Chapitre 5

L’imaginaire du cinéma de la Révolution tranquille


    L’analyse de l’imaginaire du cinéma québécois ne fait que commencer. Les études de Michel Brûlé (1)  et de Christiane Tremblay-Daviault (2) amorcent celle de la période 1944-1953; celle de Michel Houle (3) relève quelques grands thèmes récurrents dans toute l’histoire. Quelques communications des actes des colloques de l’Association québécoise des études cinématographiques (4), le numéro 52 de Dérives (1986) et le numéro 29 de la Revue belge du cinéma, tout entier consacré aux «Imaginaires du cinéma québécois», portent sur quelques films particuliers et tentent certains rapprochements. La pièce la plus imposante vient d’être fournie avec Cinéma de l’imaginaire québécois, de la Petite Aurore à Jésus de Montréal d’Heinz Weinman (5). Sauf pour quelques pages de Houle, rien de tout cela ne touche les années 60. Ce chapitre entre, à toutes fins utiles, dans un territoire vierge. Je me dois toutefois de souligner ici que l’esprit comme certains concepts de l’ouvrage de Weinman, sorti au moment où j’amorçais ce chapitre ont beaucoup stimulé ma réflexion.

    L’analyse de l’imaginaire — et non le simple rappel de l’imagerie — consiste à élucider le système de représentations qui commande le choix des «images» multiples composant une oeuvre. Il s’agit, comme dit Lucien Goldman, de retrouver les questions auxquelles chaque oeuvre particulière tente d’apporter un essai de réponse. Cela revient à faire émerger le réseau de symboles par lesquels un groupe donné se caractérise, l’idée qu’il se fait du monde ou de tel de ses aspects et à dévoiler ainsi les grandes articulations de son inconscient collectif. Il faut évidemment supposer au point de départ une cohérence interne dans cet univers imaginaire, que l’on envisage d’ailleurs presque comme s’il était celui d’un seul auteur, élaboré avec le temps et trouvant des manifestations multiples qui s’enchevêtrent pour former un réseau de significations. Cela n’exclut aucunement des ensembles de signes extérieurs au réseau, mais ils restent définis par rapport à lui, dont ils marquent des excès ou des ruptures. Il n’existe aucune grille rigoureuse pour bâtir ce système. Si le travail reste relativement facile avec tel film particulier ou même avec l’ensemble de ceux d’un auteur, il faut une bonne dose d’audace pour s’attaquer à toute une période et à un corpus de plus de 300 films. Tous les films, documentaires, de fictions et d’animation sont ici considérés également en tant que systèmes de représentations porteurs de structures au plan de l’imaginaire. Tous ne portent cependant pas le même genre de réflexion de la part de leur créateur : c’est le même Jacques Godbout qui réalise YUL 871 d’après son propre scénario original et Vivre sa ville, oeuvre de commande pour la Société centrale d’Hypothèque et de Logement, mais il s’agit de deux gestes créateurs fort différents (6). On ne s’étonnera sans doute pas de voir revenir comme exemples les oeuvres les plus complexes, donc les plus riches et les plus évocatrices, qui sont dans la plupart des cas des oeuvres de fiction correspondant à l’initiative personnelle d’un cinéaste ou des documentaires qui lui sont de plus près apparentés. Ce chapitre va explorer successivement leurs relations avec l’espace géographique, avec l’espace sociologique et avec le monde des valeurs.

A. L’espace géographique

    Quelles relations les Québécois entretiennent-ils avec leur environnement physique? Comment est-il représenté dans les films?

La ville

    D’abord, il faut souligner que nous sommes résolument en contexte urbain avec l’ensemble des films. Plus de 40 films se situent à Montréal, une vingtaine d’autres à Québec, plusieurs dans d’autres villes, et une grande partie de ceux qui se déroulent en campagne y font référence.

    La métropole du Québec se trouve la plus souvent représentée. Rien de très étonnant à cela puisque la plus grande partie des cinéastes y sont nés ou y ont fait leurs études et que l’ONF, le principal producteur, y a son siège. Mais, sauf pour les films touristiques de commande, sur lesquels je reviendrai plus loin, la ville est vue presque uniquement dans une perspective négative: ou bien les cinéastes n’en montrent que les laideurs ou bien ils la quittent pour aller chercher ailleurs leurs sujets. Comme si, dans l’ensemble, les cinéastes n’aimaient pas Montréal. Dans les cas extrêmes de «laideur», on retrouve les longs métrages de Gilles Groulx et de Jean Pierre Lefebvre (surtout Patricia et Jean-Baptiste), mais aussi À tout prendre de Jutra, Entre la mer et l’eau douce de Brault. Le Montréal qui se refait une beauté pour Expo 67, qui se veut phare de la modernité, n’est à peu près pas représenté (sauf dans quelques films touristiques). Surtout, on s’en échappe pour aller chercher la vraie vie ailleurs, faisant de Montréal surtout une ville qu’on quitte. C’est le cas de tous les films de Perrault, de plusieurs de Groulx, Patry, Lefebvre, Giraldeau, Carrière, Lord. Quand Montréal est bellement représentée, c’est généralement dans son vieux quartier (le «Vieux-Montréal»), que l’on retrouve très beau, dans Caïn, dans Au hasard du temps et dans un travelogue comme Montréal, une ville nommée Marie. Montréal est encore séduisante quand on montre son morceau de «campagne», le Mont Royal, servant de décor pour Le temps des amours, pour Jusqu’au cou et surtout pour Valérie et symbolisant alors directement la campagne; comme depuis des décennies, on y joue des concerts nocturnes populaires (Montréal, une ville nommée Marie); mais dans À tout prendre, il est le lieu d’un «cauchemar» (7). Le port donne lieu aussi à quelques belles images dans Au bout de ma rue, Caïn, La terre à boire, Montréal, un jour d’été, Le train du Labrador; ici toutefois, c’est pour symboliser le départ, l’évasion, pour quitter la ville, pour se dépayser, pour devenir «orphelin»; ce n’est pas encore pour y accueillir ce qui vient de loin. Ses quartiers de l’est ou du sud-ouest, vus dans plusieurs films dont, parmi les principaux, Trouble-fête, Épisode, Les fleurs, c’est pour Rosemont, La P’tite Bourgogne, Swing la baquaise, révèlent plus de laideurs qu’autre chose, malgré la sympathie qu’on témoigne à leurs habitants. Le centre-ville fournit souvent de jolies images, mais il est surtout le lieu d’où l’on peut regarder Montréal de haut (dans Il y eut un soir. Il y eut un matin, Caroline, YUL 871, Jusqu’au cou, Les filles du rose au bleu, surtout, évidemment, de la Place Ville-Marie, signe privilégié du Montréal moderne. Pour voir la ville «de haut» (dans les deux sens), on a aussi plusieurs scènes se déroulant au belvédère du Mont Royal, (À tout prendre, Trouble-fête, Valérie; c’est aussi là que le héros de Délivrez-nous du mal assassine son ami.

    Malgré quelques «approbations», Montréal provoque surtout un sentiment de rejet. Comment l’expliquer? L’explication facile se trouve dans Patricia et Jean-Baptiste: «L’inaction de ce film se passe à Montréal», dit le narrateur; et pressé de faire visiter la ville, Jean-Baptiste dit à Patricia «qu’il y est né et qu’il n’y existe rien d’intéressant». Affirmation tout à fait surprenante quand on sait que les Montréalais assistent au plus vaste chantier que la Métropole ait connu: on vient de terminer la Place Ville-Marie et la Place des arts; on construit, entre autres, la Place de la Bourse, des routes et des échangeurs spectaculaires, le métro et on fait même surgir des îles pour ériger Expo 67. À ce moment, on vit également dans une grande effervescence culturelle avec les boîtes à chanson, le roman et le théâtre, l’arrivée d’un nouveau diffuseur télévisuel. Ce n’est en fait que dans les films de commande que l’on aperçoit les signes de cette vitalité. La plupart des cinéastes se situent dans la même perspective que Lefebvre en faisant évoluer des personnages qui se parlent et se regardent, mais sans jamais observer ce qui les entoure.  Ils y habitent, mais n’y vivent pas réellement (8).

    L’explication fondamentale se situe évidemment sur un autre plan. Dans la tradition symbolique, la ville représente un lieu de sédentarisation des peuples nomades, qui y trouvent un centre d’échange, un regroupement de services, une organisation économique et aussi un temple religieux. Par son aspect refuge, centre nourricier, stabilité, spiritualité et limite de la civilisation, elle s’apparente surtout au principe féminin, elle prend figure de mère. Par son côté organisation économique et temple, elle devient le lieu de la rationalité et du pouvoir, y compris celui de Dieu, l’ultime, s’accaparant ainsi les attributs masculins, donc ceux du père. Ce double symbolisme de père-mère joue pour ceux qui rejettent Montréal. D’abord celui de mère : fondée par des mystiques, et surtout par des femmes, elle s’appelle alors Ville-Marie (d’après la Vierge Marie, qui n’est plus précisément une héroïne moderne...) et joue le rôle de refuge, de centre de soins hospitaliers; là se trouvent les écoles pour enseigner le catéchisme et toute la tradition; elle sert de rempart contre l’ennemi amérindien et ensuite britannique, de base de soutien pour les explorateurs, de symbole de la dernière défaite contre les Anglais et finalement de laboratoire de création culturelle. Tout cela en fait, historiquement, une bonne et une mauvaise mère (9), et est fort bien mis directement en relief par Les Montréalistes illustrant comment l’aspect «féminin» de cette fondation se perpétue, par Montréal, une ville nommée Marie, par La misère des autres et, dans son extrême de «perversion» parce que centre de la prostitution, de l’effeuillage et de la clochardisation, par Boulevard Saint-Laurent. Mais Montréal est aussi le centre du commerce canadien, la place d’affaires, le symbole du pouvoir de l’argent, de la compétition et, avec ses «cent clochers» (en fait, il y en a plus de deux cents dans les années 60), elle est le signe éclatant du pouvoir religieux, donc, en tout cela, de l’autorité du père. Cet élément «paternel» n’apparaît guère reluisant dans Caïn, Au plus petit d’entre nous, Montréal, un jour d’été, C’est pas la faute à Jacques Cartier. Il l’est davantage — pour un volet «bon père» — le film porte d’ailleurs principalement sur la recherche du père — dans YUL 871, qui illustre le dynamisme économique avec de très belles images de la ville où se découvrent d’innombrables chantiers de construction (symbole exploité aussi dans Alfred Desrochers, poète). Pour les cinéastes, cependant, la modernité ne se construit pas dans l’érection de gratte-ciel ou d’échangeurs (travail de père), mais dans une transformation des valeurs. Or, on le verra plus loin, le rejet de la mère et le refus du père apparaissent comme les traits fondamentaux  de l’espace sociologique. Il y a ici nette concordance. Dans l’imaginaire des premiers temps de la colonie, pour les premiers «canadiens» (qui sont surtout les habitants de Québec), Montréal est nettement la ville de l’autre, l’Indien, remplacé ensuite par l’Anglais. Ajoutons à cela que durant les années 60, le visage de Montréal reste nettement anglophone, ce qui n’est pas pour plaire à de jeunes intellectuels en train de retrouver ou de s’inventer une appartenance carrément francophone (10).

    Après Montréal, on voit surtout Québec où se joue fondamentalement le symbolisme maternel positif. De la ville, on montre surtout le lieu d’hospitalité par excellence, le Château Frontenac, maison rassurante avec ses vieilles pierres et son long passé, veillant, tel une bonne mère, sur la terrasse Dufferin à ses pieds, où le couple d’Alfred J.....  parle de l’éducation de ses enfants après avoir participé au congrès de la centrale syndicale (organisation «maternelle»...), où les jeunes — et certains cameramans qui le sont moins — de Carnaval de Québec, de La fleur de l’âge, de Québec USA ou l’invasion pacifique, de Kid sentiment observent les belles filles et draguent. Ces films illustrent déjà l’aspect histoire, ou tradition (autre attribut maternel); il devient le centre même du film dans Champlain, Mémoire en fête, Sire le Roy n’a plus rien dit, Te retrouver Québec et est même célébré dans Jour de juin. Presque tous les autres films sur Québec ou se déroulant dans cette ville (La canne à pêche, Les éperlans, Henri Gagnon, organiste, etc., se situent sur le même plan, ce qui accentue de Québec l’aspect «bonne mère», un peu folklorique mais sympathique. Mais il faut souligner ici que c‘est presque uniquement dans le documentaire, dont plusieurs relèvent de la commande directe, que cette image se transmet, et que ces films se font surtout au début de la décennie. À part Kid sentiment, d’ailleurs fait par le montréalais Godbout, qui n’utilise de Québec que la terrasse Dufferin et qui pourrait se passer n’importe où, aucun des longs métrages de fiction ne se déroule à Québec.

    Les autres villes ne font que souligner l’un ou l’autre aspect de cette symbolique et ne suscitent guère plus de sympathie. De Sherbrooke, on ne découvre que le rendez-vous folklorique des Raquetteurs. De «Macklin», petite ville minière fictive qui pourrait en représenter plusieurs, le double symbolisme de mauvaise mère (les commérages, la mort en couche, l’abandon des enfants) et de père détestable (les hommes d’affaires, le curé) compose un univers étouffant (Poussière sur la ville). De Chicoutimi n’est révélé qu’un caractère historique folklorique presque sans intérêt. Trois-Rivières ne montre que ses usines à papier dans quelques films et sert d’escale sans grande signification dans quelques autres. Le Shawinigan de La neige a fondu sur la Manicouagan ne sert que de décor à une rencontre d’amoureux. De quatre villes de la rive sud de Montréal, Longueuil, Boucherville, Varennes et Verchère, Coins historiques de ma province ne va explorer que les monuments historiques, les vieilles maisons et les églises, à la recherche, donc, de l’élément maternel. Sept-Iles, ville en pleine expansion, n’est retenue que pour parler de la main-d’oeuvre excédentaire constituée de jeunes hommes non scolarisés qui ne peuvent y trouver le pactole promis par la publicité (Bacheliers de la cinquième). Les petites villes des Bois-Francs  ne sont regardées qu’à vol d’oiseau, comme si le sujet n’intéressait pas le réalisateur.

La campagne

    Un grand nombre de films se situent en campagne. Passons sur les films consacrés à l’agriculture, qui présentent une dynamique différente et que nous retrouverons plus loin. Autour de 1950, presque tous les films québécois se passent en campagne, dont ils font grand éloge à un niveau explicite : elle est le lieu de la conservation des valeurs, de la découverte du «naturel» tant pour les êtres humains que pour les réalités physiques, des personnes de «race surhumaine» comme poétise Alfred Desrochers. Implicitement, ils proposent aussi un «imaginaire catalyseur» qui dit aux gens, selon l’expression populaire: «Arrivez en ville» ce qui signifie davantage «Sortez du passé» que «Sortez de la campagne». Une décennie plus tard, les cinéastes à peine «arrivés» en ville n’ont cesse de faire le mouvement inverse. À quoi correspond ce mouvement? Que va-t-on maintenant chercher en campagne? La réponse est ici multiple.

    Le chat dans le sac (Groulx) représente ici un cas exemplaire. Claude, le personnage principal, affirme d’entrée de jeu: «J’ai 23 ans, je suis canadien-français, donc je me cherche» (11). Urbain, coupé de toute famille, instruit, consommateur effréné de mass-médias et de revues spécialisées, partageant un appartement avec des copains liés au monde des arts et du spectacle, ayant une maîtresse juive anglophone bilingue et étudiante en théâtre (Barbara), journaliste pigiste qui se veut davantage éditorialiste qu’informateur, il possède tous les instruments pour «se trouver», pour aboutir dans sa quête d’identité. Mais il a beau se promener partout dans Montréal, rien à faire. Il part donc pour la campagne en quête d’une «mère-patrie», apportant ses disques de musique classique (les séquences urbaines ne font entendre que du jazz) et des livres de philosophes (il ne dit pas lesquels). La rupture avec la ville devient totale quand se consomme sa séparation d’avec son amie Barbara. En campagne, Claude cherche d’abord à retrouver un contact avec la nature, avec «mère-nature», peut-on penser («Maintenant je sais ce qu’est un arbre, une rivière, un champ parce que je me suis éprouvé dans l’acte de les saisir»); ses promenades et ses réflexions s’accompagnent de musique classique tout en harmonie sereine; il aperçoit une jeune fille patinant sur le Richelieu — «Manon j’sais pas qui», donc une Québécoise francophone —  «dont la présence n’est pas incompatible avec le contexte». À la fin, il semble s’être trouvé comme personne et comme porteur de valeurs, mais pas encore comme être social. En fait, pendant tout son séjour à Saint-Charles, il semble ne parler à personne. La campagne a été pour lui en quelque sorte retour à la case départ, au point zéro de la vie, une mise en situation de l’acte premier d’affirmation — réactivation du mythe des origines — qui ouvre à un temps de recommencement et de reconstruction. Avec Où êtes-vous donc?, Groulx revient en ville avec des compagnons, mais il les perd et devra affronter seul la ville toujours hostile.

    Ce genre d’idéal bucolique lié à la quête de l’identité originelle, cette campagne identifiée surtout à la mère, forme aussi une toile de fond et sert de point de départ pour plusieurs films, mais il n’aboutit habituellement pas aux mêmes résultats. Dans La corde au cou, l’orphelin Léo Longpré (peut-on avoir prénom et nom plus évocateurs?), poursuivi pour meurtre (celui d’une trompeuse fille de la ville...), cherche à se rendre chez «le père Ubald», un fermier qui l’avait accueilli adolescent. Mais avec un réalisme cruel, Patry ne décrit qu’une campagne dégénérée et son héros doit tuer le «père» idéalisé qui l’a dénoncé à la police avant de se livrer à la mort. C’est en campagne que l’homosexuel frustré de Délivrez-nous du mal trouve une harmonie avec son ami au tout début du film et où il l’amène ensuite pour essayer de renouer un vrai contact affectif. Manette va y chercher une spiritualité, mais n’y trouve finalement que supercherie de gourou. Les Homoman et Révolutionnaire de Lefebvre n’y effectuent un «retour à la terre» qu’au sens le plus strict! Pour l’adolescente de Mon amie Pierrette du même réalisateur, la campagne n’est que le lieu d’une emmerdante fin de semaine au chalet des parents qui, d’ailleurs, ne semblent pas goûter davantage les charmes du plein air. Ni l’héroïne de Chantal : en vrac n’y trouve comment rassembler les morceaux de son identité, ni les jeunes adultes de Épisode ni les «rêveurs» de Wow. Claude ne sort pas, lui non plus de son Entre la mer et l’eau douce quand, après une expérience urbaine malheureuse, il tente de revenir en campagne; celle-ci est devenue semblable à la ville. Comme d’ailleurs la région de Nominingue qui ne présente apparemment que l’intérêt de prêter ses plages et quelques maisons aux amours tout aussi adultérins que romantiques entre une bourgeoise de la ville et un supposé gars du village, qui est en réalité un cinéaste de Montréal. Mais la démystification la plus radicale, faite avec humour, vient de Solange dans nos campagnes, qui ne laisse plus aucune illusion sur la «pureté» de la nature campagnarde avec sa jeune «éleveuse de poules», qui n’est qu’une enfant de la télévision; le jeu de mots du titre exprime d’ailleurs très bien l’effet de désacralisation. Pour une vision positive dans la ligne du Chat dans le sac, on retrouve Normétal, Félix Leclerc, troubadour, des films à visée plus ou moins touristique comme Charlevoix, Saint-Jean-Port-Joli  et surtout Valérie. Celle-ci sort de sa campagne en séquence prégénérique, mais quand ses affaires de prostitu-tion vont moins bien, c’est dans les prés du Mont Royal qu’elle va chercher un apaisement et c’est là finalement qu’elle retrouvera une nouvelle «virginité» et une famille...

    Pierre Perrault, de son côté, ne s’attarde pas à décrire son malaise de citadin. Il ne cherche pas non plus à trouver une identité québécoise en par-courant les rues de Montréal ou de Québec, il n’observe pas autour de lui en ville;  il passe directement en campagne. D’abord par la série «Au pays de Neufve-France» (réalisée par René Bonnière), où une grande partie des coordonnées de ses longs métrages ultérieurs se mettent en place. Puis surtout avec Pour la suite du monde (coréalisé par Michel Brault), film initiatique qui cherche les traces du mythe fondateur de la colonie française en Amérique du Nord avec les récits de Jacques Cartier et avec ceux qui perpétuent le mythe (12). Le fleuve n’a pas ici de symbolisme de départ, mais retrouve son rôle de route des découvreurs. Pour Alexis Tremblay et ses congénères de l’île aux Coudres, la «suite du monde» consiste à refaire les mêmes gestes que les ancêtres et à partager la même foi dans «l’Etre suprême», qui prend forme autant dans la lune et les rites de la nature que dans l’imagerie religieuse. À un premier niveau, on peut voir dans l’importance accordée à Alexis — qui se définit lui-même comme un «patriarche», donc «premier père» — une recherche du père et même aussi, avec l’image de sa femme Marie (quel hasard qu’elle porte précisément ce prénom!), une recherche de la «mère patrie». Perrault et Brault s’amusent un temps de mythe, accordent beaucoup d’importance aux récits et coutumes de Louis Harvey et des autres spécialistes de la petite histoire (les «âmes du purgatoire», la mi-carême, les rameaux, l’eau de Pâques...); ils cherchent aussi à renouer contact avec la nature (labours, fleuve, fleurs) par la caméra dans les paquerettes et les histoires de «coq qui chausse la poule», qui en font un film très sensuel. Ils y trouvent la base de leur nationalisme, et c’est pourquoi Perrault y reviendra encore pour trois films. Mais cette nature reste souvent stérile, elle n’est plus «une bonne mère» pour ses enfants, ne suffit plus à les nourrir. La réactivation du mythe — tout le rituel lié à la pêche au marsouin — n’apporte la capture que d’un unique poisson, juste ce qu’il faut pour affirmer son efficacité passée, mais du même coup son inutilité pour l’avenir. Il est assez remarquable de constater que la structure de narration de Pour la suite du monde  reproduit exactement celle de la bible : récit de découverte (création) de l’île, rassem-blement de la communauté (y compris les ancêtres avec les «âmes du purga-toire»), émergence de l’idée du poisson «sauveur» (est-il besoin de rappeler que l’image du poisson a servi de signal de reconnaissance dans les premiers siècles chrétiens et que tous les petits Canadiens français en ont appris le symbolisme à l’école?), longue attente, arrivée gratuite du «sauveur», son départ et une nouvelle attente. Mais avec la finale, les réalisateurs tuent le mythe : l’attente du retour du «poisson» est vaine, la lune — symbole de l’Etre suprême d’Alexis, du «notre père qui êtes aux cieux» — qui doit garantir son retour, «s’éteint» et disparaît avec une simple fermeture de dia-phragme de caméra; d’ailleurs, la science l’a déjà presque complètement dé-poétisée et des astronautes s’y poseront bientôt. S’y accrocher ne sert qu’à entrenir des illusions. Il faut donc passer à l’histoire, à la création d’un monde nouveau. Pour la suite du monde, dans le geste même qui le porte à la recherche des origines, en découvre la non-pertinence et en quelque sorte abandonne la recherche du père qu’il semblait poursuivre. L’observateur, ce Perrault que les îliens interpellent de temps en temps, sait qu’il doit mainte-nant se séparer de son «père» (Jacques Cartier, les patriarches, les curés) pour construire son indépendance et sa nouvelle identité. Tous les autres films de Perrault mettront en évidence un ou plusieurs des aspects énoncés. Le règne du jour  démontre qu’il ne faut plus compter sur la France «mère-patrie»; même Marie lui aide à déconstruire le mythe en contredisant Alexis au nom de l’histoire qu’elle a vécue, ce qu’elle fera aussi dans Un pays sans bon sens. Avec Les voitures d’eau, il ramène la tentation de réactiver le mythe, mais aboutit à sa même inefficacité ou plutôt à sa transformation en forme de spectacle uniquement : le savoir-construire des gens de l’île aux Coudres ne sert maintenant qu’à fabriquer des instruments de loisir. Ses personnages s’approchent de la ville, mais elle n’est toujours qu’un «mauvais père» avec ses financiers qui étranglent économiquement les petits entrepreneurs et ses syndicats qui font la même chose. Au fond, seul le village (ou l’île), avec son espace bien délimité, bien contrôlé, qui rassure comme une mère, mérite vraiment le nom de pays. Le film suivant, Un pays sans bon sens, consacre l’entrée dans l’histoire (Alexis n’est plus et Louis Harvey, si sympathiquement folklorique soit-il, ne fait que radoter ses vieilles histoires) et  se met à la recherche de compagnons pour la construction du pays enfin nommé «Québec». Mais, c’est pour demeurer encore dans une relation traumatisante avec le pays, car toute la symbolique de Montréal n’y est pas encore intégré, ni celle qu’évoque le mot Canada.

    La campagne n’est cependant pas que nature, elle contient aussi des villages. Aucun film ne s’attarde à en décrire un d’une manière élaborée et on en découvre seulement quelques-uns. Celui, non nommé, de L’immigré est présenté comme un symbole d’intolérance. Les jeunes de Les petits arpents n’attendent que le moment de quitter le leur qui ne leur offre ni travail stable ni possibilité d’étudier au-delà de l’élémentaire. Celui du Grand Rock, à peine entrevu, n’attire l’attention que par sa taverne, lieu de rencontre qui a remplacé l’église, endroit de complète dégénérescence. À Nominingue depuis qu’il existe, tout le monde semble s’ennuyer royalement. Marcel Carrière filme St-Denis dans le temps dont le seul intérêt semble être celui d’accueillir une fois l’an un groupe d’«étrangers» qui viennent célébrer un lointain événement historique qui génère ses propres avatars dans les régiments de gardes paroissiaux, cousins militaires des fameux zouaves déjà filmés ailleurs. En résumé, les villages décrits présentent les principaux éléments de la ville. C’est pourquoi la majorité de leurs habitants veulent aussi les quitter, en général pour aller connaître la grande ville.

    Les films à caractère régional, La Chaudière sur la Beauce et Les Échoueries sur les îles de la Madeleine, Charlevoix, Les Bois-Francs, La Mauricie cherchent en général au-tant à faire rencontrer quelques-uns de ses habitants ou à raconter des faits historiques qu’à mettre en valeur la région physique, ce qui reste évidemment plus intéressant que les panoramiques sur les rivières ou les montagnes. Leur côté «travelogue» reste cependant primordial, ce qui ne leur attribue aucun symbolisme spécial, sinon celui d’élément digne de prendre place dans l’«album», ce qui nous renvoie à la section suivante. Les Laurentides sont l’objet de quelques films touristiques, mais servent le plus souvent de décor à des productions qui utilisent leur symbolisme de campagne ou de nature vivifiante (La corde au cou, Délivrez-nous du mal, Manette, Ça n’est pas le temps des romans). Un film régional pourtant se démarque, Là ou ailleurs no matter where, sur le Saguenay-Lac Saint-Jean. Ici, comme dans les plus pessimistes des films sur la campagne, l’auteur ne relève que ce qui appartient au pire symbolisme de la ville : l’argent, la radio abrutissante, le pouvoir militaire, les commerces, des villes sans âme. Le titre exprime d’ailleurs l’absence d’originalité et le peu d’intérêt soulevé par cette région aux yeux d’un jeune cinéaste montréalais.

    Au niveau explicite, on trouve une réelle opposition entre la ville et la campagne. Souvent l’une et l’autre portent des valeurs antagonistes. Mais on découvre finalement que les deux participent d’une symbolique qui plonge dans les réflexes psychologiques les plus profonds, reliés à la relation au père et à la mère, avec ses syndromes de refus ou d’acceptation, et qu’alors l’une et l’autre sont également objets de refus. C’est on ne peut plus clair avec Nomades (titre déjà indicatif); tous les ingrédients y sont : la campagne improductive, absence de mère, père muet qui va bientôt mourir, le jeune couple encore sans enfant qui décide de venir en ville, y est malheureux, retourne en campagne après la mort du père, mais se rend compte de son erreur (d’autant plus que l’épouse vient de se découvrir enceinte) et décide de venir s’installer en ville pour de bon. Au fond, même si elle se dessine le plus souvent en faveur de la ville, la relation de presque tout le cinéma québécois des années 60 avec l’espace physique pourrait se résumer dans le titre du film de Brault : Entre la mer et l’eau douce.

Le fleuve

    Le fleuve Saint-Laurent occupe aussi une bonne place dans le système de représentations. Dans les films de Perrault, il répond au double symbolisme de mer (mère) nourricière et de porteur du «père fondateur» Jacques Cartier. Il est le lieu par lequel la colonie française a débuté en Amérique, le lieu de l’«empremier» comme dit Perrault; c’est par lui que la pénétration au coeur du continent a commencé. Le descendre jusqu’à Baie-Comeau (De Montréal à Manicouagan) prend l’allure de pèlerinage aux sources de l’histoire. Il reste d’ailleurs l’épreuve initiatique dans Entre la mer et l’eau douce. L’affronter et le traverser à bras d’hommes devient le signe de la victoire sur les éléments dans La traversée d’hiver à l’île aux Coudres) et dans Les canots de glace, mais le vaincre définitivement dans Le pont-tunnel Lafontaine symbolise le Québec le plus moderne.

Le Canada

    Si, pour répondre au mandat officiel de l’ONF de «faire connaître le Canada aux Canadiens», les Québécois racontent le Québec en long et en large, ils ne semblent pas très intéressés à aller regarder et filmer le reste du Canada. Tout au plus découvre-t-on quelques paysages de l’Alberta dans L’homme du lac ou Nomades de l’Ouest, de quelques coins des Rocheuses dans Mémoire indienne, Les cheminots et 3 hommes au mille carré, de la région de Vancouver et de l’Ontario dans L’Indien parle. Films surtout de commande, et cela se sent, ces courts métrages n’énoncent aucune position affective de la part des cinéastes qu’on sent, par ailleurs, beaucoup plus enclins à aller visiter l’Europe ou l’Asie. Le Canada apparaît comme un autre pays — le pays des autres — et pas très invitant.

Pays étrangers

    Parmi les pays étrangers, les États-Unis ne suscitent guère d’intérêt dans l’ensemble. Quelques séquences s’y déroulent; à New York dans Les dieux, sur la côte est vacancière dans John Lyman, peintre et La beauté même, entre autres, mais ces scènes ne portent guère de signification spéciale au plan de l’imaginaire, étant utilisées à d’autres fins. Seul Gilles Groulx plonge dans les mythes américains partagés par les Québécois (la frontière, la consommation, le «think big», la retraite même en bas âge) avec Voir Miami. Son utilisation en leitmotiv de l’attente du départ et finalement du décollage d’une fusée spatiale illustre magnifiquement la quête des nouvelles frontières (les verticales après celles de l’Ouest) à dépasser. Dans l’ensemble, on peut dire que ce pays reste un espace flou, sans délimitation précise. Ce qui n’est pas le cas pour la France qui attire bien des cinéastes qui vont y chercher des traces de la culture fondatrice : les films de Perrault, Sire le Roy n’a plus rien dit, La France revisitée, La France sur un caillou, À propos d’une plage, etc. La géographie intéresse moins que tous les éléments culturels. C’est aussi le cas de tous les films apportant des images  de tous les autres pays, d’Afrique, d’Asie, etc.

L’environnement

    Enfin, comme relation avec l’espace physique, il faut mentionner que la préoccupation pour l’environnement est presque complètement absente. Sur la plan international, seul Élément 3 (Giraldeau) sur le problème de l’eau dans le monde et qui est surtout une commande pour l’UNESCO la mentionne pendant quelques minutes. Au plan local, seul Le prix de l’eau de l’Office du film du Québec jette les hauts cris au sujet de la pollution des rivières. Il faudra attendre encore longtemps pour que le cinéma s’intéresse vraiment à ce problème.

B. L’album

    Depuis l’invention de la photographie, les photos de famille, seules ou reliées en album occupent une place importante dans les collections de souvenirs personnels. Le cinéma en fait toujours un grand usage pour illustrer des évènements clés ou suppléer à ce qui ne peut être reconstitué. Dans Cinéma de l’imaginaire québécois, Heinz Weinmann s’étend longuement sur l’importance de la photo de la mère dans La petite Aurore l’enfant martyre  et analyse fort justement la signification de l’album de famille pour son idéalisation dans l’imaginaire de Tit-Coq. Il cite Bourdieu pour qui
«l’album de famille exprime la vérité du souvenir social [...]. Les images du passé rangées selon l’ordre chronologique, “ordre des raisons” de la mémoire sociale, évoquent et transmettent le souvenir des événements qui méritent d’être conservés parce que le groupe voit un facteur d’unification de son unité passée ou, ce qui revient au même, parce qu’il retient de son passé les confirmations de son unité présente» (13).
    Compris dans ce sens, l’«album de famille» représente une part importante de l’imaginaire des cinéastes québécois. Il fait partie d’un réseau symbolique fortement ancré dans leur esprit. Chacun conserve sans doute sa petite collection de photos familiales. De plus, ayant à peu près tous fait leur cours classique, ils ont arpenté, pendant des années, dans des collèges qui se ressemblaient tous, des corridors jalonnés de toutes ces «mosaïques» (comme on les appelait) des photos de «conventum» des classes précédentes, invités à admirer les anciens du collège parvenus à une certaine notoriété. En même temps qu’elles expriment l’historique des meilleurs succès du collège, ces photos de «classe» (14) veulent créer un sentiment d’appartenance à l’institution et fixer un idéal. Léonard Forest le signale bien en titrant Mémoire en fête, son documentaire-souvenir sur le Séminaire de Québec, où l’on voit précisément des dizaines de ces mosaïques. Parvenu en «rhétorique», l’étudiant est toujours fier de voir sa photo de classe s’ajouter ainsi à celle des «grands frères» de l’«Alma mater». Quand le cinéaste québécois entre ensuite à l’ONF, il apprend que le mandat officiel de son nouveau «collège» est de «faire connaître et comprendre le Canada aux Canadiens et aux autres nations» (15). C’est presque se faire dire que son travail consiste maintenant à constituer l’album de famille du pays tout entier. On ne s’étonne donc pas d’entendre Didier Dufour utiliser le mot pour décrire l’appartenance fondamentale dans Un pays sans bon sens et Pierre Perrault l’utiliser abondamment dans la transcription commentée du découpage de ce film; Perrault le justifie ainsi :
Nous l’empruntons au langage de Didier Dufour dont il faut tout de suite dire qu’il ne se contente pas du pied de la lettre. Il parle village. Il exalte les mots. Il rénove leur banalité. Il les oblige à dépasser la simple anecdote. Il les brandit. Et le mot album dans sa bouche signifie tantôt le village, souvent la descendance, parfois la «délignée», à l’occasion le voisinage, jamais l’endroit où l’on range des photos... mais toujours, d’une façon ou de l’autre et plus ou moins, le pays (16) !
Le mot devient même — à cause de sa justesse et de sa force symbolique — le maître-descripteur du cinéma de cet auteur. Il me semble aussi le plus approprié, à condition de lui conserver le sens attribué par Bourdieu, celui de «mémoire sociale» et de «facteur d’unification», pour décrire l’espace sociologique, objet de cette section.

    Dans l’album de famille, il convient de parler d’abord... de la famille. Ce qui frappe en premier lieu, c’est sa presque totale absence pour les héros principaux des fictions ou, quand elle existe, sa non-importance. Dans le documentaire, elle est encore présente, mais n’intéresse que rarement comme telle. Dans la fiction, signe révélateur, beaucoup de personnages principaux n’ont qu’un prénom, et aucun «nom de famille» : dans Le chat dans le sac et Où êtes-vous donc?, tous les films de Lefebvre, C’est pas la faute à Jacques Cartier, Kid sentiment, Valérie, Wow, etc.

    Parmi les points majeurs ayant suscité ma curiosité pour l’étude de la série «Panoramique» (et finalement pour toute cette période), il y avait le fait que dans Il était une guerre, film tourné en 1957 et dont l’action se déroule de 1940 à 1946, la famille Dubois compte trois enfants, ce qui est peu pour une famille constituée dans les années 20, et que celle fondée par l’aîné Marcel vers la fin de la guerre n’a plus qu’un enfant, ce qui est tout à fait exceptionnel pour l’après-guerre, époque du baby boom. Plus le film avance, plus la famille se rapetisse (les parents disparaissent) ou même se disloque (le couple vient au bord de la séparation). Dans Les brûlés, le personnage de Latulipe, porte-parole principal du réalisateur-scénariste, est célibataire, bohème, mauvais colon, un peu buveur (mais pas coureur), chanteur, interprète du vécu des autres, au fond, comme son nom l’indique, une «fleur» au milieu des «épines» du défrichage; à part les curés, il est le seul à qui aucune famille n’est donnée et pire encore, il se suicide à la fin. Le rôle principal des Mains nettes est celui d’une secrétaire «vieille fille» qui n’a autour d’elle que maris frustrés et une collègue semblable à elle. Dans Pays neuf racontant l’exploitation minière en Abitibi, le héros a bien une famille (des soeurs avec leurs maris seulement), mais elle vit à Montréal et se révèle plus ou moins corrompue par l’argent. Tout le reste de la série «Panoramique» présente des personnages semblables, qui ne correspondent en rien aux statistiques officielles et à la supposée unanimité béate de la période duplessiste. Il en est de même pour la majorité des films de la série «Le monde du travail». Dès 1958 donc, la famille n’est jamais plus idéalisée comme dans les Père Chopin ou Tit-Coq de la période précédente.

Dans la production dramatique des années suivantes, les personnages principaux d’un grand nombre de films ne semblent avoir aucun parent : La femme-image, L’héritage, L’immigré, Le temps des amours, Seul ou avec d’autres, Le chat dans le sac, Où êtes-vous donc?, Pas de vacances pour les idoles, Valérie, La corde au cou, Le révolutionnaire, Patricia et Jean-Baptiste, Jusqu’au coeur, Le grand Rock, Le viol d’une jeune fille douce, etc. Ou bien un des deux parents manque, qu’il soit décédé ou simplement parti sans garder de lien. S’ajoutant aux titres qui précèdent, d’autres films rendent «orphelins» un grand nombre de personnages. Le père n’est plus là ou il disparaît dans L’étudiant, dans Nomades, où il meurt pour symboliser la fin de la vie en campagne, dans La fin des étés. S’il y a un père, il est souvent absent : À tout prendre, Terre à boire, Jusqu’au cou; ou il est disparu depuis longtemps: YUL 871, Il ne faut pas mourir pour ça; ou encore il ne compte que pour bien peu: Trouble-fête, Épisode et on semble se réjouir de son insignifiance. Il meurt dans Dubois et fils, ce qui entraîne non seulement la fin d’une entreprise industrielle, mais la dislocation d’une grosse famille déjà très problématique. C’est la mère qui manque dans La fin des étés, Solange dans nos campagnes, La terre à boire. On la fait mourir dans Trouble-fête et Il ne faut pas mourir pour ça. Là où il se trouve encore des parents, la situation n’est guère reluisante : Manette, Mon amie Pierrette, Le dossier Nelligan; même que les huit jeunes de Wow commencent leur film en faisant exploser leurs maisons familiales, se rendant volontairement «orphelins» (17). La grande rencontre familiale de Tout l’temps, tout l’temps, tout l’temps...? veut resserrer les liens familiaux, mais n’aboutit qu’à un fiasco. Sans parents, les héros des films n’ont généralement pas beaucoup de frères et soeurs, tout au plus un ou deux et s’ils ont un rôle à jouer, il est rarement positif : Pays neuf, Dubois et fils, Caïn, Délivrez-nous du mal, Le viol d’une jeune fille douce. Sauf dans quelques documentaires — les films de Perrault, où les «patriarches» (y compris les «âmes du purgatoire», figures symboliques des ancêtres du clan) jouent des rôles clés, Trois grand-mères, Quatre enfants du monde  — on ne voit jamais de grands-parents dans ce rôle précis. On rencontre d’autres aînés dans Le vieil âge, mais personne ne semble très intéressé à écouter ce qu’ils ont à dire. Plus que tous les autres, ils souffrent de l’éclatement de la famille.

Les héros des films ne font pas beaucoup d’enfants non plus : après Il était une guerre, on retrouve l’enfant unique dans Félix Leclerc, troubadour, Caroline, La vie heureuse de Léopold Z. Les mères célibataires — sans conjoint — de Manette et du Viol d’une jeune fille douce n’ont pas choisi leur situation et n’élèvent pas le petit selon les normes habituelles. Presque tous les autres rôles importants ne semblent pas intéressés à faire des enfants, comme si les scénaristes appliquaient déjà ce qu’Arcand fera dire plus tard à un des personnages du Déclin de l’empire américain : «Faut avoir une assez bonne opinion de soi pour se reproduire. Moi, je m’aime pas tellement, je suis pas assez optimiste non plus [...] Les intellectuels font rarement de bons parents» (18). C’est seulement dans des documentaires à perspectives sociales que la composante familiale offre un visage positif : La misère des autres, L’école des autres, La P’tite Bourgogne, Gros-Morne.

En somme, pour le cinéma des années 60, c’est presque tout le temps le célèbre «famille, je vous hais». Cet «orphelinage» volontaire correspond-il à une volonté de rupture avec le monde des parents, donc avec celui du passé? Probablement pour la plupart des auteurs. «Tout le monde n’a pas la chance de naître orphelin», dit Jules Renard dans Poil de Carotte; les cinéastes québécois se donnent cette «chance» dans l’imaginaire (19), mais ils n’en profitent, pas car leur liberté sert moins à s’éclater dans de nouveaux modèles qu’à simplement se libérer d’une tradition trop limitative. Le chat dans le sac illustre assez bien ce mouvement. Claude ne mentionne aucun parent; il partage un appartement avec des copains — substitut de la «famille» en quelque sorte —, mais n’a pas encore inventé sa vie; il semble se complaire dans son no man’s land qui lui permet finalement de se replier sur lui-même dans sa maison de campagne (retour on ne peut plus clair au sein maternel) pour achever enfin de faire table rase. Dans plusieurs autres films, la cohabitation avec un copain ou une copine, ou l’occupation d’un appartement voisin de celui d’un ami comme dans À tout prendre, semble une étape avant la séparation totale d’avec la famille (La terre à boire, Manette, Pas de vacances pour les idoles, Entre la mer et l’eau douce, Le viol d’une jeune fille douce, Valérie...), mais cette étape ne débouche que rarement dans la constitution d’un couple ou dans une solitude assumée.

On ne nous montre pas beaucoup de couples heureux et dits «normaux» non plus. Si Marcel et Monique d’Il était une guerre restent encore ensemble, ils se chicanent et paraissent irrémédiablement malheureux. Le maître du Pérou montre un couple qui se sépare momentanément. Celui du patron dans Les mains nettes est d’un ennui mortel et ne se brise pas à cause des vils intérêts du mari. Les trois Claude d’À tout prendre, du Chat dans le sac et d’Entre la mer et l’eau douce ne savent pas établir une relation intéressante avec des femmes qui le sont pourtant beaucoup et qui ne servent finalement, comme celui du Chat...  le dit à la fin, que «d’étapes» dans leur évolution! Même incapacité de s’engager avec une femme dans Patricia et Jean-Baptiste et dans Il ne faut pas mourir pour ça. Si les jésuites du Festin des morts sont un peu troublés par les belles Indiennes aux seins nus qui les narguent, ils tâchent de n’en rien laisser paraître. De son côté, Patrick de La terre à boire érige l’infidélité en système. Dans La corde au cou comme dans Caïn, aussi dans Poussière sur la ville, l’infidélité vient des femmes et elles en sont toutes punies de mort. Dans Délivrez-nous du mal, c’est le séducteur de l’épouse trompeuse (dont le mari est d’ailleurs très souvent absent) qui va mourir. Le grand Rock meurt aussi d’avoir été entraîné au crime par une femme frivole, dépensière et incapable de comprendre son univers. Louise de La fleur de l’âge apprend à sa copine que ses parents sont séparés. Le couple de La neige a fondu sur la Manicouagan arrive à un cheveu de la rupture et on ne voit pas comment il pourra survivre; celui d’Il y eut un soir. Il y eut un matin  n’en mène guère plus large. Elle est consommée dans Carnaval en chute libre. L’arrivée d’une belle blonde dans le groupe rassemblé par Le révolutionnaire ne suscite que bisbille et finalement la mort de tous ces jeunes hommes. Manette ne rencontre que des hommes qui veulent profiter d’elle, comme d’ailleurs la Julie du Viol d’une jeune fille douce qui connaît toutefois une véritable amitié avec un gars. Même dans des documentaires ou des fictions «à la manière de», et pour des jeunes — De mère en fille, Chantal : en vrac, Épisode et St-Denis dans le temps  —, le couple paraît problématique. La raison la plus souvent évoquée est l’immaturité des hommes et leur peur des femmes (20). Il est d’ailleurs assez remarquable de constater que si les femmes occupent le plus souvent des seconds rôles, dans la plupart des cas, elles ont plus de personnalité et de sens de la répartie, moins de flou et d’indécision que leur conjoint ou ami : Seul ou avec d’autres, À tout prendre, Le chat dans le sac, Jusqu’au cou, La neige a fondu sur la Manicouagan, Entre la mer et l’eau douce, St-Denis dans le temps, etc.; et cela même chez les jeunes: Le temps perdu, La fleur de l’âge, Kid sentiment, Épisode, etc. En fait, de rares films font voir des couples vivant en harmonie : Caroline, La vie heureuse de Léopolz Z., Jusqu’au coeur ; dans quelques autres, le romantisme fait rêver d’une union stable : Le temps des amours, Trouble-fête, Pas de vacances pour les idoles,Valérie, Wow.

L’album devient donc de moins en moins un «album de famille» au sens strict. Mais il intègre de plus de plus de composantes.

D’une façon assez amusante, on retrouve perpétuée la tradition du «survenant», ce personnage arrivant d’un ailleurs indéfini (un au-delà des frontières du village ou du milieu social), homme de trente ans environ, orphelin par essence, aventurier, véritable descendant des coureurs des bois, la bouche toute remplie de récits plus ou moins fabuleux, en tous cas hors de l’ordinaire. Comme dans l’oeuvre de Guèvremont (d’ailleurs rappelée dans un film), les Albert de L’héritage, Karl de L’immigré, Patrick de La terre à boire, Georges de Délivrez-nous du mal, troublent les coeurs des jeunes filles ou même, modernité homosexuelle oblige, celui d’un jeune homme. Ils révèlent un ailleurs jusque-là insoupçonné, ils troublent l’ordre habituel. Mais le milieu ne semble pas encore prêt à accepter le dérangement : il rejette les survenants quand ils ont fini d’amuser et ceux-ci doivent quitter le village ou la région, même mourir dans les deux derniers films cités. Les «survenants» servent surtout au développement et à l’illustration du thème de l’intolérance.

Les films régionaux — ceux de Perrault à l’île aux Coudres, Charlevoix, La Chaudière, Les Échoueries, Les Bois-Francs, même Nominingue depuis qu’il existe et Là ou ailleurs no matter where  — mettent en contact affectif tous les habitants du territoire. D’autres, qui vont situer leur action ou quérir leurs témoignages aux quatre coins du Québec, comme les films touristiques, cherchent un peu toujours à jouer sur la notion d’appartenance. Des îles de la Madeleine à l’Abitibi en passant par des dizaines de villes, de villages et de campagnes, les portraits s’ajoutent les uns aux autres.

Cela commence avec la série «Profils» qui regroupe un certain nombre de personnalités marquantes, choisies par les cinéastes : Alfred Desrochers, Lionel Groulx, Fred Barry, Félix Leclerc, Germaine Guèvremont, Henri Gagnon, John Lyman, Marius Barbeau, Saint-Denys Garneau, Cyrias Ouellet, tous du monde des arts ou de l’université, auxquels s’ajoutent le général Georges Vanier, Edouard Simard (le constructeur de bateaux) et deux représentants du monde «ordinaire», Pierre Beaulieu, agriculteur, et Télesphore Légaré, garde-pêche. S’ajouteront dans les années suivantes Wilfrid Pelletier, Marie-Victorin, Hervé Rousseau (notaire à Trois-Pistoles), les petites soeurs cloitrées de Hull, Borduas, Pellan, Villeneuve, Vaillancourt, Osias Leduc, etc. Par la suite, on le voit, c’est le monde des arts, celui des «familles» réelles des cinéastes, celui des «proches» (21), qui regroupe le plus d’affinités. Il y  aura, bien sûr, aussi des boxeurs, des joueurs de hockey, des lutteurs, de multiples vedettes des sports, des bûcherons, des gens de Saint-Henri, des assistés sociaux du Mile End ou de la P’tite Bourgogne, des chômeurs de Saint-Jérôme, mais on ne dresse pas le portrait de ces gens de la même façon, ceux-ci étant davantage retenus pour leur image publique ou leur valeur représentative d’un milieu que pour ce qu’ils sont en eux-mêmes.

    Avec tous ces «Profils», appartenant à la série ou non, filmés au tournant de la décennie 60, les cinéastes, qui pour la plupart, viennent d’atteindre trente ans, livrent surtout des portrait de la génération qui les a précédés. Pierre Perrault fait de même avec les «patriarches» de l’île aux Coudres. Paradoxalement, quand plusieurs d’entre eux reviennent à la fiction, deux ou trois plus tard, ils écrivent ou choisissent surtout des scénarios mettant en scène des jeunes de dix ans leurs cadets. Certains parlent tout de même directement de leur génération. Claude d’À tout prendre, par exemple, représente d’autant mieux son «créateur» que Jutra joue lui-même le rôle. Le jeune jésuite du Festin des morts a l’âge de Fernand Dansereau, de même que les personnes bien réelles qu’il filmera dans St-Jérôme. Mais c’est par le biais du portrait d’un plus jeune que la majorité des cinéastes se livrent le mieux. Après son autobiofilmage, Jutra filmera des jeunes dans Wow et Rouli-roulant. Pierre Patry parle d’un gars de son âge avec Caïn, mais ses oeuvres les plus fortes restent Trouble-fête et La corde au cou. Gilles Groulx réalise son film le plus achevé avec Le chat dans le sac, puis revient à un personnage de son âge avec Où êtes-vous donc? Jacques Godbout présente un ingénieur de son âge dans YUL 871 et s’intéresse ensuite aux Kid sentiment. Gilles Carle fait Le viol d’une jeune fille douce après La vie heureuse de Léopold Z.  Michel Brault entre en fiction avec La fleur de l’âge et Entre la mer et l’eau douce. Anne Claire Poirier met en scène une toute jeune femme dans La fin des étés. Même le vétéran Raymond Garceau trace le portrait d’un jeune qui pourrait être son fils avec Le grand Rock. Clément Perron et Georges Dufaux s’amusent avec C’est pas la faute à Jacques Cartier. Le documentaire aussi présente ses portraits de jeunes : Les bacheliers de la cinquième (Perron), Huit témoins (Godbout), Épisode (Carrière), etc. Il ne se trouve en fait que Denis Héroux, Denys Arcand, Jean Pierre Lefebvre et Jacques Leduc pour mettre sur écran des personnages principaux de leur âge.

    Pourquoi cet intérêt pour les jeunes? Une réponse, trop facile, se résumerait dans l’inscription de Gilles Groulx au début du Chat dans le sac: «Ce film représente le témoignage d’un cinéaste sur l’inquiétude de certains milieux de jeunes au Canada français». Plusieurs auteurs répondraient sans doute de la même façon à la question. Mais dans l’ensemble, il faut plutôt considérer que c’est d’eux-mêmes que les cinéastes parlent, et non de leurs cadets. C’est leur propre jeunesse, vécue dans le contexte plus ou moins étouffant de la fin des années 40 et durant les années 50, qu’ils mettent en scène : révoltes stériles et souvent avortées, audaces réprimées, indécision, peur des femmes, répression de l’imaginaire, etc. Cela seul permet de comprendre pourquoi, dans leurs films, la plupart des jeunes ont tant de difficulté à prendre des décisions. Leur errance «entre la mer et l’eau douce», selon le beau titre du film de Brault, est celle des intellectuels de la trentaine avant tout (22). C’est aussi ce qui explique que des films ambitieux font mourir réellement (À tout prendre, Le grand Rock, Poussière sur la ville, Wow) ou symboliquement (Trouble-fête) un jeune personnage principal, ou bien qu’ils le laissent dans une solitude amère (Poussière sur la ville, La neige a fondu sur la Manicouagan, Entre la mer et l’eau douce). Ils ont, en somme, le même destin que les personnages à qui les cinéastes donnent leur âge propre (Caïn, Le festin des morts, YUL 871, etc). Quant aux jeunes filmés en situation documentaire, ou quasi documentaire, Le temps perdu, Épisode, Kid sentiment, Wow, etc., il est assez clair, comme le met en évidence Kid sentiment, qu’ils jouent des rôles de jeunes pour le cinéaste, qu’ils lui disent ce qu’il veut entendre (23). De toutes façons, c’est toujours lui qui a le dernier mot au montage.

    L’inscription des jeunes dans l’album par des cinéastes de leur génération ne présente pas beaucoup de différences notables. Lefebvre fait aussi mourir son personnage principal dans Le révolutionnaire  et la majorité des autres rôles de jeunes (Patricia et Jean-Baptiste, Mon amie Pierrette, Jusqu’au coeur) vivent la même errance pessimiste que ceux mis en scène par les aînés, surtout par Groulx. Jacques Leduc parle moins de Chantal Renaud que de lui-même dans Chantal : en vrac. Y a-t-il là paradoxe? Peut-être, mais on peut l’expliquer par le fait que pour les cinéastes de cette génération, plusieurs étant d’ex-critiques, comme Lefebvre et Leduc, l’imaginaire se compose pour une bonne part de références cinématographiques. De plus, ils vivent plus ou moins, depuis des années, dans la mouvance esthétique des Groulx, Lamothe, Carle, etc., et en partagent les partis pris idéologiques. De cette génération, seul Héroux (Seul ou avec d’autres, Jusqu’au cou, Valérie) — mais il ne faut pas oublier qu’Arcand scénarise les deux premiers et coréalise Seul ou avec d’autres — trace un portrait de la jeunesse en fournissant des aspects réellement différents : romantisme, humour, curiosité chez les uns et les unes; liberté sexuelle, oubli du passé, engagement politique chez d’autres. En somme, si l’album présente beaucoup de personnages de jeunes, c’est moins pour eux-mêmes que pour transcrire l’imaginaire de la génération dans la trentaine. De sorte qu’on les connaît relativement peu.

    L’album contient évidemment beaucoup de «personnages» religieux, certains pour ce qu’ils sont réellement. On voit des vedettes comme le cardinal Léger en grand apparat dans Jour de juin, Carrefour de la vie et Québec en silence ; Le chanoine Lionel Groulx ; Marie-Victorin  ou bien Jacques Grand’Maison dans St-Jérôme. On voit plein de soutanes et de costumes de soeurs dans Mémoire en fête et dans à peu près tous les documentaires portant sur l’éducation, sur la religion ou sur des événements officiels (voir l’index thématique à prêtre, religion, soeur). Durant la première moitié de la période, ils ne sont à peu près pas contestés; tout au plus Carle se moque-t-il gentiment d’un curé dans Un air de famille. Ils n’apparaissent jamais glorieux dans Pour la suite du monde et Le règne du jour; le curé de Gros-Morne sera bientôt ouvertement dénoncé pour son autoritarisme. Dans les films de fiction, en excluant Le festin des morts, il y a une nette tendance à les rejeter de l’album, que ce soit le «directeur spirituel» à l’allure débonnaire d’À tout prendre ou ceux qui veulent imposer leur morale dans Le grand Rock ou dans Poussière sur la ville, que ce soit les éducateurs de Trouble-fête ou du Chat dans le sac, l’aumônier d’hôpital de Il ne faut pas mourir pour ça, le prêtre-ouvrier de Jusqu’au coeur, ou les religieuses de Valérie. Dans plusieurs de ces cas, ils ne sont plus que les fonctionnaires de rites vidés de leur sens ou porteurs de valeurs archaïques. Par ailleurs, il n’est jamais question des prêtres qui défroquent en masse dès le milieu de la décennie; cette «pudeur» étonne (24). Chose certaine, ils ne représentent plus des figures de «pères» ou de «mères», et si certains leur servent parfois de substituts (À tout prendre), ils en sont davantage des  caricatures que des «lieu-tenant».

À leur place, on retrouve les copains du syndicat : Alfred J..... , Les 90 jours, L’ouvrier qualifié  ; ou bien, le comité de citoyens qui remplace maintenant la paroisse: La P’tite bourgogne, Gros-Morne, St-Jérôme; ou encore diverses associations : Huit témoins, Jeunesse année 0, FLQ. Les animateurs sociaux, certaines enseignantes, sont parfois bien utiles : L’école des autres; mais il n’est pas toujours facile de créer un esprit de quartier, comme le démontre Les fleurs, c’est pour Rosemont (Giraldeau).

Toutes les familles comportant un «cas spécial» ou un «mouton noir», l’album intègre aussi quelques marginaux. Un clochard (appelé aussi «robineux») a tout le temps voulu pour expliquer sa situation et devient une figure sympathique dans Au plus petit d’entre nous. Un autre semble plus misérable dans Le vieil âge. Dans Boulevard Saint-Laurent, le «robineux» justifie ses comportements par son état d’ex-prisonnier incapable de retrouver une place dans la société. Ce même film amène ses spectateurs dans les salons de tatouage et les petits clubs «cheaps» qui caractérisent une partie de la rue. On y rencontre une effeuilleuse assez pittoresque. Sauf pour ce film, le commerce officiel du sexe ne se retrouve que dans Manette et dans Valérie, mais il s’agit d’un tout autre monde.

À ce «voisinage» s’ajoutent peu d’«étrangers» ou peu de gens de ce que nous appelons maintenant des «minorités visibles». Quelques films abordent le thème de l’immigration, mais sauf pour Pour quelques arpents de neige, Néo-Québécois et En février, ils servent surtout à l’explicitation d’autres thèmes: la jeune Française de Patricia et Jean-Baptiste sert de révélateur culturel; l’Allemand de L’immigré reprend le personnage du «survenant» pour parler d’intolérance; le juif marocain et le Français dont on «prend le portrait» dans Le viol d’une jeune fille douce ne sont là que pour illustrer la naïveté de l’héroïne et la xénophobie de ses frères. Avec Dimanche d’Amérique, Gilles Carle dresse un portrait de la communauté italienne de Montréal, unique film sur un groupe en tant que tel, avec celui que Fernand Dansereau fait de La communauté juive de Montréal; seul celui de Dansereau essaie toutefois de jeter des ponts entre les «autres» et les Québécois. Dans l’ensemble, l’immigration reste un thème très secondaire et presque tous les personnages d’immigrants sont vus de façon positive. Il n’y a que le guru indien de Manette qui soit présenté nettement comme un exploiteur. Il était une guerre  et Entre la mer et l’eau douce abordent le préjugé des «voleurs de jobs», mais c’est pour le combattre en le caricaturant.

Malgré le nationalisme ambiant, la présence des anglophones du Québec ne cause pas vraiment de problèmes. Riches, ou liés au monde de l’argent, ils sont presque toujours assimilés à des patrons dont on se moque un peu à l’occasion, mais que l’on prend presque toujours pour une réalité intangible. Dans À tout prendre et Poussière sur la ville, il n’apparaît pas anormal aux héros d’aller emprunter à la banque en anglais, tout comme personne ne semble voir quelque anomalie que ce soit au fait que la bourse ne fonctionne qu’en anglais (La Bourse et la vie), tout comme les grands bureaux du centre-ville (Le temps des amours, Caroline), ou que le patron dans St-Jérôme ne puisse s’adresser à ses employés dans leur langue. La cousine de Léopold Z.  s’adresse d’ailleurs en anglais à Théo quand il lui est présenté en tant que boss  du héros. Il n’y a qu’Entre la mer et l’eau douce et Ce soir-là, Gilles Vigneault... pour dénoncer la domination économique des anglophones et en rendre certains franchement antipathiques. Fait assez amusant et quasi invraisemblable, trois personnages principaux, plutôt pauvres, sans métier et sans emploi, ont une liaison avec une jeune et riche anglophone, qui parle d’ailleurs bien français (Claude du Chat dans le sac, Georges de Délivrez-nous du mal, Abel d’Il ne faut pas mourir pour ça), et dans chaque cas, ce sont eux qui rompent (25): apparemment, ce genre d’alliance «contre nature» ne mérite pas d’entrer dans l’album...

Le Noir canadien commence à y figurer. Dans la majorité des documentaires, il est anglophone et appartient au monde ouvrier : À Saint-Henri le cinq septembre, La P’tite Bourgogne, Golden Gloves. Dans le dernier cas, Ronald Jones veut devenir boxeur professionnel et se débrouille bien en français; on le revoit dans un petit rôle de «copain de taverne» dans Entre la mer et l’eau douce sans qu’il soit question de boxe. Dans les fictions, À tout prendre donne un grand rôle à une Noire francophone, née au Québec, qui s’invente une origine haïtienne comme pour mieux justifier sa différence; Trouble-fête présente un policier noir et Les Diableries d’un sourcier montre un groupe de religieuses qui comprend une grande Noire. C’est peu, mais dans tous les cas, leur présence apparaît des plus naturelle, même quand ils ne peuvent communiquer en français avec leurs voisins.

Moins proches, mais plus présents encore, les Amérindiens jouissent d’un préjugé plus que favorable. Pas moins de 25 films en présentent divers portraits (voir l’Index thématique). Ils restent toujours des «étrangers»,  en quelque sorte, car non-intégrés à la société environnante, même dans les films d’Arthur Lamothe qui s’y intéresse avec un regard sociologique et amical (Bûcherons de la Manouane, Le train du Labrador, La neige a fondu sur la Manicouagan) et qui prend inconditionnellement leur défense. On peut faire la même remarque pour Louis-Roger Lafleur et ses Indiens du Haut Saint-Maurice et pour presque tous les films, documentaires ou fictions qui les mettent sur écran. Dans sa volonté de combattre les préjugés, le portrait global se fait même généralement trop idyllique (surtout dans La canne à pêche ou dans Champlain et Préambule, ces deux derniers tâchant de corriger certaines visions historiques). Il évite de souligner et de chercher les raisons de leur inadaptation fondamentale à la civilisation blanche et partant, il passe à côté d’une grande partie de leurs problèmes (analphabétisme, chômage, alcoolisme, violence...). Leur culture est louangée à qui mieux mieux, mais au-delà de quelques superstitions religieuses ou parapsychologiques et du sentiment de liberté à chasser dans les grands espaces, les documentaires ne révèlent pas vraiment ce qu’est cette culture. Malgré une imagerie qui reste traditionnelle dans ses manifestations concrètes (vêtements, plumes, sauvagerie, habitation), Le festin des morts s’en approche le plus en attribuant aux Indiens un langage aussi élaboré et complexe que celui des missionnaires; ils parlent en excellent français, mais comme il faut traduire de toutes façons puisque la communication se produit dans leur langue à eux, cette solution vaut mieux que le «petit nègre» habituel. Ce sont eux, et non les missionnaires, qui expriment les valeurs de la modernité recherchées par les auteurs du film : attitude réaliste et désacralisée devant la mort, nouvelle vision de la sexualité et des rapports entre les sexes, ouverture à la diversité des cultures. En résumé, sauf pour quelques cas, les Amérindiens se voient attribuer une grande place dans l’album, mais même les plus sympathiques envers eux continuent à les regarder comme différents.

Si les élites intellectuelles, les grandes vedettes des arts, de la religion et du sport occupent une grande partie de l’album et celles du monde économique une petite partie, celles de la politique et de la technocratie en sont absentes. On cherche en vain, dans le cinéma de cette décennie, les grands noms qui illustrent ces secteurs. Jean Lesage n’apparaît que dans un bref passage d’un film de commande (Présence culturelle du Québec et on en dit beaucoup de mal dans Jeunesse année 0. Aucune image de Paul Gérin-Lajoie qui n’est que mentionné dans Opération 55. René Lévesque joue le rôle d’intervieweur dans La grande aventure industrielle racontée par Édouard Simard, alors qu’il est journaliste, mais il faut attendre presque dix ans pour le retrouver, et seulement pour de brefs moments, dans Poussière sur la ville et Un pays sans bon sens. Daniel Johnson n’est que figurant dans les films sur la visite du général de Gaulle en 1967. Pierre-Elliot Trudeau n’est présent que pour l’extrait d’un débat sur le «séparatisme» à l’Université de Montréal (Jusqu’au cou) et on l’aperçoit quelques instants dans Taire des hommes. On n’entend pas du tout parler d’un personnage haut en couleurs, le frère Untel (Jean-Paul Desbiens), qui provoqua bien des remous dans le monde de l’éducation et de la religion. Arthur Tremblay n’est présent que pour de brefs commentaires dans Quatre instituteurs.

C. Les valeurs

    «Je suis Canadien français, donc je me cherche», affirme Claude au tout début du Chat dans le sac. Ce n’est évidemment pas la situation de toutes les personnes et de tous les personnages mis sur écran entre 1958 et 1969, mais à peu près tous vivent les bouleversements de la société et les transformations du monde des valeurs. Cette section veut, en quelque sorte, rassembler ce que tous les Claude des films ont trouvé comme valeurs et rejeté comme contre-valeurs; elle dresse l’inventaire des constatations, contestations, dénonciations et «annonciations» que les cinéastes ont perçues dans la société et qu’ils ont inscrites dans leurs oeuvres.

a) Les valeurs-refuges

    Dans L’homme dominé, Albert Memmi crée l’expression de «valeurs-refuges» pour désigner ces valeurs qui pendant un certain temps servent à une collectivité pour s’unifier, se maintenir et lutter, puis qui se transforment en des freins au développement. Entre autres exemples, il cite le catholicisme québécois, rampart contre l’assimilation par les Canadiens anglais protestants, qui devient finalement un lieu de conservatisme. Maurice Arguin reprend le concept dans son essai Le roman québécois, de 1944 à 1965 (26) et il identifie, dans le roman, trois de ces valeurs-refuges, qu’il nomme aussi «empêchements à vivre», à la suite de Jean Le Moyne (27):

Parmi les valeurs identifiées à des empêchements à vivre, il y a la religion, omniprésente et contraignante. Il y a aussi la famille, continuatrice de la race, dont la mère apparaît comme la gardienne des traditions et l’incarnation de l’idéologie de survivance. Enfin, il y a ce passé mythique qui ne doit ni ne peut se modifier dans le temps.

En modifiant l’ordre dans lequel Arguin les traite, nous allons reprendre chacune de ces valeurs-refuges, tout en y ajoutant celles de l’agriculture, de la culture et de la «non-combativité». Mais avant de les aborder, il faut d’abord insister sur la distinction entre les valeurs et les institutions à travers lesquelles elles s’incarnent. Ainsi, on peut continuer à croire à la famille comme valeur tout en décrochant complètement de la famille comme institution telle qu’elle existe dans la société présente; on peut faire aussi l’inverse. Disons que pour la période ici étudiée, c’est plutôt l’inverse qui se produit : dans l’ensemble, les gens continuent à vivre dans des institutions presque inchangées (famille, Église, école...), alors qu’ils n’y croient presque plus en tant que valeurs.

La famille

    La section précédente a montré que la famille a pratiquement disparu comme modèle sociologique. C’est évidemment parce qu’elle n’est plus perçue comme une valeur. Seuls quelques films, surtout documentaires, la présentent encore comme telle (Caroline, Quatre enfants du monde, La vie heureuse de Léopold Z., etc.), surtout à l’étranger (films de la série «Comparaisons») ou dans des groupes particuliers (La communauté juive de Montréal, chez les Italiens de Dimanche d’Amérique). La grosse famille traditionnelle, caractéristique des Canadiens français, est devenue surtout un objet de caricature (Un air de famille, Gros-Morne, C’est pas la faute à Jacques Cartier, Tout l’temps, tout l’temps, tout l’temps...?) et seuls les vieillards du Vieil âge et le clochard d’Au plus petit d’entre nous la regrettent encore, surtout à cause du réseau d’entraide matérielle et du rempart contre la solitude qu’elle apportait. Le seul film qui affirme directement qu’il faut conserver le sens de la famille est Le viol d’une jeune fille douce, qui en fait du même coup une féroce caricature. Depuis au moins un siècle, la grosse famille était perçue comme une façon de vaincre les anglophones «par le nombre», et il est vrai que la «revanche des berceaux» a constitué une des principales armes des Canadiens français dans la lutte pour la survivance. La période de l’après-guerre, grosso modo de 1945 à 1960, reste la dernière dans l’histoire du Québec où les naissances donnent lieu à un fort taux de croissance naturelle de la population. On parle même de baby boom.

Mais cette époque semble définitivement révolue. Petite ou grande, quand elle existe encore, la famille est perçue comme aliénante, autant dans des documentaires comme Les femmes parmi nous, Épisode, Une année à Vaucluse ou Un air de famille, que dans les fictions (Pays neuf, Dubois et fils, YUL 871, Trouble-fête, Mon amie Pierrette, Tout l’temps, tout l’temps, tout l’temps...?, Le viol d’une jeune fille douce, etc.). Dans une grande partie des films (documentaires comme fictions) — et c’est cela qui se révèle le plus significatif — elle n’existe tout simplement plus (Le chat dans le sac, Le révolutionnaire, La corde au cou, Valérie, etc.). Les personnages vivent sans liens avec la parenté, ne la mentionnent pas ou n’en tiennent pas compte, comme si elle n’existait pas. Beaucoup d’ailleurs ne portent qu’un prénom (Claude du Chat dans le sac, Raoul de Mon amie Pierrette, Chantal de Chantal : en vrac, Jean-Baptiste de Patricia et Jean-Baptiste, etc.), ce qui manifeste une volonté radicale de marquer une rupture avec le monde du père, avec celui de la lignée. Très tôt, les jeunes quittent le foyer — le monde de la mère — et semblent rompre à peu près complètement les liens avec les parents.

    Que signifie cette disparition de la famille comme valeur-refuge? Elle manifeste d’abord que la famille n’est plus considérée comme une «arme nationaliste». Ce n’est plus sur elle que l’on compte pour maintenir la position démographique des Canadiens français au Québec, mais c’est par le moyen des luttes politiques et économiques. Finie la «revanche des berceaux», ce sera maintenant celle des cerveaux. Les énergies se déplacent maintenant vers la formation et l’éducation à donner à la génération née depuis la guerre (depuis 1938, la population du Québec a presque doublé, atteignant les six millions au milieu des années 60).

    Cela signifie aussi que la famille ne représente plus un «refuge» valable devant les exigences du monde moderne. Au strict plan économique, elle n’est plus sentie comme un besoin : ou bien les jeunes se débrouillent tout seuls (Le temps des amours, Huit témoins, Le grand Rock, tous les films de Lefebvre, etc.) ou bien ils s’entraident entre copains (Le chat dans le sac, Manette, Où êtes-vous donc?, etc.). De plus, l’entreprise familiale se révèle un modèle dépassé dans un monde où les règles du jeu se transforment et rendent obsolètes les modes de financements traditionnels faisant appel à l’épargne. Il faut dorénavant faire appel au capital-action de la bourse, adopter un modèle de fonctionnement défini par d’autres et sur lequel on ne possède aucun pouvoir, transiger avec de parfaits inconnus dont on ne sait jamais s’ils respectent le même genre de valeurs qui orientent sa propre vie, en somme, entrer dans un monde anonyme  tout à fait à l’encontre de tout ce qu’a représenté la sécurité du modèle familial (Pays neuf, Dubois et fils, La Bourse et la vie). Sans compter que cet inconnu qui s’empare d’une partie de la richesse détenue par une famille bien identifiée peut être un de ces «Anglais» de l’Ouest de Montréal ou de Toronto qui sont les ennemis héréditaires de la race depuis deux siècles. Contre celui-là, la famille canadienne-française ne peut jamais espérer de victoire. Elle ne peut même pas espérer d’alliance qui lui soit favorable : quelques-uns de ses fils qui développent une relation amoureuse avec une anglophone d’un milieu riche n’entrent finalement jamais dans sa famille (Le chat dans le sac, Délivrez-nous du mal, Il ne faut pas mourir pour ça).

    De leur côté, les jeunes quittent la famille de plus en plus tôt, parfois simplement pour prolonger les études, ce qui ne peut se faire que dans la petite ou la grande ville. Mais ils le font surtout pour se donner un nouvel espace de liberté  (Il était une guerre, Les dieux, Seul ou avec d’autres, Jusqu’au cou, Le viol d’une jeune fille douce, etc.). Ils quittent la maison habituellement sans grand déchirement, comme accomplissant un geste normal. Il faut dire que dans leur nouveau petit appartement, ils se retrouvent sensiblement dans les mêmes conditions économiques que chez eux, liberté en plus. Ceux qui ne l’ont pas encore fait en rêvent (Les petits arpents, Trouble-fête, Jeunesse année 0, Mon amie Pierrette, Épisode, Wow, etc.) et le feront à la première occasion offerte. Quand on pose directement la question à des jeunes dans des documentaires, la plupart affirment ne pas vouloir se marier tôt ou préfèrent carrément la cohabitation au mariage (Le temps perdu, Huit témoins, Épisode, Les filles du rose au bleu). Ils expriment aussi le désir de n’avoir plus qu’un enfant, et pas trop tôt; ils ne croient plus, comme on le proclamait dix ans plus tôt dans La petite Aurore l’enfant martyre que les enfants sont une richesse!

    La rupture d’avec la famille semble nécessaire aussi pour se couper d’une partie de la tradition. L’enjeu est l’accession à l’indépendance, à l’autonomie personnelle, qui permet de vivre de nouvelles valeurs. La disparition des mères, mortes ou absentes (Solange dans nos campagnes, La terre à boire, Jusqu’au cou, etc.) ou que l’on fait mourir (La fin des étés, Trouble-fête, Il ne faut pas mourir pour ça), ne signifie rien d’autre que le refus de la tradition dont elles ont toujours été les «porteuses» privilégiées.  Cette rupture est à relier avec celle du passé. Lucien, de Trouble-fête, est prévenu par son père que son comportement et ses idées modernes «vont faire mourir sa mère» : il ne change pas et elle meurt; il devient encore plus actif. Après la mort de sa mère, Abel d’Il ne faut pas mourir pour ça pourra peut-être «transformer le cours des choses» au lieu de se laisser modeler par elles. L’éloignement des pères (À tout prendre, La terre à boire, Il ne faut pas mourir pour ça, etc.) va dans le même sens et exprime aussi un rapport ambigü avec son propre passé. Mais elle signifie plus encore pour le présent : «Père manquant, fils manqué», titre un ouvrage récent de psychologie de Guy Corneau. Sans entrer dans toutes les subtilités du rapport père-fils, dont une des plus évidentes serait que «en démontrant qu’ils sont dignes que l’on s’adresse à eux, les pères confirment à leurs fils leur statut d’homme» (28), il n’est pas difficile de voir dans l’absence des pères une des sources principales de l’indécision et de la «non-combativité» (voir, plus loin, la section sous ce titre) des fils, ceux-ci ne trouvant ni modèle à imiter ni «adversaire» contre qui s’affirmer, ni même de «père spirituel» valable (À tout prendre de Jutra, Trouble-fête de Patry, Le festin des morts de F. Dansereau). L’absence des père n’est jamais palliée non plus par le bon policier du coin, le professeur compréhensif, le «mon oncle» ou le tuteur généreux (on n’en trouve qu’un, dans La corde au cou de Patry, et il trahit le héros qui lui faisait confiance).

    Fait paradoxal, quoique peu étonnant, malgré l’abondance de couples problématiques, éclatés ou provisoirement séparés, il n’est presque jamais question de divorce. Il n’y a qu’une des deux adolescentes de La fleur de l’âge pour dire que ses parents vont bientôt divorcer. Rien ne laisse prévoir la ruée vers les cabinets d’avocats dès que la loi plus permissive à cet égard sera adoptée en 1968. Habituellement, c’est par la mort ou l’éloignement d’un des conjoints que se «règlent» les problèmes du couple. Tout cela n’en indique pas moins un détachement de la famille en tant que valeur-refuge.

La religion

    Autre valeur-refuge du passé, la religion disparaît comme valeur tout au long de la période étudiée. Elle reste toujours très présente par ses représentants et ses institutions, mais les films révèlent surtout la désaffection des jeunes à son endroit.

    Au début de la période surtout, ses manifestations ne manquent pas : presque pas un film sur l’éducation (Carrefour de la vie, Collège contemporain, Mémoire en fête, Opération 55, Le déficient mental) qui ne laisse oublier que les autorités religieuses, les communautés de pères, frères et soeurs occupent encore une place prépondérante (29). Le Cardinal Paul-Émile Léger y est encore une vedette. Plusieurs portraits accueillent avec respect les confidences de personnes pour qui la religion représente quelque chose d’important (Attiuk; Les petites soeurs; Georges Vanier, soldat, diplomate, gouverneur général; Congrès; Le notaire de Trois-Pistoles, etc). Dans beaucoup d’autres films, elle est représentée comme un élément «normal» et non discuté de la vie (Les brûlés, La communauté juive de Montréal, Correlieu, La Chaudière, Dimanche d’Amérique, etc.). Chez les Amérindiens, elle fait partie de la culture (Attiuk, Le monde va nous prendre pour des sauvages). À l’étranger, ces religions (islamisme, indouisme, animisme) que l’on ne connaît à peu près pas sont considérées avec au moins autant, sinon plus de respect que le catholicisme local (Afrique libre; Le Niger, jeune république; Rose et Landry; Quatre enfants du monde; Rencontre à Mitzic). L’adaptation de Four Religions de l’équipe anglaise de l’ONF, sous le titre de Les grandes religions se fait également avec beaucoup de respect pour l’ensemble des religions; cependant elle ne manque pas de souligner qu’elles ne se valent pas toutes, affirmant le contraire de la version originale. Malgré tout, le fait de choisir un théologien français laïc et progressiste comme analyste des Grandes religions et la volonté d’éviter le prosélytisme catholique restent un bon témoignage de cet oecuménisme qui commence à se manifester au Québec, une des suites du Concile Vatican II qui vient de se tenir à Rome au début de la décennie.

    Toutefois, on remarque surtout, dans l’ensemble des films, une attitude critique, parfois agressive, souvent moqueuse chez la plupart des cinéastes. Dans beaucoup de films, la religion n’est désormais perçue que comme un phénomène extérieur à la vie. Même dans des portraits de personnages religieux comme Le chanoine Lionel Groulx, historien ou Marie-Victorin, c’est la carrière scientifique qui est interrogée et pas du tout la signification de leur engagement religieux, comme si le fait pour eux d’avoir été prêtre et frère n’avait été qu’un phénomène relevant de leur vie privée, inintéressante partie du portrait qu’il vaut mieux ignorer. On pourrait dire la même chose de Jacques Grand’Maison qui occupe une bonne place dans St-Jérôme. De ces personnalités, qui auraient peut-être été capable de formuler un discours cohérent au sujet de la place de la religion dans la vie du Québec, on ne sait finalement rien de ce qui a été un élément fondamental, pour le meilleur et pour le pire, de leur engagement. L’attitude de Gilles Carle devant la religion des Italiens de Dimanche d’Amérique ou devant celle, plutôt folklorique, de Léopold Z. ou devant celle de Julie du Viol d’une jeune fille douce reste sympathique, mais elle est celle du petit sourire en coin de celui qui a dépassé ce genre de croyance. C’est aussi l’attitude du Jutra d’A tout prendre et de Wow, du Godbout de Pour quelques arpents de neige, du Fernand Dansereau du Maître du Pérou ou de Congrès et du Giraldeau du Vieil âge. Aussi tôt que 1961, la série «L’humanité à l’épreuve» de Marcel Martin et Jacques Henripin ne se gêne pas pour affirmer que la religion est souvent un obstacle au développement dans les régions sous-développées de la terre, surtout à cause de sa visée nataliste et de certains tabous. De là à penser la même chose pour la situation locale, il n’y avait qu’un pas, que bien des spectateurs ont dû franchir allègrement. À l’île aux Coudres, Pierre Perrault respecte la religion de ses amis Tremblay et Harvey, mais il n’en montre pas moins qu’elle n’est que mythe dépassé, tout aussi inutile «pour la suite du monde» que les rites des rameaux et de l’eau de Pâques, qui ne sont que superstitions (30).

    Perrault, comme beaucoup d’autres cinéastes, ne ménage pas les petites pointes anticléricales. Pierre Patry non plus avec Trouble-fête présentant une jeunesse se rebellant contre l’autorité cléricale dans une collège classique traditionnel. Son héros, Lucien, continue cependant de croire en Dieu et c’est au nom même de sa religion qu’il s’attaque aux prêtres du collège, substituts ou «lieu-tenants» du père, mais «mauvais pères» parce qu’ils sont avant tout castrateurs. Gilles Groulx va plus loin en faisant d’une partie de son Chat dans le sac un réquisitoire violent contre les «curés» qui «ont enseigné la foi plutôt que la manière de penser», qui imposent le règne des «confesseurs» et qui s’enrichissent avec le monopole des manuels scolaires et le contrôle du système d’éducation. Son personnage principal, Claude, essaie d’ailleurs de militer pour la laïcité. Jean Pierre Lefebvre partage la même révolte contre la religion. Sa leçon d’histoire du Révolutionnaire cherche à démystifier les «saints martyrs canadiens» (ce que fait aussi, presque au même moment, Champlain de Denys Arcand, qui présente également un visage pour le moins inédit des fondateurs et fondatrices de Montréal dans Les Montréalistes (31) et Il ne faut pas mourir pour ça s’attaque directement à Dieu (32) et se moque des sacrements. Cette attitude de Lefebvre se retrouve dans ses autres films. Marcel Carrière n’est pas tendre pour les zouaves pontificaux (Avec tambours et trompettes), ni pour leurs avatars, les gardes paroissiaux (St-Denis dans le temps); son humour corrosif n’épargne pas les curés rencontrés à ces occasions. Clément Perron et Georges Dufaux emploient à peu près le même ton dans C’est pas la faute à Jacques Cartier.

    Avec son Festin des morts, Fernand Dansereau se situe sur un autre plan. Le scénario (33), inspiré des Relations des Jésuites, reproduit assez fidèlement ce qu’a pu représenter l’épopée missionnaire du 17e siècle. Mais au milieu des personnages historiques, un jeune père, non nommé, évidemment porte-parole du réalisateur, traverse une crise de foi au même moment où il s’efforce de s’acculturer au milieu amérindien. Il entre dans l’univers du doute, non seulement au sujet de sa culture, mais aussi aussi sur le plan de la foi elle-même. Le film s’achève sans que cette crise dramatique n’ait été résolue. Le jeune père meurt quelques annés plus tard, à la fin du film, toujours situé, pour employer le titre d’un film de Brault, «entre la mer et l’eau douce». Cette attitude reste unique dans le cinéma étudié. Dans la réalité, on sait que cette crise de foi a entraîné un fort mouvement d’abandon de la prêtrise et des voeux religieux. Mais le cinéma a ignoré ce phénomène.

    Quand les adolescents et les jeunes adultes discutent de la religion, sans distinguer entre foi, morale et pratique (Le temps perdu, La fleur de l’âge, Épisode), le discours reste vague, se résumant surtout en un laconique «je vais encore à la messe pour faire plaisir à mes parents, mais...», laissant entendre qu’ils ne le feront plus dès qu’ils seront partis de la maison. Cela arrive d’ailleurs. C’est là que nous entrons dans le fait le plus significatif au sujet de la religion : sa presque totale disparition dans l’univers des jeunes et de la génération des trente ans (il ne faut pas oublier que la majorité des films sur les jeunes de la vingtaine sont réalisés par des cinéastes de la trentaine). Quand, dans Jeunesse année 0, Louis Portugais demande à ses interviewés : «Le Québec vit actuellement une Révolution tranquille, comment vivez-vous ça?», tous ne parlent que de politique, de chômage, d’engagement social; personne ne mentionne la religion. Les jeunes «réactionnaires» de Kid sentiment, n’en touchent mot non plus et elle ne relève plus que du fantasme pour ceux de Wow. Dans les oeuvres de fiction, la rupture se révèle aussi totale. Au début d’Entre la mer et l’eau douce, Claude part en bateau de son village de Saint-Irénée (nom fictif, mais dérivant d’un mot grec signifiant «paix») dans Charlevoix pour venir travailler à Montréal. Pendant une escale à Trois-Rivières, il couche avec une prostituée; on le voit immédiatement après à l’église en train de se confesser. Mais à Montréal, deux mois plus tard, il ne va même plus à la Messe de minuit et il n’est jamais plus question de religion. Dans Poussière sur la ville, les personnages principaux n’évoquent même pas la Messe de minuit au moment de célébrer Noël. La jeune Chantal : en vrac (34) et son copain semblent ignorer complètement le monde religieux. En séquence prégénérique de Valérie, l’héroïne quitte son pensionnat tenu par des religieuses et s’administre un simulacre de baptême. Par après, même au milieu de ses plus grands déboires, elle ne repense jamais à ce qui avait meublé son imaginaire d’enfant. Dans Le grand Rock, seules la sortie de l’église après le mariage et une émission de radio faisant dire par un prêtre des imbécilités au sujet de la sexualité des femmes qui ont connu des expériences prémaritales renvoient à l’univers religieux (35).

    Cela ne veut toutefois pas dire que tous les éléments de la culture religieuse disparaissent. La structure de narration de Pour la suite du monde reproduit celle de la bible. Il est assez intéressant de voir Pierre Patry tenter une version moderne du mythe célèbre en tournant Caïn. Arthur Lamothe ne nomme pas pour rien la jeune femme adultère «Madeleine» et le mari cocu se permet même de faire un sermon au curé qui lui demande de faire cesser le scandale : «Vous ne pouvez supporter un être libre autour de vous... La liberté, c’est de pouvoir se rendre au bout de son bonheur... j’ai pitié, je pardonne l’adultère, moi aussi...» (Poussière sur la ville). De son côté, Jean Pierre Lefebvre «victimise» son personnage principal de Il ne faut pas mourir pour ça en le nommant Abel. Les nombreuses références de cet ordre tiennent de la volonté des cinéastes de communiquer avec le public selon des codes culturels communs, car tous ces éléments symboliques restent très présents dans la culture ambiante. Plus profondément, Michel Houle note avec justesse que, contrairement aux héros filmiques de la période précédente (36), ceux des années 60
ne sont pas résignés, mais révoltés ou à tout le moins insoumis. [...] Mais ils ne sont pas libérés pour autant des tabous et règles qu’ils transgressent. Leur révolte, leurs incartades ne sont jamais joyeuses, libératoires, au contraire, ils les ressentent comme une faute, ils les vivent dans la culpabilité. Non plus résignés et de bon droit, mais révoltés et coupables, non plus auréolés mais discrédités en conscience par leur insoumission. Rongés par le remord, se percevant comme déchus, ils choisiront non plus l’exil mais le suicide.(37)
En effet, on peut dire que ces héros continuent à juger (inconsciemment, le plus souvent) leurs actes selon la morale apprise, mais comme ils ne partagent plus la foi en Dieu qui fondait cette morale, il ne leur reste plus que les sentiments de «péchés non pardonnés», de culpabilité sans voie de sortie. Le «sens du sacrifice» reste très présent, mais comme il ne possède plus sa valeur christique de rédemption et que la solidarité pour la révolution (son avatar le plus répandu) n’a pas encore pénétré les esprits, il ne provoque que malaise. Le religieux et le culturel s’interpénétrant intimement, la crise de l’un ne peut déboucher que dans une crise de l’autre. Ce que dit Gilles Marcotte du roman s’applique tout aussi bien au cinéma :
Les thèmes religieux, comme tous les thèmes dans notre littérature, s’expriment dans le clair-obscur d’une conscience qui en est encore à chercher ses premières valeurs, ses premières assises, ses premiers liens avec le réel. [...] Le religieux, au Canada français, a partie liée avec la culture; on pourrait dire, à la fois, qu’il l’asservit, et qu’il est asservi par elle. On découvre à tous les niveaux, aussi bien celui des institutions que celui des consciences, une confusion du règne de la foi et du règne culturel, qui produit un enchevêtrement inextricable des causes et des effets. La crise de foi devient une crise de la vie même; et la crise de vie semble devoir emprunter inévitablement certaines catégories religieuses, ou du moins être marquée par elles (38).
     D’où un certain désespoir que l’on retrouve dans plusieurs films d’auteurs différents, aussi bien dans La corde au cou de Patry et dans Poussière sur la ville de Lamothe que dans Où êtes-vous donc? de Groulx et Le grand Rock de Garceau.

    Facteur d’identification, d’intégration culturelle et de cohésion sociale, le catholicisme québécois perd presque complètement ce rôle dans le cinéma des années 60. Les intellectuels l’ont déserté, parfois avec déchirement, souvent avec amertume; les jeunes s’en désintéressent presque complètement. Comme les églises qui se vident de plus en plus, il ne reste plus qu’une coquille culturelle plus ou moins vide de sens. Mais rien encore ne peut le remplacer efficacement.

Le passé — l’histoire

    Pour Louis Harvey, qui donne à Perrault et Brault le titre du premier long métrage de la trilogie de l’île aux Coudres, comme pour son concitoyen Alexis Tremblay, la «suite du monde» consiste à refaire exactement ce que les ancêtres ont fait. La fidélité aux valeurs du passé est garante de l’avenir. Le retour aux origines est une voie royale vers la vérité du monde et des institutions. Historien incontournable, Lionel Groulx a fait s’ancrer bien profondément dans les esprits l’idée que «la culture se révèle à l’aune des héros qu’on vénère» (voir l’étude de Le Chanoine Lionel Groulx, historien). Ce n’est pas pour rien que la devise du Québec est «Je me souviens». Mais c’est précisément parce que certains se souviennent mieux que d’autres que le passé en tant que valeur-refuge est battu en brèche dans le cinéma des années 60, quand il devient histoire plutôt que mythe.

    Un grand nombre de films rappellent des bribes d’histoire (39). On peut noter d’abord un certain plaisir à se rappeler, sans évaluation critique, certains hauts faits du passé. Ce sont les chars allégoriques de la Saint-Jean-Baptiste dans Jour de juin ou les célébrations en costumes d’il y a un siècle du Carnaval de Chicoutimi dans Ça s’passait d’même. C’est le portrait de Lionel Groulx, historien, celui de Marius Barbeau ou celui de La grande aventure industrielle racontée par Édouard Simard et presque toute la série «Profils». C’est aussi Giraldeau allant recueillir, un peu à la manière de Low et Koenig dans City of Gold, les confidences de pionniers de l’exploitation minière en Abitibi, agrémentées de photographies (La soif de l’or). Ou Forest mettant sa Mémoire en fête pour rappeler les trois cents ans du Séminaire de Québec et livrer à cette occasion quelques pages éclatantes de l’histoire de cette ville. C’est Rouquier reconstituant diverses époques où l’on fabrique ces vieux meubles que les collectionneurs s’arrachent dans les magasins d’antiquités (Sire le Roy n’a plus rien dit). C’est Leduc enregistrant les souvenirs des filles et fils des fondateurs du village dans Nominingue depuis qu’il existe ou Rouquier enregistrant ceux du Notaire de Trois-Pistoles. Ou encore Carrière s’intéressant aux Zouaves pontificaux à l’occasion du centenaire du mouvement en 1967 (Avec tambours et trompettes). Tout cela, finalement, correspond à la cueillette enthousiaste d’un héritage non problématique.

    Dans le même esprit se fabrique la première partie de la série «Les artisans de notre histoire» qui présente les hommes politiques ayant travaillé à l’établissement d’un gouvernement responsable et de la Confédération canadienne. Pierre Patry reconstitue des moments-clés de la vie de Louis-Hippolyte Lafontaine pendant que Louis-Georges Carrier fait de même avec celle de Louis-Joseph Papineau. Les autres films de la série, sur Baldwin, Cartier, Laurier, etc., sont tournés par des anglophones. Dans tous les cas, l’«objectivité historique» est fixée comme norme et ces portraits ne dérogent pas à l’idée que l’histoire est faite avant tout des gestes des héros et des élites.

Dès «Panoramique» toutefois, une autre sorte d’historiographie commence à émerger. Cette série entend montrer les boulever-sements subis par la société québécoise depuis les années 30. Dans Les brûlés comme dans Il était une guerre et dans Pays neuf, ce sont les événements vécus par les gens ordinaires qui sont en vedette, davantage que ce que les élites traditionnelles (curés, agronomes, hommes politiques ou d’affaires) peuvent en raconter. Par exemple, avec des personnages secondaires et une foule d’anecdotes racontées sur un mode réaliste, Les brûlés sortent tout à fait la colonisation de l’Abitibi des clichés nationalistes et de l’aura mystique que lui conférait En pays neufs de Maurice Proulx. Sa finale laisse sur l’impression que si c’était à refaire, les colons ne s’y engageraient peut-être pas. Il était une guerre décrit avec grand réalisme quelle fut l’attitude des Canadiens français au moment de la conscription et fait clairement état des désertions. Il n’est plus guère question d’«épopée» et de «fleurons glorieux»! L’héritage ne possède plus la même valeur de séduction. De plus, ces films ne cherchent pas à cacher le fait que tout document historique en révèle autant sur le moment où il est composé que sur l’époque dont il traite; à l’historien de 1990, ils fournissent de précieuses indications sur la pensée des intellectuels progressistes à la fin des années 50.

Pierre Perrault cherche aussi à montrer comment le passé n’est plus une valeur-refuge. Dès Pour la suite du monde, malgré l’insistance à citer les récits de Jacques Cartier (réflexe mythique), il démystifie tout ce que lui racontent les «patriarches» avec cette séquence dans la forge où Léopold Tremblay s’oppose vertement à la vision historique de son père Alexis. Celui-ci, homme refléchi et mettant toute sa confiance dans le livre, reprend la vision «épopée mystique» de la fondation de la Nouvelle-France et de l’histoire du dernier siècle. Mais son fils conteste ce discours : «Ton livre, c’est rien que des histoires racontées par celui-ci ou celui-la; quand je vous écoute, vous les vieux, personne ne raconte la même chose; moi, faut que j’écoute tout ça, puis que je trouve le milieu.» Les deux autres longs métrages de la triologie de l’île aux Coudres, ainsi qu'Un pays sans bon sens, reprennent cette même démarche de montrer que «la suite du monde» ne peut résider dans la répétition du passé, si admirable soit-il parfois (40). Admirable, mais non imitable, peut-on remarquer en entendant les récits de Marie, qui, elle aussi et à sa façon, conteste à plusieurs reprises la nostalgie des paroles de son mari. Quant à Louis Harvey, homme de la «petite histoire» et du folklore, complément d’Alexis, ses récits ne servent plus qu’à amuser la galerie pendant un moment (surtout les cinéastes, d’ailleurs...), galerie d’où sont désormais absentes les nouvelles générations.

La contestation la plus radicale de l’histoire vient toutefois du second volet de la série «Les artisans de notre histoire». Dans Le déclin de l’empire américain, Denys Arcand fait dire à la jeune étudiante en histoire qu’elle aime sa matière parce que c’est «calmant». Eh bien, il semble bien que ça ait été tout à fait le contraire pour lui-même, jeune diplômé en histoire, devenu cinéaste presque par hasard en 1962. Rien de plus excitant, en effet, que les trois premiers courts métrages historiques qu’Arcand réalise en 1963 et 1964: Champlain, Les Montréalistes, La route de l’Ouest. Dès le premier, il sort complètement de la méthode traditionnelle qui s’applique avant tout à glorifier les héros. Avant tout, il s’agit maintenant de les replacer dans le contexte général de leur temps, de chercher tout ce que d’autres historiens (récemment ou à d’autres époques) ont eu intérêt à cacher à leur sujet (41), d’analyser tous les mobiles et les aboutissements de leurs actions et d’en retracer les conséquences à travers l’histoire subséquente. Après Champlain, les deux autres films jouent aussi sur un aller-retour entre le passé et le présent. Les Montréalistes s’ouvre sur une petite affiche électorale de 1960 affirmant «C’est le temps qu’ça change» et s’applique ensuite à démystifier l’idéologie de la fondation de Montréal en tant qu’«épopée mystique»: les préoccupations commerciales ont aussi joué un grand rôle. La Route de l’Ouest, récit des premières découvertes, s’ouvre sur l’affirmation que «l’incertitude est le lieu habituel de l’intelligence» (attitude qui devrait servir de préalable à toute oeuvre historique) et s’achève sur un départ de fusée spatiale. Ainsi, le passé n’est jamais un «refuge», mais seulement un élément de comparaison. C’est à cette condition que l’histoire peut favoriser l’émergence de visions du monde neuves et de valeurs inédites et ainsi servir de tremplin pour un renouvellement du monde. L’histoire devient ainsi un «excitant»(42). On peut imaginer le plaisir qu’a dû prendre Arcand à scénariser Jusqu’au cou avec Denys Héroux, film qui insère des éléments d’actualité dans sa fiction.

Cette méthode, qui prend en compte l’imaginaire, se retrouve dans Le festin des morts, dernier film de la série. Fernand Dansereau l’entreprend dans le but de «revisiter notre paysage intérieur» (43). La formule conviendrait tout aussi bien aux films d’Arcand. Le festin des morts  démystifie l’histoire des Amérindiens tout autant que le supposé monolithisme de la religion. La représentation des costumes, masques, habitations et danses des autochtones reste en partie traditionnelle (encore que les manuels n’ont jamais montré que les Indiennes vivaient seins nus l’été), mais ce sont eux qui sont porteurs des valeurs de la modernité (langue très articulée, relativisme culturel, liberté sexuelle, autonomie et pouvoir des femmes, ouverture à l’étranger, etc.). Les missionaires ne sont plus seulement des géants, mais aussi des êtres de doute.

Gilles Groulx applique aussi la méthode d’Arcand en tournant Québec...? pour l’Office du film du Québec, une commande pour le Pavillon du Québec à Expo 67. Le film est assez lourdement censuré au montage par le commanditaire, mais garde malgré tout une grande pertinence dans son exposé du développement politique actuel du Québec qui prend sa source dans le dynamisme de quelques grandes idéologies du passé (volonté de survivance des premiers Canadiens, guerre de libération des Patriotes de 1837-1838).

Quelques autres films cherchent aussi à présenter de nouvelles visions de faits historiques. Carle, qui invente le terme «épocrite» pour qualifier tout film parlant d’histoire ou la reconstituant, raconte que le «tourisme» à Percé on the rocks remonte jusqu’aux Vikings. Lefebvre s’amuse, dans son Révolutionnaire, à se moquer de l’épopée missionnaire et de l’histoire du Canada en général; mais il n’y a là que désir de provocation, sans vision historique réelle. La même remarque s’appliquerait aux sketches (qui se veulent comiques) de C’est pas la faute à Jacques Cartier de Perron et Dufaux. Préambule de Werner Nold manque d’orientation et de clarté dans son parti-pris proamérindien.

Le passé cesse donc de servir de valeur-refuge. Mais d’une certaine façon, certains personnages et certains faits bien sélectionnés commencent à jouer le même rôle de pôles de références, de modèles d’identification et de facteur de cohésion pour des groupes particuliers. À travers d’autres éléments, le passé continue d’être revalorisé. Toutefois, il est maintenant considéré comme partie d’une histoire en devenir et non plus comme un mythe à reproduire. Ainsi en est-il des Patriotes de 1837-1838 que Carrier met en scène dans Louis-Joseph Papineau, auxquels Groulx se réfère dans Québec...? et à qui Carrière consacre St-Denis dans le temps. Leur nationalisme anime bien des luttes présentes et ils vont bientôt servir d’emblèmes pour les gens du FLQ. Dans le même esprit, Patry semble prendre plaisir à faire culminer son film sur Le chanoine Lionel Groulx, historien par la fameuse parole de 1938, «Notre État français, nous l’aurons.»

L’agriculture et la campagne

    Foyer de survivance canadienne-française après la Conquête, la campagne reste jusque dans les années 50 une valeur-refuge quasi incontestée. Les livres d’histoire de Lionel Groulx (44) ne manquent pas d’éloges pour les paysans. Dans le commentaire d’Hommage à notre paysannerie (1938), Albert Tessier affirme clairement : «La terre ne rapporte peut-être pas beaucoup à la fois, mais elle rapporte tout le temps; elle ne s’épuise jamais comme les mines et ne «ferme» jamais comme les usines». En pays neufs (qui ne montre que des colons «heureux») et presque toute l’oeuvre de Maurice Proulx tiennent le même langage. On sait que l’agriculturisme occupait la première place dans l’échelle des valeurs du premier ministre Duplessis. Plusieurs films reflétant cette idéologie ont été réalisés à l’ONF (45). Raymond Garceau en fut un des principaux artisans.

    Le maître du Pérou, de la série «Panoramique» (1958) commence à démystifier le «paysage», si l’on peut dire (46). D’abord, ce «Pérou» du titre, nom de la ferme du personnage principal, n’est attribué que par dérision, car il ne pousse presque rien d’autre que des pommes de terre dans le sol sablonneux de la ferme. Il le fait dire clairement à un jeune agronome, qui ajoute que la plus grande partie des terres de la région devraient être reboisées et reconverties en exploitation forestière, malgré tout le drame ressenti par les défricheurs de ces champs.

    Deux ans plus tard, Nomades fait un constat encore plus désolant : la terre sur laquelle le vieux paysan a peiné toute sa vie et qu’il laisse maintenant à son fils en espérant y terminer ses jours ne permettra jamais d’y vivre convenablement. Comme on n’est pas très loin de la ville, on pourra y aménager de nouveaux quartiers résidentiels, c’est sa seule valeur. Nouveau marié, le fils déménage en ville. Comme il faut s’y attendre, c’est la mort du père, symbole de la fin d’une époque. Autre courte fiction se déroulant dans la région de la culture du tabac, L’héritage ne cache pas les difficultés d’une agriculture soumise à un climat capricieux. Comme dans Nomades, l’héritage n’est que miroir aux alouettes. En 1963, Garceau aboutit au même constat avec Les petits arpents, court métrage documentaire, mais construit comme une fiction. Dans une région qui n’est pas nommée, mais qui pourrait être tout aussi bien l’Abitibi que les basses Laurentides, la Gaspésie ou la Beauce, les quelques «arpents de sécurité pour leurs vieux jours», que les vieux ont défrichés au prix d’innombrables sacrifices et de l’inconfort de toute une vie, ne leur serviront à rien. Les films sur des régions (Charlevoix, Les Échoueries et toute la série «ARDA», Bois-Francs), malgré un discours parfois optimiste, ne révèlent pas une grande santé de l’agriculture. En 1964, Jeunesse année 0 montre que les jeunes n’y voient aucun avenir.

    Il n’y a en fait que Une année à Vaucluse, Foires agricoles et Le diable est dans la ferme pour perpétuer l’éloge de la vie paysanne. Mais c’est parce que dans ces cas, les fermiers ont su s’adapter aux techniques modernes, renouveler leur équipement, adopter les nouvelles méthodes de gestion et de mise en marché. La prospérité de Vaucluse risque d’ailleurs d’entraîner sa perte, car tous les enfants peuvent aller étudier dans les bonnes écoles de la ville : reviendront-ils? Pour la suite du monde fournit de magnifiques images de labours avec Louis Harvey et de «caméra dans les paquerettes» mais, selon le message global du film, il est clair que tout cela appartient à un monde révolu.

     Au moment où sort Le grand Rock, Raymond Garceau confie à Séquences (47) toute sa déception devant les transformations survenues en campagne :
On disait que la campagne était le réservoir de toutes les vertus traditionnelles. Elle évolue beaucoup actuellement la campagne. Elle subit une sorte de perturbation extraordinaire. [...] L’homme travailleur, l’homme franc, l’homme droit, c’est du passé. Ces gens-là ne croient plus aux politiciens; ils vendent leur vie contre un réfrigérateur ou une télévision; ils ne travaillent plus, ils vont devenir paresseux pour toucher leur prestation d’assurance-chômage. [...] La moralité est beaucoup plus basse en campagne qu’en ville. La campagne a pris tout ce qu’il y avait de laid à la ville; elle a négligé ce qu’il y avait de beau.
C’est précisément ce que son film veut démontrer : que toutes les valeurs liées à la campagne et au monde traditionnel de l’agriculture ne sont plus viables dans les années 60, surtout pour les jeunes. La fameuse «liberté du paradis terrestre», à condition qu’elle ait déjà existé, ne signifie plus rien à partir du moment où la société de consommation de la ville rejoint les «habitants» par la télévision. La mort de Rock Duchesneau (nom bien choisi : le chêne, selon la fable, ne sait pas se plier aux vents et se voit déraciné par la grande tempête), stéréotype du campagnard, signifie la fin du mode de vie considéré comme idéal depuis deux siècles. D’une certaine façon, il appartenait au cinéaste qui avait le plus fait l’éloge du monde rural d’en prononcer le dernier «sacrement».

La culture

    Le mot «culture» est pris ici dans son sens de manifestation intellectuelle ou artistique d’une civilisation donnée et comprend autant les expressions en milieux populaires que chez les élites. Il ne faut toutefois pas mettre de frontières rigides entre ces milieux, car au Québec, peut-être davantage que partout ailleurs, on a toujours vécu dans des paradoxes assez inusités : des institutrices se marient avec des agriculteurs analphabètes, des amateurs d’opéra se recrutent chez les ouvriers, tout le monde apprécie également les grands classiques du théâtre à la télévision de Radio-Canada (tant qu’il est diffuseur unique), etc. Également, les années 60 fournissent la première génération à être massivement scolarisée au-delà du niveau élémentaire, et celle-ci manifeste une très grande curiosité culturelle.

    Le premier point à signaler, c’est l’abondance, au cinéma, de portraits d’hommes et de femmes liés au monde traditionnel des «élites» avec la série «Profils» et avec tous les portraits qui sont réalisés hors série. À peu près tous les grands peintres et sculpteurs y figurent, de même que des poètes comme Saint-Denys Garneau ou Alfred Desrochers, une romancière comme Germaine Guèvremont, des musiciens comme Henri Gagnon ou Wilfrid Pelletier, des universitaires comme Lionel Groulx, Marie-Victorin ou Marius Barbeau, etc. Les films font connaître surtout des représentants de la culture du passé dans chaque domaine (les Guèvremont, Lyman, Ozias Leduc, Pelletier, les grands constructeurs d’églises et orfèvres dans Coins historiques de ma province), mais quelques autres mettent de l’avant les artistes plus modernes ou ceux qui révolutionnent leur art (Vaillancourt, Borduas, Lemieux, Claude Champagne, etc.). Deux films de la série «Défi» (Le prix de la science, Les administrateurs) invitent à faire face aux exigences les plus contemporaines. Bozarts  livre un véritable manifeste en faveur de l’art moderne et de sa diffusion dans les places publiques. Je l’ai mentionné dans la section Album, réaliser ces films «culturels» est une façon pour les cinéastes de parler de leurs «proches», de leur «famille naturelle» tout en proposant au large public des motifs de fierté, ce que fait d’ailleurs directement Présence culturelle du Québec qui montre, entre autres, comment le rayonnement culturel du Québec s’étend jusqu’en Europe. Les dieux,  traite du rapport artiste-société et illustre comment la création devient maintenant accessible à tous les jeunes qui ont du talent.

    Mais la culture, c’est aussi la tradition folklorique, élément clé du patrimoine et lieu d’ancrage de bien des personnages dans les réalités du «monde ordinaire». Certains films lui sont directement consacrés : les deux volets du portrait de Marius Barbeau..., Ma province, mes chansons, Intermède. Des cinéastes urbains comme Brault et Groulx y sont plus particulièrement sensibles dès Les raquetteurs. Brault, en compagnie de Perrault, prend ensuite beaucoup de plaisir à filmer les manifestations folkloriques de l’île aux Coudres et Entre la mer et l’eau douce en est tout pénétré (48). Groulx se moquera ensuite du folklore, mais confiera un rôle important à Georges Dor, chansonnier qui s’inscrit dans cette tradition. Perrault, de son côté, embarque à fond dans le folklore dès la série «Au pays de Neufve-France» (magnifiques chansons de Monique Miville-Deschênes et de Jacques Douai) et tous ses films suivants en reprennent des éléments. C’est cet aspect qui intéresse surtout Claude Jutra chez Félix Leclerc, troubadour. Arthur Lamothe s’y attache lui aussi avec Bûcherons de la Manouane, De Montréal à Manicouagan et avec ses réalisations qui accordent une grande place à Gilles Vigneault, dont toute l’oeuvre s’arrime à la tradition folklorique. Le folklore fournit des airs ou des chansons d’accompagnement dans beaucoup de films, —voir l’index thématique — (même Jean Pierre Lefebvre cherche à faire de son Révolutionnaire un gars du peuple en utilisant un violoneux pour la musique) et on le danse dans plusieurs autres. Fait important, la tradition folklorique apparaît dans plusieurs films comme un réalité bien vivante, nullement une chose sclérosée du passé. Déjà, dans Pour la suite du monde (Brault, Perrault), une partie des airs d’accompagnement est jouée avec des instruments non conventionnels (flûte, guitare). Masse montre toute l’actualité des chansons de La Bolduc (Swing la baquaise). Vigneault s’en inspire pour parler de chômage et de liberté (Les bacheliers de la cinquième, Ce soir-là, Gilles Vigneault).

    Avec la télévision, cette culture se retrouve dans tous les foyers. Avec les festivals, les symposiums et les fêtes populaires, elle fait aussi sa place dans les parcs et dans la rue. Elle sert de valeur-refuge au sens de facteur d’unification de la collectivité, mais si certaines de ses manifestations jouent contre des éléments de développement, je crois qu’elle fut surtout source de dynamisme. En effet, elle a rehaussé l’image que les Québécois avaient d’eux-mêmes et dont ils pouvaient parfois douter de la valeur parce que certaines élites locales, trop branchées sur Paris ou New York, avaient tendance à s’en gausser. La culture a servi de «sacrement de confirmation» de l’identité québécoise et de l’originalité de ses traditions, accentuant le sentiment d’appartenance des Québécois, tout en accréditant leur droit à la différence, tant par rapport au reste du Canada que sur le plan international. Elle a fourni de légitimes et éclatants motifs de fierté, contribué à faire inscrire le Québec dans le cercle des nations culturellement «développées» (qui ne s’est pas réjoui de voir Pour la suite du monde en compétition officielle au Festival de Cannes en 1963?) tout en satisfaisant une curiosité nouvelle. Au niveau de l’imaginaire collectif, on peut penser qu’elle contribua pour une bonne part au développement du nouveau nationalisme, illustrant des aspects du «On est capable» que le RIN utilise comme slogan.

La non-combativité

    Cette insistance sur la culture a toutefois sa contrepartie négative au moment où la plupart des cinéastes abordent la fiction, surtout le long métrage : une non-combativité chronique. Évidemment, il ne s’agit pas ici d’une valeur-refuge au sens strict, mais l’expression définit bien un grand nombre de rôles principaux des films de fiction. Je l’emprunte à Jean Chabot, qui l’emploie pour caractériser le personnage principal de Jusqu’au coeur (Lefebvre) :
Il est clair que le personnage de Garou est une résultante des personnages des films précédents, Abel, Jean-Baptiste, qui souffraient de la même non-combativité, qu’on retrouve d’ailleurs dans les films de Carle, de Groulx, de Jutra, et qui semble une de nos principales caractéristiques (49).
Dans la partie de son étude synthétique consacrée à cette période et publiée dans Les cinémas canadiens (50), Michel Houle aboutit à peu près au même constat :
La majorité des protagonistes de ce cinéma sont des artistes, des intellectuels : cinéaste (À tout prendre), journaliste à la pige (Le chat dans le sac), poète (Jusqu’au coeur), musiciens ou chansonniers (Entre la mer et l’eau douce, Où êtes-vous donc?), philosophe sculpteur (Mon amie Pierrette). Comme le cinéaste, ils ont choisi de s’exprimer à travers des pratiques culturelles, ils se définissent par leur position  dans la culture (51).
    Position privilégiée certes mais qui est vécue par ces personnages comme particulièrement inconfortable, qui entraîne une «conscience malheureuse» — et en celà ils s’apparentent aux protagonistes de l’autre cinéma, celui de Lord, Patry, etc. Position qui confine davantage à l’isolement, à la rumination, qu’à l’action. [...]
    C’est cette paralysie, cet isolement, cette mise à l’écart qui au fond spécifient, caractérisent le «nouveau Québécois». C’est encore un être d’exception, un être auquel sa position dans la culture confère une conscience aigüe de l’immobilisme, de la lenteur à réagir de la société.
Ces mots d’«immobilisme», «statisme», «paralysie», «impuissance», «inaction» (Lefebvre, dit lui-même, à l’intérieur de Patricia et Jean-Baptiste, que «l’inaction de ce film se passe à Montréal»), reviennent souvent dans la description des personnages importants, surtout ceux qui sont liés au monde de la culture. C’est probablement pour mieux les illustrer que beaucoup de films se passent en hiver ou que s’y déroulent des séquences majeures (À tout prendre, La vie heureuse de Léopold Z., La neige a fondu sur la Manicouagan, L’homoman, Le révolutionnaire, Entre la mer et l’eau douce, Le chat dans le sac, Où êtes-vous donc?, Délivrez-nous du mal, Le grand Rock, Poussière sur la ville, etc.) (52). Bien qu’il n’y ait pas de règle stricte à ce sujet, constatons ici que c’est dans un printemps tout plein de promesses, avec la caméra dans les pâquerettes, et en été que Brault et Perrault filment le monde ordinaire de l’île aux Coudres engagé dans la suite du monde, que c’est en été que Godbout fait venir son ingénieur qui vient constater le développement économique (YUL 871), que Fernand Dansereau filme sa mère de famille dynamique et heureuse (Ça n’est pas le temps des romans) et Héroux sa Valérie.

    Houle semble dire que cette «paralysie», dont les cinéastes seraient avant tout des observateurs privilégiés et des «baromètres», caractérise le «nouveau Québécois». Peut-on avancer pareille généralisation? Que comprendre par «nouveau Québécois»? Il est difficile de penser que les cinéastes se réfèrent à l’ensemble de la population. Ne voudraient-ils pas plutôt stigmatiser surtout le monde «de la culture et des communication», celui de leurs «proches»? Je crois que c’est dans cette veine qu’il faut chercher, bien qu’elle semble paradoxale, même si la section précédente a justement mis en valeur ce monde de la culture et en a fait le créateur d’une identité nouvelle et d’une revalorisation collective incitant à l’action. Les cinéastes auraient-ils brusquement changé d’opinion autour de 1963? Il semble bien que oui. Mais pourquoi cette attitude qui ressemble à de l’autoflagellation? Pour la comprendre, il faut retourner quelque peu en arrière. Avec tous les portraits revalorisants de personnalités culturelles ou intellectuelles, les cinéastes opéraient en quelque sorte leur propre mise en abîme (53) tout en jouant un rôle fort utile à l’ensemble de la collectivité. Mais au moment où celle-ci s’empare du «on est capable» proposé par le RIN et repris symboliquement dans les films, au moment où elle commence à le traduire dans les faits, elle prend des voies que n’avaient pas prévues la majorité des artistes et se donne de nouvelles élites dont les cinéastes ne semblent pas intéressés à parler. La section Album a souligné l’absence au cinéma des personnalités politiques, des nouveaux technocrates, des grands commis de l’État, des syndicats en transformation, etc., tous ces sujets n’excitant guère les créateurs (sauf peut-être Arthur Lamothe avec sa fascination pour le grand symbole qu’est en train de devenir Manic 5). Après avoir fait «leur part» dans le travail de reconstruction nationale, les cinéastes peuvent s’attendre à une certaine reconnaissance des pouvoirs publics. C’est pourquoi ils adressent des mémoires au gouvernement afin d’obtenir maintenant les moyens de créer un nouveau cinéma moderne, un cinéma d’auteur (54) après tant de films plus ou moins «de commande». Mais l’État a d’autres priorités et s’est donné de nouveaux idéologues; il reste sourd à ces demandes. La reconnaissance ne vient pas et les cinéastes, justement, ne se sentent pas reconnus. Ils sont devenus, comme les clercs et l’ensemble des artistes de toutes disciplines, une élite qui n’est plus reconnue, à commencer par ceux qu’ils ont contribué à mettre au pouvoir (55). Ils se retrouvent sans voix et sans rôle social, sinon auprès de micro-groupes. Ils se voient relégués parmi les inutiles. Le pessimisme et la tristesse s’installent. Rien n’en témoigne mieux que le numéro spécial de Liberté (44-45, mars-juin 1966).

    La même problématique est vécue à l’ONF où une direction quelque peu tatillonne refuse les projets trop personnels. À partir de 1964, l’organisme se vide d’une grande partie de ses meilleurs éléments. Même si les cinéastes se mettent à quelques-uns pour fonder plusieurs petites compagnies, les contrats ne viennent pas en aussi grand nombre qu’ils le désirerent et un grand nombre se retrouvent le plus souvent «inactifs». C’est cette «paralysie», pour revenir au terme de Houle, que plusieurs transposent sur l’ensemble de la collectivité et dont ils font le thème principal des oeuvres. Même de jeunes cinéastes comme Lefebvre (produisant lui même ses premiers films) ou Leduc (très vite permanent à l’ONF!) se laissent gagner par cette attitude défaitiste. C’est elle qui donne tous ces errants «entre la mer et l’eau douce», ces «chats dans le sac» qui réussissent mal à en sortir, ces marins qui se cherchent une «terre à boire», ces «homoman», ces «Chantal : en vrac», ces «Jean-Baptiste» sans colonne vertébrale qui ont peur de leur ombre et qui, dans la plus pure tradition, se réfugient dans l’alcool dès qu’ils se sentent dépassés par les évènements (56), etc. C’est donc la non-combativité du milieu cinématographique, conséquence de son propre désespoir, plutôt que celle de la société en général, que les films reflètent. Elle renvoie avant tout à la morosité d’un groupe social qui ressent cruellement le déplacement du pouvoir sur l’imaginaire des artistes vers les nouvelles élites politiques et technocratiques.

b) Les valeurs de contestation

    Dans son texte célèbre «Sur l’évolution des idéologies au Québec», qui date de 1968, Marcel Rioux résume en un concept «d’idéologie de contestation et de rattrappage» les principaux mouvements qui animent la société québécoise depuis la Deuxième guerre mondiale jusqu’à 1960 environ. Toujours selon Rioux, les années 60 seraient celles de la «participation» et du «développement». Ces termes conviennent imparfaitement à ce que le cinéma de 1958-1969 révèle, mais j’utilise quand même le terme de «contestation» pour caractériser un certain nombre de valeurs déjà présentes qui se voient confirmées et promues par les films.

Le syndicalisme

    Alfred J.... confirme dès 1956 la valeur de contestation du syndicalisme. Il ne sert pas seulement d’outil de formation syndicale (techniques d’organisation, travail de revendication de meilleures conditions salariales, relations avec les patrons), mais propose une affirmation canadienne-française dans une entreprise dominée par des anglophones. À deux reprises, les travailleurs ont besoin de l’aide du curé comme médiateur, mais Alfred, l'ouvrier quasi-analphabète qui devient leader syndical, souhaite que vienne au plus tôt le moment où les travailleurs pourront se débrouiller tout seuls. Le film suggère aussi que le syndicalisme doit déborder de son domaine propre pour se préoccuper du système d’éducation public. Après leur première victoire, les syndiqués se retrouvent pour une fête champêtre, ce qui fait du syndicat un outil de rassemblement en dehors de l’usine et un substitut de la paroisse.

    Fernand Dansereau, scénariste d’Alfred J....., un ancien journaliste responsable de la chronique syndicale au Devoir, se retrouvant dès 1957 à la scénarisation et à la réalisation de plusieurs épisodes de la série «Panoramique», on ne s’étonne donc pas de voir le syndicalisme y jouir d’un traitement spécial. Pays neuf, qu'il réalise, et Les mains nettes qu’il scénarise pour Jutra proposent nettement une vision syndicale préoccupée de toutes les conditions de travail et de vie des personnes. C’est toutefois Les 90 jours, que réalise Louis Portugais sur un scénario de Gérard Pelletier (journaliste et ancien militant d’action catholique) et qui transpose la fameuse grève de l’amiante de 1949, qui va le plus loin dans son traitement de l’action syndicale. Tous les aspects en sont abordés : en plus de la lutte contre les patrons, celle contre les pouvoirs municipaux et ecclésiaux, qui se sont acoquinés aux patrons, qu’il faut réussir à amener de son bord; l’inefficacité des «syndicats de boutique»; les liaisons avec la presse qu’il faut sensibiliser aux problèmes des travailleurs plutôt qu’à ceux des patrons et qu’il faut libérer de sa supposée «objectivité» qui n’est que prise de position pour le pouvoir; la solidarité entre toutes les associations et tous les groupes de travailleurs; la manière de réagir contre les briseurs de grèves; la contre-productivité et l’inopportunité des actions individuelles de vandalisme ou de terrorisme. De jeunes travailleurs dirigent la grève, mais ils ont le support de leurs aînés, de sorte que l’importance de la solidarité entre tous les groupes se trouve fortement affirmée.

    Peu après, une partie des artisans de «Panoramique» se retrouvent à l’adaptation de la série «The Nature of Work», qui devient, en français, «Le monde du travail». Il n’est donc pas surprenant d’y voir réaffirmée la valeur positive du syndicalisme (Le contremaître, Le commis, L’ouvrier qualifié), même s’il ne peut servir de panacée pour tous les problèmes de mise à pied dûs aux changements technologiques. Cette même vision positive sera aussi proposée par des films à vision sociale comme L’infirmière de nuit, Normétal (Groulx, qui a d’ailleurs monté Les 90 jours et quelques films du «Monde du travail»), Quatre instituteurs, Notes sur la contestation et St-Jérôme. À cette liste, il faudrait ajouter aussi tous les nombreux films à tendance «ouvriériste» comme Bûcherons de la Manouane ou De Montréal à la Manicouagan, Les bacheliers de la cinquième ou Jour après jour, etc., qui partagent sûrement la même vision. On peut aussi considérer comme une suite de cette prise de position en faveur des ouvriers tous les films qu’on peut appeler de «solidarité sociale», La misère des autres et L’héritage, Golden Gloves, À Saint-Henri le cinq septembre, Huit témoins, La P’tite Bourgogne, L’école des autres, etc.

    Il n’y a à vrai dire que deux films où l’on entend des opinions négatives sur le syndicalisme. Dans La grande aventure industrielle racontée par Édouard Simard (Garceau), le constructeur de bateaux et d’armement militaire s’en prend surtout aux méthodes du syndicat (grève, piquetage) qui mettent en péril la situation des entreprises familiales comme la sienne. L’intervieweur René Lévesque parvient quand même à lui faire dire qu’en soi, les syndicats sont une bonne chose pour les travailleurs. Dans Les voitures d’eau (Perrault), les marins des goélettes de l’île aux Coudres n’apprécient guère de se voir immobilisés avec leur cargaison dans le port de Trois-Rivières par une grève de débardeurs.

Nationalisme

    Peu de films abordent directement le problème du nationalisme, mais il se retrouve comme réalité latente et diffuse dans une grande partie des films de la période étudiée. Au fil des années, il se précise de plus en plus et devient une valeur positive de contestation sur plusieurs plans.

    Dans son étude sur la production francophone à l’ONF durant les années 1939-1964, Pierre Véronneau démontre qu’un de ses axes majeurs fut «l’affirmation par les cinéastes d’une identité nationale propre au sein d’une institution fédérale et dans des films singuliers qu’elle produisait» (57). Rappelons ici que le mandat officiel de l’organisme est de «faire connaître et comprendre les Canadiens aux Canadiens et aux autres nations», ce qui, en clair, veut dire réaliser l’unité canadienne. Concrètement, pour utiliser le terme employé plus haut, les cinéastes se voient confier la tâche de composer «l’album» de famille de tous les Canadiens. Or, au moment où l’ONF déménage d’Ottawa à Montréal, en 1956, et engage de nouveaux effectifs francophones dans le but de leur assurer une présence proportionnellement plus équilibrée, il devient très clair que l’institution qui doit travailler à l’unification du pays n’en est pas elle-même le meilleur symbole, que sa «petite famille» connaît bien des divisions. La querelle qui éclate alors est bien connue et peut se résumer par cet extrait d’une lettre au Devoir signée simplement par «Un des “Not Well Integrated”» :
Un jeune Canadien français s’amène, qui a une formation et une culture bien à lui, une façon de penser, de raisonner, de concevoir les problèmes, une façon de «sentir», une psychologie, une sensibilité, des méthodes de travail... et une langue enfin qui lui sont propres. Bien naïvement, ce jeune Canadien français croit pouvoir «s’épanouir» à l’ONF tout en demeurant lui-même. [...] Le drame de ce jeune Canadien français (et la raison de son INCOMPÉTENCE), c’est qu’il n’arrive pas à «s’adapter»... C’est un inadapté, un non-récupérable... Mais «s’adapter» à quoi?... Voilà le hic et le noeud du problème... «S’adapter» à l’ONF, cela veut dire penser, raisonner, adopter les valeurs artistiques et culturelles de même que les méthodes de travail des Canadiens anglais... «S’adapter» à l’ONF, cela veut dire cesser d’être Canadien français, renoncer à sa personnalité. [...] LA VÉRITÉ, C’EST QU’ON N’A JAMAIS ADMIS DE FAIT, À L’ONF, ET QU’ON N’A JAMAIS ACTIVEMENT RECONNU L’EXISTENCE DE DEUX CULTURES AYANT CHACUNE LEURS MOYENS PROPRES D’EXPRESSION... [les majuscules sont de l’auteur](58)
Pour quelques anciens et la majorité des nouveaux arrivés à l’ONF, la seule solution au problème est la création d’une section française autonome, ce qui ne viendra qu’en 1964 avec l’établissement officiel de la Production francaise (59).

    Entre-temps, une équipe française fort dynamique s’était formée et avait affirmé son originalité. Elle avait pris sa juste place, sans complexes devant les collègues anglophones et devant des patrons qui ne les comprenaient pas toujours. Pour certains, le choix de l’esthétique du cinéma direct constituait une vraie prise de position nationaliste car il semblait la meilleure façon de participer à «l’album», de faire, pour paraphraser la formule célèbre, «connaître et comprendre les Québécois aux Québécois et aux autres nations». Même la «caméra dans les paquerettes» de Pour la suite du monde devient prise de possession de l’espace, une manière de dire «c’est à nous, ça». Parallèlement, les créateurs s’étaient donné l’Association professionnelle des cinéastes et avaient commencé à bombarder le gouvernement du Québec de mémoires réclamant le changement de la loi du cinéma et la création de mécanismes d’aide à la production, au nom même de la préservation de l’identité nationale (60). La situation du cinéma et le destin du Québec sont directement liés, dit Denys Arcand, dans l'article intitulé «Des évidences», paru dans le numéro de Parti pris consacré au cinéma québécois :
Le cinéma canadien n'a pas besoin d'argent, ni non plus de scénario, il n'est pas entravé par les limites de l'ONF. Tout cela ce sont de faux problèmes, des épouvantails qu'on se dresse pour se masquer le vrai problème qui lui, est grave et sanglant : le destin du cinéma québécois (comme de tous les arts), est collé au destin du Canada français. Si notre cinéma a fait quelques progrès ces derniers temps, ces progrès sont parallèles à la conscience nouvelle que le Québec vient de se donner. Une production artistique nationale n'est méritée que par un peuple debout. Notre cinéma à l'heure actuelle, pour paraphraser André Brochu, il permet d'entrevoir ce que serait un cinéma québécois, — non plus cinéma d'échec, mais de conquête, où culture et quotidienneté se rejoindraient enfin. Et maintenant que des québécois se sont levés et mis en marche à grands risques, il est vrai que chez les cinéastes on soupçonne des velléités de révoltes pelliculaires. J'ai bien peur que tout cela ne finisse par faire de la peine à bien des gens (61).
    Au début de la période, plusieurs cinéastes affirment d’abord cette identité par le rassemblement dans «l’album» (tel que défini plus haut) des portraits de groupes (films régionaux) et d’individus (tous les «profils» et films sociaux). Tout ce qui concourt à revaloriser les personnes et leur culture, d’abord à leurs propres yeux et ensuite à ceux des autres, devient une prise de position nationaliste (62). Il s’agit là d’un nationalisme ethnique, et non encore politique, qui se résume surtout en une conscience de sa situation de «frères de sang», selon Werner Nold (63), ou bien de son état de «souris canadiennes-françaises catholiques», selon Didier Dufour dans Un pays sans bon sens. Avec un vieux mot français, qui a encore cours en Gaspésie ou dans Charlevoix, on pourrait dire que c’est un cinéma de l’«acharnation», c’est-à-dire de la reconnaissance de liens aussi forts que ceux de la chair. C’est pourquoi il intègre et valorise la tradition folklorique dans toutes ses manifestations (chansons, danses, contes, vieux meubles, etc.), car elle reste encore un des meilleurs moyens d’arrimer le nouveau nationalisme aux classes populaires (64). Il ne distingue pas entre les classes sociales, du moins au cinéma,  et tend à éliminer toutes distinctions de statut socio-économique (65). Certains portraits prennent à l’occasion une coloration directement politique. Elle est évidemment inévitable lorsqu’on fait parler Le chanoine Lionel Groulx, historien ou lorsqu’on cite Marie-Victorin : «Nous ne serons une véritable nation que lorsque nous cesserons d'être à la merci des capitaux étrangers, des experts étrangers, des intellectuels étrangers; qu'à l'heure où nous serons maîtres par la connaissance d'abord, par la possession physique des ressources de notre sol, de sa faune et de sa flore». La vie économique (Les administrateurs, Dubois et fils, Le prix de la science) donne lieu à quelques réflexions très lucides sous l’angle nationaliste. Dans un autre secteur, Le sport et les hommes et Un jeu si simple rappellent tous deux la fameuse émeute ayant suivi la suspension de Maurice Richard en 1955; et ce n’est pas pour rien que le célèbre hokeyeur figurait dans Les raquetteurs.

     À la fin d’À tout prendre, Claude Jutra se plaît à filmer un graffiti «Québec libre», après avoir affirmé qu’il est temps de «penser à autre chose». On pourrait citer encore quelques autres références politiques disséminées dans certains films, mais c’est avec Le chat dans le sac de Gilles Groulx, tourné en janvier et février 1964 et sorti l’été suivant au Festival international de Montréal, qu’est livré le premier film directement nationaliste. Son héros peut sembler perdu sous certains aspects, mais sa position nationaliste est clairement affirmée. De plus, il l’appuie sur une analyse politique et économique dont il développe les principales composantes d’une façon très articulée. Ce nationalisme reste toutefois ambigu : Claude affirme au point de départ «Je suis Canadien français, donc je me cherche»; il ne dit pas «Je suis Québécois...». Est-il besoin de rappeler ici que des partis indépendantistes, dont les membres se définissent comme Québécois existent déjà depuis quatre ans, que le roman a déjà ses héros qui ont adopté cette identité (66), que le FLQ a déjà posé plusieurs bombes au nom de la même idéologie? Groulx est d’ailleurs conscient de «l’indécision» de son personnage:
Michel Patenaude : Votre film pose le problème nationaliste dans toute sa complexité et le personnage de Claude est rendu à l’endroit où en sont la plupart des Canadiens francais, c’est-à-dire indécis quant à leur sort.
Gilles Groulx : Tellement que le film assume tout ce qu’il y a de vague chez les Canadiens français, pas parce que j’ai l’habileté de le faire, mais parce que je suis obligé de me conformer à ce qui vit et à ce qui ne vit pas, à ce qui est précis et à ce qui est imprécis (67).
Il faut le reconnaître, le cinéma québécois est, sur ce point, un peu en retard avec la pensée qui anime les jeunes intellectuels dans la société québécoise. Les rédacteurs de Parti pris, par exemple, ont déjà adopté les catégories des théoriciens des luttes de libération en Afrique et en Amérique latine (Memmi, Fanon, Berque) et n’hésitent pas à parler des Québécois en tant que «colonisés» qui commencent à réaliser leur situation et à prendre les moyens pour en sortir. Le film de Groulx n’en fournit pas moins les meilleurs arguments possibles à tous les jeunes qui se réclament du nationalisme politique pour s’afficher «séparatistes».

    Sorti quelques mois plus tard, mais tourné quelques mois plus tôt, à l’automne de 1963, Jusqu’au cou (Denis Héroux, avec la collaboration au scénario de Denys Arcand, Gilles Groulx, Pierre Lemelin et Jean Savard, production de l’Association des étudiants de l’Université de Montréal) affiche tout aussi nettement son option «séparatiste» avec l’inclusion de scènes documentaires qui donnent la parole à Pierre Bourgault, Bernard Landry, Pierre Maheu et, dans une séquence spectaculaire, à des manifestants au moment de l’affaire Gordon. Lancé au Château, sur la rue Saint-Denis, le film n’aurait pas eu un grand succès d’assistance, mais il n’en manifeste pas moins la sensibilité de toute une génération d’étudiants.

    À la fin de la période, à compter de 1967, les films deviennent de plus en plus explicitement nationalistes (68), en entier ou dans des séquences significatives. C’est le cas de La visite du général de Gaulle au Québec, Entre la mer et l’eau douce, Mon amie Pierrette, Poussière sur la ville, Ce soir-là, Gilles Vigneault, C’est pas la faute à Jacques Cartier, Le dossier Nelligan, Épisode, FLQ. De Perrault, Un pays sans bon sens marque le point ultime de cette démarche; cette réflexion articulée sur la notion même de pays aboutit, un peu malgré son personnage principal, Didier Dufour, à l’affirmation que le Québec a maintenant remplacé le Canada comme pays dans l’esprit d’un grand nombre de ses habitants. Il survient au moment où même ceux qui ne partagent pas la visée séparatiste commencent à définir comme Québécois l’ensemble des citoyens du Québec (69). Affirmé d’abord comme appartenance ethnique, le nationalisme de contestation du pays est maintenant devenu une idéologie politique, proposée par un parti organisé.

La langue française et la prise de parole

    On connaît l’adage célèbre «La langue gardienne de la foi, et vice-versa». La langue française au Québec a, jusqu’aux années 60, joué le role de valeur-refuge. Dans le cinéma du début de la décennie, elle prend une dimension nouvelle qui est liée, mais non réductible, au nouveau nationalisme.

    En effet, s’il y a une dimension «valeur-refuge» dans la lutte des cinéastes canadiens-français pour la constitution d’une section autonome à l’ONF, à la fin des années 50, très vite elle éclate dans de nouvelles approches. La première, dans l’ordre chronologique, est liée à la recherche de nouvelles frontières et partant, de l’élargissement de l’espace culturel. Avec la série «Ceux qui parlent français», les Canadiens français vont découvrir que leur distinction linguitique au Canada leur sert de lien avec un ensemble de pays parmi les plus dynamiques de la planète. Il y a la France, bien sûr, que Petit discours de la méthode fait redécouvrir en tant qu’un des pays les plus avancés au plan scientifique et technologique, et que La France revisitée confirme comme haut lieu de culture. Il y a aussi, et peut-être surtout, ces pays africains et asiatiques, découverts dans À l’heure de la décolonisation, Rencontre à Mitzic et Rose et Landry, qui se révèlent des lieux exemplaires par leur bouillonnement culturel et politique, au moment où ils viennent de terminer leur lutte de décolonisation politique et où s’amorce une intense reflexion sur la culture. En plus de cette série, quelques autres films proposent les mêmes perspectives : Le Niger, jeune république, Algérie 1962 ; deux films de la série «Comparaisons» : Jour de mariage et Trois pays, trois grand-mères. Il en ressort normalement pour le spectateur une fierté d’appartenir à un grand ensemble qui ne peut qu’être viable, compte tenu de sa grandeur et de sa volonté d’évoluer en français. Sans la mettre trop de l’avant, la situant «entre les images», si l’on peut dire, tous ces films comportenti une vision nationaliste très claire : si ces pays pauvres trouvent dans leur nationalisme un dynamisme de développement, pourquoi n’en serait-il pas de même au Québec? (70)

    Seul film de «Ceux qui parlent français» situé au Québec, De Montréal à Manicouagan s’émerveille de ce que le génie capable de construire le barrage Manic 5 (rebaptisé plus part «Daniel-Johnson») s’exprime en français. Pour la première fois, la conception et la gérance d’une réalisation technique immense et ultramoderne sont confiées à des Québécois francophones au lieu de l’être à une grande firme américaine. On peut y voir une illustration du slogan que le RIN vient de populariser, «On est capable». Aucun film ne revendique encore directement le français comme langue de travail, mais dans certains, on peut voir une certaine dénonciation de l’«anormalité» de devoir parler anglais dans les bureaux du centre-ville de Montréal (Le temps des amours, Caroline, La Bourse et la vie) ou simplement pour trouver du travail (Entre la mer et l’eau douce). Pour certains des Administrateurs , la question de la langue va de pair avec des choix culturels pour prendre une nette coloration nationaliste et déterminer des choix économiques.

    Si «on est capable» de construire des barrages, on a aussi le droit de parler, semblent avancer les cinéastes. En plus de l’aspect «affirmation nationale» déjà souligné par le choix du cinéma direct de la part de plusieurs créateurs, presque tout le courant documentaire va donner lieu à une gigantesque conquête de la parole. Pour le meilleur et pour le pire, une grande partie du cinéma québécois des années 60 est un cinéma de la «parole vécue» (Perrault). Les cinéastes eux-mêmes prennent directement la parole en conversant avec leurs interviewés ou même en lisant les commentaires off  des images, sans compter, évidemment, tout ce que le travail technique de cadrage ou de montage des films implique comme «discours». Surtout, ils tâchent de donner la parole à un grand nombre de personnes. On retrouve ce courant avec Huit témoins, Gros-Morne, St-Jérôme et bien d’autres films. C’est toutefois Pierre Perrault qui pousse le plus loin la démarche et qui en tire toutes les implications. Peu après Pour la suite du monde, il livre son fameux texte «Discours sur la parole» (71) qui exalte la langue des gens de l’île aux Coudres et en révèle toute la richesse. Tous ses autres films par la suite, ainsi que plusieurs de Brault, Portugais et Lamothe puisent à ce trésor inépuisable de la langue populaire. Heinz Weinmann parle d’une «dialectique de la parole et du silence, omniprésente dans l’imaginaire québécois» et théorise sur l’enfant comme être muet (l’infans signifiant étymologiquement «celui qui ne parle pas») (72). Dans cette perspective, le cinéma de la parole devient un signe privilégié de la sortie collective de l’enfance et de la libération. Le Québécois n’est plus «celui qui ne parle pas», il peut nommer les personnes et les choses, ce qui représente le premier contrôle qu’il exerce sur elles. Comme le chante Gilles Vigneault à l’époque, les «gens de parole» se mettent rapidement à parler de liberté (73).

    Ce cinéma veut libérer aussi de la honte de «mal parler». La langue des Québécois a peut-être ses défauts (anglicismes, prononciation molle) mais, dans les campagnes surtout, là où elle a conservé davantage les idiomes des régions françaises d’origine, elle se montre d’une incroyable richesse et d’une grande fécondité dans la création de néologismes et d’expressions typiques (à commencer par les «sacres»).

    Autre forme de prise de parole, le cinéma valorise la chanson des poètes populaires d’ici (Félix Leclerc, troubadour de Jutra, Gilles Vigneault dans plusieurs films de Lamothe, Claude Gauthier dans Entre la mer et l’eau douce de Brault, La Bolduc dans Swing la baquaise de Masse, etc.) en un temps où la chansonnette française prenait toute la place que le «hit-parade» américain concédait aux autres à la radio et dans les «juke-box». Ces films montrent bien à quel point les Leclerc, Vigneault, Léveillée, Gauthier, etc., ont droit à leur place dans les salles prestigieuses à côté des Trenet, Brassens ou Brel.

L’éducation

    Un très grand nombre de films abordent le sujet (voir l’Index thématique). Au début de la période, plusieurs films de «Panoramique» et du «Monde du travail» présentent des personnage quasi analphabètes et qui manquent des bases nécessaires pour s’adapter aux changements technologiques. Quelques films vantent le système en place (Carrefour de la vie, Collège contemporain), mais déjà, l’éloge n’est pas unanime : Le prix de la science et Cyrias Ouellet, homme de science font état des carences dans l’enseignement des sciences. Bientôt, les critiques deviennent très nombreuses, au moment même où se déroule le travail de la Commission Parent. Seul ou avec d’autres se moque assez férocement de la morale réactionnaire enseignée à l’Université de Montréal et donne la parole à un des professseurs (Guy Rocher) qui en fustige le manque d’ouverture. Peu après, Trouble-fête dénonce la domination des clercs dans les collèges classiques, ce que Le chat dans le sac reprend à sa façon en s’en prenant au système qui «enseigne la foi plutôt que la manière de penser, ... sous la surveillance hypocrite des confesseurs». Ces personnages de la fiction ont toutefois eu la chance de fréquenter l’école jusqu’à l’âge adulte, ce qui n’est pas le cas des jeunes «témoins» bien réels de Bacheliers de la cinquième, de Jeunesse, année 0, de Huit témoins ou encore des adultes de Gros-Morne, dans Les voitures d’eau, L’école des autres, etc.

    On trouve peu de traces de la réforme de l’éducation dans le cinéma. C’est un film de commande, Opération 55, qui montre les efforts pour restructurer le système et éviter l’éparpillement des ressources. Les changements de structure se devinent seulement dans Notes sur la contestation, qui ne s’intéresse aux cégeps que parce que les étudiants les occupent en 1968. Ce film met toutefois en évidence que l’objectif premier de la réforme, l’accession d’un plus grand nombre à des études supérieures, est en voie de se réaliser. Quelques films, comme Comment savoir et L’école des autres, témoignent de la recherche de nouvelles méthodes pédagogiques. Mais dans l’ensemble, on constate qu’après avoir contesté abondamment le système et en avoir révélé toutes les failles, les cinéastes ne se sont plus intéressés aux efforts pour le transformer.

L’économie

    Quelques films seulement traitent de la vie économique. En début de période, Les mains nettes montre les conséquences de la modernisation des équipements dans le travail de bureau. Puis la série «Le monde du travail» illustre sous plusieurs facettes la transformation en cours des méthodes de gestion et d’organisation du travail; une invitation pressante y est faite à se préparer à des changements majeurs, comme on a déjà commencé à le faire aux États-Unis. Peu après, comme pour prouver la pertinence de la série, La grande aventure industrielle racontée par Édouard Simard et Dubois et fils révèlent les difficultés de l’entreprise familiale canadienne-française, qui n’a pas su s’adapter à temps aux règles du jeu de la grande entreprise moderne. Au même moment, Le prix de la science insiste sur les rapports qui doivent exister entre la recherche pratique dans les universités et le monde de l’industrie.

    En 1961, Les administrateurs établit très clairement ce que sera l’orientation nouvelle des jeunes Canadiens français les plus intéressés à entrer dans le secteur de l’économie. Il représente, comme nous l’avons vu précédemment, une prise de position nationaliste en faveur de la langue française au Québec. Mais sous l’angle directement économique, il propose une orientation inédite. À l’alternative «Est-il plus avantageux pour un jeune Canadien français de s’imposer par sa compétence dans la grande entreprise (dominée par les multinationales américaines surtout) et de gravir un à un les échelons du pouvoir, ou bien de fonder sa propre entreprise, petite au début, mais que l’on contrôle et que l’on peut développer à sa manière propre?», il ne donne pas de réponse catégorique, mais le spectateur sent clairement, à cause, entre autres, du témoignage du jeune et brillant économiste Raymond Garneau, qui a quitté une grande firme anglophone pour entrer dans l’empire Desjardins, que la sympathie des réalisateurs va à la seconde partie de l’alternative. On sait aujourd’hui que cette position était un peu en avance sur son temps, puisque la présence canadiennne-française dans la vie économique des «grandes ligues» ne surviendra qu’avec les années 70. Mais la graine était semée...

    En 1965, La Bourse et la vie arrive comme une réponse au problème de financement de l’entreprise soulevé par Édouard Simard et par le fictif entrepreneur de Dubois et fils. La connaissance des mécanismes des marchés boursiers devient maintenant essentielle. Bien sûr, un certain nombre de Canadiens français, qui travaillaient pour les grandes entreprises, les connaissaient déjà. Mais le film de Dansereau devient une incitation à s’impliquer dans cette institution qui exprime de la façon la plus évidente le fonctionnement du système capitaliste; s’en abstraire équivaudrait à accepter de vivre dans un sous-développement chronique. Il s’en dégage aussi — et c’est peut-être le plus important — une vision nouvelle où les notions de profit et d’intérêt ne sont plus assimilées à de la malhonnêteté, où l’argent lui-même ne fait plus partie d’un imaginaire qui l’apparente à une souillure. Lieu de pouvoir traditionnellement détenu par des anglophones, la Bourse devient maintenant une institution dont les Québécois peuvent s’emparer et qu’ils peuvent faire servir à leurs intérêts.

c) Les valeurs qui montent

    La contestation des valeurs-refuges et des institutions en place fait émerger un certain nombre de valeurs nouvelles dont les films témoignent et que, peut-être, ils contribuent à diffuser.

La tolérance

    Probablement parce que plusieurs cinéastes vivent des situations d’intolérance à l’intérieur même de l’organisme qui les emploie, ce thème est présent dès la fin des années 50. Il en est d’abord question dans La communauté juive de Montréal. Un peu plus tard, Devlin tourne L’immigré moins pour mettre en scène la nécessité de l’adaptation culturelle pour un migrant que pour fustiger l’intolérance du village où il tente de s’intégrer. L’année suivante, dans L’héritage, entre autres thèmes, il dénonce encore l’hypocrisie et les superstitions des milieux ruraux qui ne veulent pas intégrer le jeune étranger, fils bâtard d’un concitoyen, mais jusque là inconnu, venu essayer de refaire sa vie sur la terre reçue en héritage. Dans les commentaires de quelques films de la série «Comparaisons», surtout Quatre enfants du monde avec Marcel Rioux comme expert invité, le mot est prononcé à plusieurs reprises. Toute cette série, d’ailleurs, dans sa facture même, constitue une assez formidable leçon de tolérance. Arthur Lamothe en fait aussi un thème capital de Poussière sur la ville: dans Macklin (nom fictif qui représente n’importe quelle petite ville du Québec), l’intolérance des élites traditionnelles, curé et marchand en tête, devient mortelle pour la jeune femme du héros. On n’en parle pas directement dans La P’tite Bourgogne, mais la cohabitation entre Blancs et Noirs, francophones et anglophones, peut être considérée comme une belle leçon de tolérance raciale.

L’ouverture à l’étranger, le pluralisme et la relativisation culturelle


Ces valeurs sont, bien entendu, des corollaires de celle de tolérance. Des séries comme «Ceux qui parlent français», «Comparaisons» et «L’humanité à l’épreuve», ainsi que tous les films tournés à l’étranger, révèlent que les Québécois ne sont pas fermés sur eux-mêmes (l’ont-ils déjà été?) et qu’ils manifestent une grande curiosité pour l’ailleurs. Plus important encore, cet intérêt n’est pas surtout celui que l’on porte superficiellement sur des éléments exotiques ou folkloriques, mais les cinéastes privilégient l’aspect humain et présentent les étrangers avec leurs coutumes et problèmes réels. Cet «étranger» est aussi parfois ce membre d’une communauté culturelle cohabitant sur le même territoire : les Amérindiens, les Italiens de Montréal, les Juifs, etc. Beaucoup de films deviennent ainsi des invitations à vivre le pluralisme.
Le meilleur fruit du pluralisme bien assumé reste la relativisation culturelle. «Quand je me regarde, je me désole; quand je me compare, je me console», dit l’adage populaire. Beaucoup renversent aussi les propositions, se désolant de la comparaison. Mais que l’on se désole ou que l’on se console en prenant en compte ce qui arrive de l’étranger, l’effet est le même : on relativise les valeurs qui commandent notre vie, on cesse d’en faire des absolus. À la suite de ses voyages à New York et en France, même Alexis Tremblay réalise que son «île-pays» n’est pas tout le monde, que sa vision de l’histoire comme valeur-refuge supporte mal la confrontation avec la réalité et que ses rêves de vieille appartenance française relèvent de l’illusion.

Le féminisme

    Si l’identité canadienne-française s’affirme à l’ONF par l’arrivée massive de jeunes Canadiens français, ce n’est pas par l’entrée des femmes dans le milieu de la production qu’une nouvelle vision de la condition féminine va pouvoir émerger. Au cours des années 60, deux femmes seulement accèdent à la réalisation, Monique Fortier et Anne Claire Poirier. La première retournera à son premier métier, le montage, après deux réalisations seulement, dont une seule touchera un aspect dit «féminin» (La beauté même). La seconde ne dirige que quatre films, dont deux avec des personnages féminins en vedette et un seul (De mère en fille) qui touche expressément la condition féminine par le biais de la grossesse et de l’accouchement. Les réalisateurs, même les plus progressistes, ne sont pas encore disposés à faire de la place dans leur groupe pour quelques femmes. Cette quasi-absence dans la production et dans les lieux de pouvoir à l’ONF explique l’absence de «Profils» et de portraits féminins dans les séries du début de la période. Bien entendu, dans les films de leurs collègues masculins, les revendications féminines n’ont que la portion congrue. Cela ne veut pas dire, toutefois, qu’on ne peut pas constater une réelle évolution dans la représentation féminine à l’écran.

    Sur le féminisme proprement dit, il n’existe que le diptyque L’essor féminin et Les femmes parmi nous. Le premier n’est que traduction et adaptation (pour une mince partie), par Jacques Bobet et Jacques Godbout, de Women on the March de l’équipe anglaise. Il traite du mouvement féministe anglo-saxon surtout. Bobet réalise le second, qui traite surtout de l’obtention du droit de vote par les femmes de France . La situation québécoise n’obtient que de brèves mentions dans les deux films. On y entend la première sénatrice canadienne-française, Marianna Jodoin, inviter les femmes à sortir davantage de la maison pour s’impliquer dans les affaires sociales. Thérèse Casgrain est évidemment donnée en exemple. Cependant, on ne dit que le Québec souffre d’un retard certain comparativement aux autres provinces canadiennes pour ce qui touche l’égalité des femmes au travail. Un seul autre film parlera du féminisme, en sujet secondaire : Le chat dans le sac, et, fait tout aussi amusant que révélateur, c’est Claude qui l’amènera en reprochant à sa «blonde» Barbara de ne pas être assez féministe.

    S’il n’est pas directement question de féminisme dans les films de la période, plusieurs productions présentent des portrait de femmes qui en vivent toutes les valeurs. Dès 1957, Louis Pourtugais plaide pour la conservation officielle du nom propre des femmes dans Il était une guerre («Je ne veux pas savoir le nom de ton mari, mais le tien», dit le contremaître à Monique lors de son entrée à l’usine). La mère du héros montre d’ailleurs beaucoup plus de personnalité que son mari et ses deux grands fils. Peu après, dans Tout l’or du monde, le seul personnage qui peut prendre les décisions importantes est la mère de famille. Un peu plus tard, Louis-Joseph Papineau présente avec Henriette Bédard, la femme du député et maire de Québec, un personnage brillant (malgré des idées parfois réactionnaires parce qu’anglophiles), intelligent, volontaire et qui exerce beaucoup plus d’influence que son mari. En 1960, L’héritage offre aussi un personnage de jeune femme fort déluré pour l’époque.

    La série «La femme hors du foyer» (mais qui s’est appelée d’abord «La femme au travail») est mise en chantier en 1963 à l’ONF. Il s’agit de tracer quatre portraits de femmes jeunes et modernes, selon quatre formes esthétiques différentes. Bien que deux femmes (Poirier, Fortier) aient déjà réalisé et monté plusieurs films, on ne les retrouve dans aucun générique. Quatre hommes les réalisent, dont trois ont écrit eux-mêmes les scénarios: Caroline de Perron et Dufaux, Fabienne sans son Jules de Godbout, Solange dans nos campagnes de Carle. Patry tourne Il y eut un soir. Il y eut un matin, d’après un scénario d’Andrée Thibault (seul nom de femme dans un générique de la série). Après coup, il semble assez évident que les quatre réalisateurs ont été davantage intéressés par l’expérimentation du média cinéma (le 35 mm et toutes ses possibilités techniques, la direction de comédiens, le jeu de la fiction, etc.) (76) que par le sujet lui-même. En un sens, ils se «pratiquaient» pour les longs métrages qu’ils réaliseraient bientôt avec des scénarios proches de leur vécu. Louise Carrière juge sévèrement cette série : «Loin de nous présenter des portraits réels ou des approches vivantes, ces films ressemblent plutôt à des pastiches et s’apparentent aux mots d’esprit : plusieurs femmes vont réciter leurs boniments mais nous n’apprendrons rien sur elles» (77). Ce jugement me semble sévère, car malgré quelques notes agaçantes et compte tenu que l’objet principal de la série ne fut pas vraiment de parler de féminisme, les portraits de Fabienne, Solange, Caroline et Françoise font découvrir des femmes vivant une nouvelle situation : elles sortent de la maison et travaillent dans des milieux professionnels (sauf Solange, mais Patricia, l’animatrice de télévision venue l’interviewer, en fait partie), vivent de façon très autonome, même si elles ont un mari ou un «chum», et ne comptent pas sur un homme pour leur vie affective. Leur indépendance et leur personnalité peuvent séduire plus d’un homme qui n’a pas peur des femmes libres.

    À part cette série, dans la plus grande partie des films, fictions comme documentaires, les hommes occupent les rôles principaux et déterminent l’évolution de l’action. Toutefois, même si la majorité des rôles féminins restent traditionnels (très peu vont à l’université ou occupent des postes importants), les femmes sont presque toujours plus intéressantes que les hommes. Ainsi en est-il dans Le temps des amours, Seul ou avec d’autres, À tout prendre, La terre à boire, Jusqu’au cou (Héroux), Le festin des morts, La neige a fondu sur la Manicouagan, Poussière sur la ville, Épisode, St-Denis dans le temps, Entre la mer et l’eau douce. Dans Le révolutionnaire, Jean Pierre Lefebvre va même jusqu’à tuer tous ses jeunes hommes pour ne laisser survivre que la mystérieuse femme blonde, symbole de l’«éternel féminin» (78); son héros d’Il ne faut pas mourir pour ça se fait continuellement ballotter par les évènements, mais toutes les femmes de sa vie ont beaucoup de personnalité. Avec Ça n’est pas le temps des romans, Fernand Dansereau compose pour une mère de 35-40 ans un rôle que n’ont pas renié les féministes de l’époque. Bien sûr, on trouve aussi des personnages de femme-enfant et de «ménagères» très traditionnels (Trouble-fête et Caïn, La vie heureuse de Léopold Z., Le viol d’une jeune fille douce, Manette, Délivrez-nous du mal, Chantal : en vrac, etc.). Mais les rôles les plus évolués et les plus forts sont presque tous féminins; dans la majorité des films, leur force vient souligner la faiblesse des rôles masculins, leur indécision, leur errance intérieure.

    Fait amusant et fort significatif, quelques-unes des femmes libres, engagées dans une carrière, autonomes financièrement et émotivement, présentent un caractère exotique : la Noire Johanne (qui se fait passer pour une Haïtienne) d’À tout prendre, la juive anglophone Barbara du Chat dans le sac, la Française de Patricia et Jean-Baptiste, l’anglophone Mary d’Il ne faut pas mourir pour ça. On pourrait ajouter les belles Indiennes qui manifestent une étonnante liberté sexuelle devant les missionnaires du Festin des morts. Besoin de ménager les susceptibilités de la censure? Attrait pour l’étrangeté? Désir de pluralisme de la part des cinéastes? Volonté d’aller chercher du sang neuf à l’extérieur de l’album? Sans doute tout cela à la fois, avec aussi une certaine crainte devant la femme d’ici (79), celle des rapports quotidiens au travail et à la maison. De plus, comme l’exprime clairement Claude à la fin du Chat dans le sac, l’étrangère est aussi «une étape dans son évolution», elle sert à sortir du modèle traditionnel; c’est après avoir connu et aimé Barbara qu’il peut revenir à Manon la Québécoise. Par ailleurs, c’est précisément pour lutter contre cette tendance que Héroux tourne Valérie; il veut «déshabiller la p’tite Québécoise» pour que les gens d’ici cessent de fantasmer la femme avec les corps et les comportements des Suédoises d’Ingmar Bergman ou avec ceux des héroïnes de Truffaut (80).

    Dans la période étudiée, le temps des films «par les femmes et pour les femmes» n’est pas encore venu. Il n’est qu’amorcé. Avec La beauté même, Monique Fortier tente de définir la beauté dans un regard de femme, car jusqu’à présent, c’est le regard de l’homme qui a toujours imposé ses critères. L’essai n’est guère concluant, même aux yeux de la réalisatrice, qui n’aime pas beaucoup parler de ce film. Dans les films des hommes, les grands thèmes liés à la condition féminine (égalité dans l’emploi, contrôle sur son corps, autonomie financière, garderie, etc.) sont presque tous ignorés. Même la contraception — et pourtant la «pilule» arrive à ce moment-là — ne provoque que de brèves références (Kid sentiment, Gros-Morne, Valérie), et si l’avortement semble relativement facile à obtenir (À tout prendre, Manette, Le viol d’une jeune fille douce), on ne le réalise que dans À tout prendre. Avec De mère en fille, en toute fin de période, Anne Claire Poirier livre une réflexion en profondeur sur quelques aspects du vécu féminin relié à la grossesse et aux bouleversements qui s’ensuivent dans la vie familiale. Par les réactions qu’il provoque et les suites auxquelles il donne lieu (le programme «En tant que femme» dans les années 70), ce film peut être considéré comme un film-charnière dans l’évolution de la vision féministe à l’écran au Québec.

Amour, érotisme et libération sexuelle

    Ce n’est pas par des films québécois que commence à s’inscrire dans le cinéma l’idée de libération sexuelle: les films du Suédois Bergman ou du Japonais Shindo, qui jouissent d’une plus-value esthétique, font accepter certaines audaces érotiques dans les comportements dès le début de la décennie 60. Les films québécois suivent bientôt le mouvement, devenant de plus en plus audacieux selon la libéralisation progressive des critères des censeurs du Bureau officiel. Bien que le montré reste encore très pudique — il en sera de même jusqu’à Valérie  — on trouve une étonnante liberté sexuelle dans les films de fiction, dès La femme-image (81), L’héritage, À tout prendre et Le chat dans le sac. Les autres longs métrages de fiction illustrent la même attitude : La terre à boire, Jusqu’au cou, Caïn, La corde au cou, Délivrez-nous du mal, etc. Même les films historiques (Le festin des morts de Dansereau, Champlain d’Arcand et ses magnifiques dessins d’Indiennes de Frédéric Back) témoignent de cette évolution. D’un film à l’autre, les seins nus, bientôt les fesses et les caresses sont montrés en des plans plus longs et plus explicites. Après Valérie, sorti le 2 mai 1969, il ne restera plus à montrer que la nudité masculine intégrale et le hard core.

    Si les gens baisent de plus en plus librement (malgré le fait que la contraception ne semble pas exister...) et accordent davantage de place à la tendresse, il n’y a toutefois plus beaucoup d’amours heureuses dans les films. On comprend que depuis toujours, le bonheur, surtout conjugal, n’est pas un très bon sujet de roman, ou de film — les gens heureux n’ont pas d’histoire —, et que seuls les drames offrent de l’intérêt. Mais même les personnages secondaires connaissent le triste sort des héros. Au début de la période, dès «Panoramique», malgré un discours encore optimiste sur le sujet dans la plupart des films, on constate la disparition de l'amour avec Il était une guerre et Les mains nettes. Dans les courts et moyens métrages de fiction qui suivent (L'héritage, L'immigré, Dubois et fils, Nomades), l'amour reste une force positive et une source de dynamisme pour le couple. Dans la tradition documentaire, on évoque à peine le sujet, mais on y croit encore dans Le temps perdu, Chantal : en vrac, Épisode, etc. Par la suite, il y a bien le romantisme, encore un peu adolescent, de Seul ou avec d'autres, de Trouble-fête, de Jusqu'au cou, Pas de vacances pour les idoles ou de C'est pas la faute à Jacques Cartier, qui donne de belles finales heureuses (au moins sous cet aspect). Mais dans presque tous les «classiques» de la fiction (À tout prendre, Le chat dans le sac, Il ne faut pas mourir pour ça, Entre la mer et l'eau douce, etc.), les couples se séparent et la principale raison en est l'immaturité ou l'indécision des hommes. Le titre même du film de F. Dansereau, Ça n'est pas le temps des romans montre un certain fatalisme, que ne réussit pas à atténuer une finale artificiellement optimiste. Dans La neige a fondu sur la Manicouagan, la conjointe décide finalement de ne pas quitter son homme, mais on ne constate pas un bien grand amour. Dans Poussière sur la ville, aucun des deux époux ne sait aimer, mais pour une des rares fois (avec La corde au cou, Le grand Rock), c'est la femme qui manque de maturité. Pas d'amour heureux non plus dans Le révolutionnaire, Patricia et Jean-Baptiste, Mon ami Pierrette, Manette, Carnaval en chute libre. Les protagonistes de YUL 871 passent une fin de semaine agréable à Montréal et ceux de Nominingue depuis qu'il existe vivent un bel été, mais pour ces derniers,  il n'y a que sur le sable ou sur la neige que le mot «amour» peut s'écrire. Cette dernière phrase résume presque à elle seule la vision masculine de l'amour dans les années 60.

Socialisme

    Dans le roman, la poésie et l'essai de cette même période, le syndicalisme et la solidarité sociale s'accompagnent très souvent de prises de position socialistes. Une revue comme Parti pris affiche nettement une telle orientation. Ce thème est presque complètement absent au cinéma. Il n'y a que Exil en banlieue, de la série «Comparaisons» (1959), pour louanger le socialisme suédois qui, avec la propriété de toutes les terres, permet une planification serrée de l'urbanisme. Sur ce point, la Suède est montrée à l'avant-garde.
    Il faut ensuite attendre 1968 et St-Jérôme pour entendre réellement parler de socialisme. Dans ce film de Fernand Dansereau réalisé avec la coopération de beaucoup de citoyens de la petite ville au nord de Montréal, plusieurs citoyens actifs dans les comités de relance industrielle et les organismes d'animation sociale s'affichent clairement socialistes et essaient de trouver des façons locales de l'appliquer. Même le pharmacien Aimé Thibault, président de la Commission industrielle, croit qu'on se dirige vers le socialisme, mais qu'il faut y aller par étapes! Dénoncé par la Chambre de commerce de Saint-Jérôme, le film n'en a pas moins connu une diffusion massive dans les groupes de réflexion sociale et politique : 400 000 personnes l'ont vu et discuté, selon Dansereau.

Urbanisme

    Cette valeur se traduit surtout par l'expression de «rénovation urbaine» durant les années 60. Quelques films abordent le sujet, mais la vision n'est guère optimiste. En 1959, Exil en banlieue montre des exemples réussis de planification par l'État (Suède) ou par la municipalité (Marseille, banlieues de Londres et de Rotterdam) et propose un pareil type d’action pour le Québec. On n’en entend plus parler jusqu’en 1967, moment où Jacques Godbout réalise Vivre sa ville, une commande de la Société centrale d’Hypothèque et de Logement. Avec ce qu’on peut considérer comme de l’humour noir, le réalisateur propose aux citoyens de se donner des administrateurs municipaux compétents pour que les promoteurs rénovent au lieu de démolir des habitations encore valables. L’année suivante, Giraldeau, avec Les fleurs, c’est pour Rosemont et Bulbulian, avec La P’tite Bourgogne, incitent les Montréalais à s’impliquer directement dans l’amélioration de leur quartier. Seul Bulbulian peut constater un certain succès avec son groupe des Ilots Saint-Martin qui s’organise pour faire entendre sa voix jusqu’aux plus hautes sphères du pouvoir.

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