, Jean, «Le Festival international du film de Montréal, Les films canadiens», Le Devoir, 1er août 1966.
4. BONNEVILLE, Léo, entretien, Séquences, 78, octobre 1974, p. 4-12.
5. CARRIERE, Louise et autres, Femmes et cinéma québécois, 1983, p. 63.
6. HOULE, Michel et Alain JULIEN, Dictionnaire du cinéma québécois, 1978, p. 122.
7. LA ROCHELLE, Réal, «IVe festival du cinéma canadien», Séquences, 47, décembre 1966, p. 37-43.
8. MARSOLAIS, Gilles, Le cinéma canadien, 1968, p. 93.
9. OFFICE CATHOLIQUE NATIONAL DES TECHNIQUES DE DIFFUSION, Recueil des films de 1966, p. 205.
10. PATRY, Yvan, dans BERUBE, Rénald, Yvan PATRY et autres, Le cinéma québécois : tendances et prolongements, 1968, p. 107.
11. PATRY, Yvan, Jacques Godbout, 1971, Cinéastes du Québec, 9, p. 7.
12. TREMBLAY, Gisèle, «Le couple dans le cinéma canadien», Séquences, 50, octobre 1967, p. 9-14.
13. TURNER, D. John, Index des films canadiens de long métrage, 1913-1985, 1986, p. 59.
14. WALSER, Lise, Répertoire des longs métrages produits au Québec, 1960-1970, p. 42 (bibliographie).

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