Conclusion
J’ai entrepris cette étude dans le but de mieux
connaître le cinéma francophone produit au Québec entre
1958 et 1969 et pour découvrir les rapports existants entre les
films et la Révolution tranquille, cette dynamique sociale qui leur
est parallèle dans le temps. Avant d’établir ces rapports,
je veux souligner quelques points, liés à l’histoire du cinéma
en lui-même, que la recherche a mis en évidence.
Au point de départ, j’émettais comme
hypothèse que le «cinéma de la Révolution tranquille»
pourrait commencer avec la réalisation de la série «Panoramique»
qui fut tournée à partir de l’été 1957 et scénarisée
dans les mois précédents, au même moment où
se faisait la lutte des francophones pour la reconnaissance de leur identité
à l’ONF. Cette hypothèse s’est pleinement confirmée.
De plus, l’étude permet maintenant d’avancer que le cinéma
québécois moderne débute avec les films de cette série
plutôt qu’avec Les raquetteurs, comme l’affirment en général
les livres d’histoire. Il ne s’agit pas de nier l’importance des Raquetteurs
qui, par sa forme nouvelle, par le type de présence différent
qu’il apporte au coeur d’une réalité et par le renouveau du
documentaire qu’il a suscité, a vraiment mérité de
devenir film-manifeste, film-fétiche et finalement symbole d’une
étape nouvelle, celle du cinéma direct. Mais regardé
de plus loin, il reprend sa dimension réelle, celle d’un documentaire
plutôt banal, dont les audaces formelles n’ont plus que l’intérêt
d’avoir été les premières à être risquées;
même la photographie apparaît maintenant sans grande originalité.
Au plan du contenu, il ne s’éloigne pas de ce que montrent tous les
travelogues, reportages et films touristiques de l’époque.
Les films de «Panoramique», de leur côté,
ne bouleversent rien au niveau formel. Ils empruntent une esthétique
assez traditionnelle, pas tellement différente du mélodrame
qui avait fait les beaux jours de la production commerciale une décennie
plus tôt et que le téléroman, à la suite du
radio roman, vient d’imposer sur le petit écran. Mais leur orientation
thématique et leur vision sociale leur confèrent un caractère
progressiste qui ne sera guère dépassé, sauf en de
très rares occasions, dans la décennie suivante. Si on veut
privilégier cet aspect, plutôt que les composantes formelles
(toujours plus reluisantes), pour parler de la modernité du cinéma,
c’est «Panoramique» qu’il faudrait dorénavant citer comme
«cinéma-charnière» et ouverture à une nouvelle
ère.
Cela m’apparaît d’autant plus évident
que la série fut aussi une école de cinéma pour un grand
nombre de cinéastes qui vont, peu après, être identifiés
à l’aile la plus progressiste de l’ONF. Une des surprises de cette
recherche fut de découvrir que la carrière de plusieurs des
grands noms reliés au cinéma direct (Dansereau, Brault, Groulx,
Dufaux, Carrière) a débuté par la fiction. Michel Brault
et Georges Dufaux font chacun les images de trois films de «Panoramique».
Gilles Groulx en monte trois. Fernand Dansereau, qui n’a, auparavant, réalisé
qu’un documentaire, en plus de travailler avec Bernard Devlin, en réalise
deux et en scénarise un autre. Louis Portugais a déjà
quelques réalisations de documentaires à son actif, mais y
trouve enfin des sujets qui lui tiennent à coeur. Pierre Patry, Marcel
Carrière, Jean Dansereau, Michel Régnier y font leurs premières
expériences de travail cinématographique. C’est dans la série
que Claude Jutra réalise son premier long métrage et que Léonard
Forest apprend son métier de producteur. Tous ces jeunes cinéastes
y découvrent la création de la fiction en compagnie de «vétérans»
comme Bernard Devlin, Jean Roy et Marc Beaudet. Immédiatement après
«Panoramique», plusieurs d’entre eux (Groulx, Dufaux, Forest,
Carrière, Patry) se retrouvent pour l’adaptation de la série
«Le monde du travail», aussi réalisée sur le
mode de la fiction et proche, par l’esprit, de «Panoramique».
Fernand Dansereau a plus tard affirmé (1) que «Panoramique»
a été pour lui et plusieurs autres «un élan»;
il me semble évident que cet «élan» a déterminé,
autant pour plusieurs cinéastes que pour Dansereau, les postulats
thématiques de la meilleure part de leur carrière subséquente.
Même qu’après s’être un peu libérés de l’engouement
pour le direct, c’est au moment de leur retour à la fiction (ou
du moins au documentaire métissé de fiction dans sa forme
(2) que les Patry, Jutra, Groulx, Dansereau, Brault, Carrière, etc.,
produiront leurs oeuvres les plus significatives.
Ce que je viens d’affirmer remet en cause une des
affirmations fondamentales de presque tous les écrits historiques
au sujet du cinéma québécois, à savoir que le
cinéma direct a fourni la preuve la plus éclatante du génie
cinématographique des Québécois. Sans minimiser l’importance
de l’influence du direct, pour le meilleur et pour le pire, comme il en
a été question dans le chapitre 2, cette recherche démontre
que cette influence est sans proportion — du moins pour les années
60 — avec ce qu’il représente réellement : un petit nombre
de films, le plus souvent improvisés, récusant la nécessaire
mise en scène et les techniques essentielles du cinéma, rarement
bien réussis, ne trouvant leur sens — au-delà des prouesses
techniques des cameramans ou du pittoresque anecdotique de certains interviewés
— que dans le travail du montage, donc dans la parole des cinéastes
et non dans celles des gens à qui il prétend la donner. Les
véritables chefs-d’oeuvre du cinéma direct, ceux qui en reproduisent
vraiment l’idéologie et qui ne font aucune concession au documentaire
traditionnel, se comptent sur les doigts d’une seule main. Comment expliquer
cette influence démesurée? Avant tout, je crois, par un certain
«terrorisme intellectuel» de quelques cinéastes et critiques
possédant de très fortes personnalités et habiles à
jouer d’une mode mettant en valeur le non-conformisme formel tel que promu
par quelques cinéastes français et une pressse européenne
complaisante. Il apparaît qu’il y a un immense malentendu dans le succès
du cinéma direct, malentendu dont des cinéastes comme Dansereau,
Groulx, Jutra, Brault, Lamothe, Carle, Carrière, etc., ont été
à la fois les facteurs et les victimes. Facteurs parce qu’ils ont
joué le jeu du «cinéma vécu», même
sans y croire vraiment (ce que démontrent toutes les composantes formelles
de leurs films); victimes parce que le succès obtenu a retardé
leur accession au cinéma qu’ils voulaient vraiment faire. Tous ces
cinéastes ont, à un moment ou l’autre de leur carrière,
exprimé l’opinion que seule la fiction permet l’expression originale
d’un auteur en même temps qu’elle favorise vraiment l’exploration de
l’imaginaire d’un peuple. Pierre Patry n’a jamais pensé autrement
et n’a utilisé qu’une mise en scène de fiction, même
dans ses documentaires. Gilles Carle a exprimé l’idée presque
au début de la décennie; Gilles Groulx a suivi, puis Fernand
Dansereau, Michel Brault, Jacques Godbout, Marcel Carrière, etc.,
tous ceux-là passant d’ailleurs à la fiction aussitôt
qu’ils en ont la chance (3). Les jeunes cinéastes accédant
au métier au milieu de la décennie (Arcand (4), Héroux,
Lefebvre, Leduc) empruntent directement la voie de la fiction, eux aussi
pour le meilleur et pour le pire, même s’ils subissent l’influence
de l’idéologie du «cinéma du vécu» théorisé
par Groulx et Brault.
Parallèlement aux premiers succès du
direct, l’ONF produit, en nombre encore plus grand, des documentaires à
la facture traditionnelle comme, entre autres, Les petites soeurs
et Le chanoine Lionel Groulx, historien de Patry, Félix Leclerc,
troubadour de Jutra, Alfred Desrochers, poète de Fournier,
La Chaudière et Les petits arpents de Garceau, Les
bacheliers de la cinquième et Jour après jour de
Perron, Les dieux de Godbout, Algérie 1962 de Portugais
et Martin, Mémoire en fête de Forest, etc. Elle permet
aussi à Bernard Devlin, qui a réalisé Les brûlés,
film continuellement louangé de la série «Panoramique»(5),
de réaliser des courts et moyens métrages de fiction (L’héritage,
L’immigré, La misère des autres, Dubois et fils) qui présentent
une des visions sociales les plus progressistes. Il en est de même
avec les courtes fictions de F. Dansereau (La canne à pêche),
de Carrier (Nomades), de Le Boursier — sur un scénario de
Carle — (Tout l’or du monde), de Poirier (La fin des étés).
Tous ces films, il me semble, mériteraient d’être redécouverts
et de prendre place dans les anthologies à côté des
«classiques», revus toujours avec plaisir et intérêt,
que sont Bûcherons de la Manouane (Lamothe), Golden Gloves
et Voir Miami (Groulx), Pour la suite du monde et toute l’oeuvre
de Perrault, Champlain et Les Montréalistes (Arcand),
La visite du général de Gaulle au Québec (Labrecque),
etc.
Le cinéma et la Révolution tranquille
L’introduction de cette recherche définissait
les trois grands paramètres selon lesquels on peut regarder le cinéma
d’une époque donnée avec le contexte qui lui donne naissance.
L’analyse des films a ensuite déterminé comment chacun s’articulait
selon un ou plus d’un de ces paramètres. Elle a mentionné
à quelques reprises que tel film apparaissait complètement
anachronique, dans sa forme ou dans son contenu, parfois dans les deux,
par rapport à l’époque de sa réalisation. Puis l’index
thématique et ensuite l’analyse de l’imaginaire, ont dégagé
un grand nombre de données. Le parcours de ces différentes
étapes peut amener à diverses conclusions. Il permet, entre
autres, d’établir comment le cinéma créé au
moment de la Révolution tranquille en est un reflet (ou miroir,
ou témoin ), un agent et un historien. Rappelons ici qu’aucun
de ces aspects n’est exclusif des autres et que le plus souvent ils cohabitent
à divers degrés dans la majorité des films.
a) Les films comme reflets
D’une façon ou de l’autre, tout film reflète
un aspect du monde dans lequel il est créé et où il
vient prendre place. C’est sa dimension «inventaire» du milieu.
L’important est évidemment de bien dégager de quoi et comment
il témoigne.
Une première constatation : on découvre
peu de reflets directs de la Révolution tranquille dans les
films. Aucun film n’en relate la chronique évènementielle
dans son ensemble (6). Un historien qui n’aurait que cette source pour en
établir les faits aurait de la difficulté à découvrir
les actions importantes et leurs acteurs. Il pourrait découvrir
un certain nombre de faits importants (Opération 55, certaines
actions du FLQ, La visite du Général de Gaulle au Québec,
la répression policière de la Saint-Jean-Baptiste en 1968
dans Taire des hommes, etc.), mais il manquerait d’un cadre général
pour les situer. Même après avoir vu 300 films, il n’aurait
entendu l’expression «Révolution tranquille» que deux
fois, et uniquement dans un contexte où elle apparaît négativement.
En effet, avant même de commencer le visionnement des films, il m’avait
semblé que la récurrence de l’expression pourrait être
un indice intéressant de l’intérêt porté par
les cinéastes. Comme on sait qu’elle apparaît dès 1960,
je surveillais son expression dans tous les films réalisés
après cette année-là. Eh bien, il a fallu attendre
jusqu’à Jeunesse année 0, tourné à l’été
de 1964 par Louis Portugais, pour l’entendre dans la question principale
posée aux jeunes interviewés : «Le Québec vit
actuellement une Révolution tranquille, comment vivez-vous ça?»
Les réponses retenues laissent presque toutes entendre qu’il n’y a
eu aucune révolution. Le seul autre film où on la prononce
est aussi de Portugais (Notes sur la contestation) et date de 1968
et il y est aussi affirmé qu’elle n’a jamais existé! Dans la
critique, son apparition date de 1965, dans un article de Léo Bonneville
(7), qui ne lui manifeste pas beaucoup de sympathie; je ne l’ai presque jamais
lue par après. Je surveillais aussi l’apparition du mot «modernisation»,
que l’on retrouve très souvent associé à Révolution
tranquille : il a pu m’échapper, mais je ne crois pas l’avoir entendu.
Autre forme de reflet direct manquant, les personnalités
politiques et technocratiques qui furent les acteurs les plus importants
de la Révolution tranquille sont pratiquement absentes des films;
les Jean Lesage, Paul Gérin-Lajoie, René Lévesque, Jean
Drapeau, etc., ne sont aperçus que dans de très rares films,
souvent de commande et produits par le gouvernement lui-même (Présence
culturelle du Québec de Desmarteau, par exemple, ou Opération
55 de Vergnes). Même constatation pour les grandes réformes
de structures administratives, pour la démocratisation de l’éducation,
les nouveaux programmes sociaux comme l’assurance-hospitalisation et l’explosion
des HLM. Dans aucun film, il n’est fait état de la naissance des
partis politiques indépendantistes, bien qu’on voit certaines manifestations
du RIN dans quelques films. On n’assiste pas non plus à la formidable
expansion du syndicalisme ni à la déconfessionnalisation
de la CTCC devenant CSN. Rien n’est dit au sujet de grands évènements
comme la nationalisation des principales compagnies d’électricité,
la création des sociétés d’État comme la Caisse
de dépôts et de placements ou SIDBEC, les bombes du FLQ (sauf
dans le court film de Masse en 1967), le «samedi de la matraque»,
etc. Un grand symbole de la Révolution tranquille, le barrage de
Manic 5 (rebaptisé Daniel-Johnson), a toutefois séduit Arthur
Lamothe qui en a fait presque un «acteur» de deux films (De
Montréal à la Manicouagan, La neige a fondu sur la Manicouagan);
on retrouve d’autres barrages dans Québec... puissance industrielle
(Michaud), film de publicité gouvernementale tourné en 1959
pour vanter les possibilités industrielles de la province et dont
l’optimisme est tel que le spectateur peut se demander pourquoi on a besoin
d’une révolution! Autre grand symbole, le métro de Montréal
(entré en opération à l’automne de 1966) n’est montré
que dans deux brèves scènes, la première montrant son
inauguration dans Chantal : en vrac (J. Leduc) et la seconde montrant
Valérie (Héroux) y circulant. Avant 1967, on n’apprend
presque rien de l’exposition universelle qui est en chantier depuis quatre
ans; même après l’évènement, ce qu’il a provoqué
ne ressort d’aucun film. En somme, presque tous les faits mentionnés
dans les pages 15-18 du chapitre 1 sont ignorés par les cinéastes.
Sous cet aspect, le miroir serait plutôt déformant (8). Il faut
dire toutefois que les personnalités évoquées et toutes
ces réalisations se retrouvent abondamment au petit écran,
dont les reportages satisfont habituellement tous les besoins d’information.
Malgré tout, il reste étonnant que, dans l’ensemble, après
1960, les réalisateurs et scénaristes n’aient pas jugé
intéressant d’y arrimer leurs films-essais.
Toutefois, les films témoignent, le plus souvent
indirectement, mais parfois avec grande clarté, de ce que j’ai appelé
dans le chapitre sur la Révolution tranquille les «Principaux
éléments idéologiques».
Le slogan du RIN, «On est capable», premier
de ces éléments idéologiques, se retrouve assez magnifiquement
reflété, au moins dans les cinq premières années
de la période (entre 1958 et 1963), dans tous les films manifestant,
sous divers aspects, un facteur de revalorisation culturelle. L’ensemble
de la série «Profils et paysages», par exemple, tous
les autres portraits de personnalités locales, l’exploitation d’un
symbole comme celui de Manic 5 et les commentaires de beaucoup de films
viennent confirmer aux Québécois qu’ils peuvent être
aussi créateurs que n’importe quel autre peuple. La promotion du
cinéma direct comme mode d’expression original, la mise en oeuvre
des festivals locaux, le succès critique (sinon public) de plusieurs
films dans les festivals à l’étranger (Pour la suite du
monde à Cannes en 1963), vont dans le même sens et donnent
à beaucoup de cinéastes, comme à leur public, une
confiance en soi nouvelle. Fait paradoxal, ce dynamisme disparaît
vers 1964 avec l’arrivée de la fiction dont la majeure partie propose
des «héros» mous, indécis, sans métier,
indéterminés, inactifs, manquant de confiance en soi, incapables
d’agir, apeurés, «en vrac», errant «entre la mer
et l’eau douce», etc. Il est tout à fait paradoxal, en effet,
qu’après que le cinéma eût proposé des modèles
d’action et de pensée claire comme Papineau et Lafontaine, Lionel
Groulx, Marie-Victorin, Pellan, Borduas, Félix Leclerc, de jeunes
administrateurs assoiffés de pouvoir, des constructeurs de barrages,
des sportifs triomphants, etc., un cinéaste en arrive à dire
: «Je suis canadien-français, donc je me cherche...» (Le
chat dans le sac). Ce personnage se retrouve tout aussi bien dans À
tout prendre, La corde au cou, Il ne faut pas mourir pour ça, Poussière
sur la ville, Entre la mer et l’eau douce, St-Denis dans le temps, pour
ne nommer que quelques titres d’auteurs différents, et revient, sous
de multiples avatars, dans presque toute la fiction. Cette absence de définition
du héros semble clairement voulue comme telle, comme on a pu le voir
dans la section intitulée «La non-combativité»
(page 653).
L’élément idéologique, «De
Canadien français à Québécois», est également
bien illustré. Le terme «Québécois» tarde
à venir tant dans les films que dans la critique. Il ne sera vraiment
énoncé comme position claire qu’a partir de 1967, dans Entre
la mer et l’eau douce (avec le téléphone de Reggie Chartrand
à une ligne ouverte radiophonique et la chanson de Claude «Je
suis de nationalité québécoise française»),
dans Un pays sans bon sens (tourné entre 1967 et 1969). L’importance
accordée à la symbolique du RIN et le montage très
subtil de La visite du Général de Gaulle au Québec
en font un plaidoyer assez explicite pour l’indépendance du Québec.
Mais déjà, avec des films de promotion comme Le Québec...
puissance industrielle ou encore Présence culturelle du Québec
et surtout avec l’affirmation nationale claire des Québécois
à l’ONF et le cinéma de revalorisation culturelle qu’ils
créent, l’identité québécoise était
bien ancrée dans les esprits. Dans la littérature cinématographique,
il n’y a que le numéro spécial de Parti pris (avril
1964), intitulé «L’ONF et le cinéma québécois»
qui donne vraiment son nom à la nouvelle réalité; les
rédacteurs du numéro spécial de Liberté
(mars-juin 1966), presque tous cinéastes, ne parlent que de cinéma
«canadien». La critique retarde elle aussi : même dans
ses derniers numéros, en 1967, Objectif ne parle encore que
de cinéma «canadien», et Séquences fait
de même. En creux de ce nationalisme se retrouve aussi cet autre élément
idéologique que j’ai appelé «La langue de chez nous»,
cette promotion du français d’ici que l’on fait autant dans le cinéma
direct, par exemple celui de Perrault, qui accrédite sa valeur,
que dans la chanson de Leclerc, Vigneault ou Gauthier, ou même de
Joël Denis (dans Pas de vacances pour les idoles de Héroux),
qui prend sa place à côté du rock anglophone (9).
Autre élément, «Profanation et
laïcité», se reflète peu de façon directe
: il y a l’anticléricalisme de certains films (Seul ou avec d’autres,
Le chat dans le sac, Les Montréalistes, Poussière sur la ville,
etc.), l’univers du doute profond dans Le festin des morts, la démystification
de la religion dans le cinéma de Perrault; le mot «laïcité»
est prononcé dans Le chat dans le sac. Toutefois, aucun film
n’évoque la réforme de l’Église ni le phénomène
des défroqués. Le passage à une société
profane se trouve clairement, bien qu’indirectement et non explicité,
dans la disparition progressive de toute référence religieuse
dans les films, comme si cette réalité ne faisait plus partie
de la vie ou du système de références des gens. Entre
la mer et l’eau douce reste ici un des meilleurs témoignages :
Claude couche avec une prostituée au début du film et va, dès
le plan suivant, à la confesse et à la messe, mais dès
qu’il arrive en ville, il n’est plus question de religion, sinon pour une
courte parodie de la messe de minuit de Noël. Le passage à une
société profane (au sens strict) se réalise donc dans
les films, probablement plus que dans la société en général,
mais n’est jamais réfléchi comme tel. Il en est de même
pour la «morale personnaliste», dont témoigne la plus
grande partie des films par la liberté même de leur propos et
l’importance accordée aux destinées individuelles. Du même
coup se réalise aussi cet autre élément idéologique,
intitulé «Pluralisme et tolérance». L’existence
même de certains films aux propos parfois provocants, le peu de censure
observé, la liberté de la critique (10) indiquent bien que
le temps des chasses aux sorcières est terminé.
Dans l’ensemble, le cinéma n’a pas fait
écho à «Égalité et indépendance»,
formule idéologique pour exprimer les nouvelles aspirations féministes.
Rien ne signale l’élection d’une première femme députée,
et bientôt ministre, à Québec, ou la création
de la Fédération des femmes du Québec. Avec «Panoramique»,
quelques portraits de femmes fortes sont apportées. Le documentaire
Les femmes parmi nous fait état du féminisme français
et de l’obtention du droit de vote, mais ne dit que très peu de
choses sur la condition féminine en 1960, moment où il est
réalisé. Les hommes qui réalisent la série
«La femme hors du foyer» détournent en quelque sorte les
films de leur visée initiale — la série devait s’appeler «La
femme au travail» — pour en faire surtout des expériences très
personnelles de cinéma d’auteur. On peut toutefois y trouver quelques
indices intéressants d’un changement des mentalités. Quelques
oeuvres de fiction proposent certains personnages féminins forts
(À tout prendre, Jusqu’au cou, La corde au cou, Le festin des
morts, etc.), mais ils ne portent les valeurs féministes qu’accessoirement.
Il faut attendre 1967 et De mère en fille d’Anne Claire Poirier
pour obtenir un reflet plus globalisant de la situation.
S’il est un des éléments idéologiques
dont le cinéma témoigne le mieux, c’est bien l’éclatement
de la famille et la fin du baby boom. Presque aucun film ne représente
une famille dite «normale». Le divorce n’est pas encore coutume
(même dans Valérie, tourné à l’automne
de 1968, l’homme seul avec son fils est un veuf), mais les personnes seules
abondent et les rares couples stables ne font presque pas d’enfants. La recherche
de nouveaux modèles de vie «familiale» tels que popularisés
par le mouvement hippie dès 1965 et dont on entend beaucoup
parler ici, n’apparaît toutefois pas dans les films. Pas plus d’ailleurs
que les nouvelles attitudes envers l’homosexualité, envers laquelle
les films conservent une position plutôt réprobative. Dans le
roman créé parallèlement (Godbout, Jasmin, Aquin), «l’expérience
amoureuse positive est fréquemment associée à un projet
de libération collective» (11); Ce n’est pas le cas au cinéma
qui ne présente que très rarement des couples amoureux, mariés
ou non.
Le refus du système, tel que développé
et justifié intellectuellement par les jeunes intellectuels de Parti
pris, se voit également peu reflété. Les catégories
de «dominé» et de «colonisé» utilisées
par Parti pris, certains jeunes romanciers (Renaud, Jasmin, Major), certains
poètes (Miron, Chamberland) ne trouvent pas leurs équivalents
dans les films, sinon dans Le chat dans le sac (Claude affirme qu’il
lit Parti pris, Les damnés de la terre de Fanon,
La révolution cubaine, etc.) et quelques autres films de Groulx
(12), de Portugais et de Godbout. Certains personnages de Lefebvre (Le
révolutionnaire, Jean-Baptiste) vivent cette situation de colonisé,
jusque dans leur imaginaire, mais ils ne manifestent jamais une conscience
claire de leur état et restent amorphes; comme si le réalisateur
avait décidé qu’il suffit de montrer des êtres aplatis
pour susciter une réaction. La solidarité tiers-mondiste, qui
accompagne souvent les luttes contre les idéologies trop restrictives
des valeurs-refuges et qui fournit des modèles théoriques aux
jeunes intellectuels, trouve toutefois une résonnance très
grande, surtout au début de la décennie 60, avec Le Niger,
jeune république, Algérie 1962, À l’heure
de la décolonisation et les autres films de la série «Ceux
qui parlent français» et avec la série «L’humanité
à l’épreuve». Elle s’atténue par la suite, mais
revient avec Afrique libre en 1967.
Enfin, le dernier élément idéologique
souligné, la ville comme lieu de modernité, ne trouve pas
un écho très favorable chez les cinéastes, sauf dans
un film de commande, Vivre sa ville, que Godbout réalise de
façon impersonnelle pour la Société centrale d’Hypothèque
et de Logement. Dans les oeuvres libres, si quelques films vont montrer
le dynamisme de Montréal (YUL 871) ou le charme de Québec
(Te retrouver, Québec), ou encore tenter de revaloriser certains
quartiers (À Saint-Henri le cinq septembre), la majorité
des autres montrent un Montréal plutôt laid et le représentent
davantage comme un lieu qu’on fuit (Le chat dans le sac) ou qu’on
habite parce qu’on est obligé. Ceci ne m’apparaît pas un reflet
de la situation réelle.
En résumé, de ce rapide tour d’horizon
de la constellation idéologique il se dégage que le cinéma,
au moins dans la première moitié de la période et
dans la grande période du documentaire, reflète assez bien,
quoique surtout indirectement, ce qui s’est passé au plan de l’imaginaire
en transformation pendant les années de la Révolution tranquille.
Fernand Dansereau dira plus tard : «Il faut pouvoir s’imaginer pour
se connaître; il faut pouvoir s’imaginer autre pour se libérer»
(13). C’est précisément ce que le cinéma de 1958-1964
a provoqué : une féconde mise en images. Il a fourni aux Québécois
un miroir assez fidèle de ce qu’ils étaient. Par la suite,
il a plus que limité ses ambitions et le miroir s’est considérablement
rétréci : les films de fiction ne témoignent plus,
pour la majorité, que de la morosité de certains milieux intellectuels
montréalais (14).
b) Les films comme «agents de l’histoire»
Dans son article du numéro spécial de
Parti pris consacré au cinéma, Jacques Godbout constate
que
l’expérience de «Temps présent» était
comparable à une sorte de psychanalyse “sur le terrain” qui transformait
autant le documentariste que le documentarisé. Or des hommes ne peuvent
pas se regarder longtemps dans le miroir du documentaire sans choisir soit
de casser le miroir, soit de se transformer (15).
Dans les premières années de la période étudiée,
il apparaît assez évident que le «miroir» du cinéma
se veut aussi un «agent de l’histoire», un projet d’agir sur
elle. Il y a, en effet, un assez formidable programme d’action dans les
premiers films que réalise ou auxquels collabore Fernand Dansereau
et que j’ai inclus dans l’étude (Alfred J..... et La communauté
juive de Montréal), dans plusieurs films des séries «Panoramique»
et «Le monde du travail», dans les courtes fictions de Devlin,
dans une grande partie de ce qui se retrouve à «Temps présent».
Dans les fictions comme dans le documentaire, les cinéastes participent
de cette vision du «film-outil» que Grierson a tâché
d’inculquer à l’ONF dès ses débuts. On y retrouve des
propositions concrètes pour le développement du syndicalisme,
pour le recyclage des travailleurs à la suite du développement
technologique, pour une entrée plus audacieuse dans le monde de
la finance et de la haute administration, pour de nouvelles relations hommes-femmes,
pour l’accroissement du service social auprès des démunis,
pour une plus grande ouverture vers l’étranger et une meilleure solidarité
internationale, pour l’émergence de valeurs nouvelles comme la tolérance
et le pluralisme, pour des formes plus percutantes de nationalisme, pour
une affirmation plus énergique de la langue et de l’identité
canadiennes-françaises (et bientôt québécoises),
etc. Ces «prises de parole» qui invitent à vivre vraiment
le «temps présent», deviennent en quelque sorte des «acteurs»
des grands mouvements qui secouent alors le Québec. Diffusés
à la télévision, ils bénéficient d’un
auditoire captif jusqu’en 1961, année où Radio-Canada cesse
d’être seul diffuseur, et atteignent alors presque toute la population.
Très souvent, en divers lieux d’animation sociale, des films jouent
le rôle, comme on dit, de «déclencheurs» pour l’analyse
de situations et la recherche de solutions. Ils jouent pleinement le rôle
d’«imaginaire catalyseur» (16).
Peut-être qu’après avoir proposé
tant de changements, les cinéastes trouvent-ils qu’ils ne viennent
pas assez vite, car en abordant la fiction, ils semblent tout à coup
vouloir ignorer ce qu’il en advient, comme s’ils n’étaient plus intéressés
à «suivre le dossier» au moment où les transformations
se réalisent. Avec la fiction, les créateurs mettent l’accent
sur leur propre «psychanalyse» et sur celle de leur micro-milieu
plutôt que de poursuivre la communication agissante avec l’ensemble
du milieu. Pour certains, la recherche formelle prend le pas sur le contenu
à approfondir et à proposer. C’est le moment de la
«non-combativité», expression que j’ai empruntée
à un article de Jean Chabot au moment de la sortie de Jusqu’au
coeur (Lefebvre) et par laquelle il caractérisait un grand nombre
de personnages-clés des films du temps (17) . Dans un film précédent,
Lefebvre se plaisait à faire, selon ses propres paroles, un film
d’«inaction» (Patricia et Jean-Baptiste). Claude d’À
tout prendre va se jeter à l’eau pour fuir toute responsabilité.
Claude du Chat dans le sac refuse d’enquêter et se réfugie
en campagne pour lire les philosophes et écouter de la musique classique,
sans aucune communication avec les gens qui vivent autour. Patrick de La
terre à boire n’a pas la conscience sociale très développée,
etc. C’est assez étonnant de constater que les cinéastes qui,
quelques années auparavant, proposaient des modèles d’action,
ne voient maintenant plus qu’immobilisme ou paralysie dans la société
qu’ils ont contribué à faire avancer.
A la fin de la période, la vision du film-outil
revient en force avec quelques documentaires percutants (Gros-Morne,
St-Jérôme, La P’tite Bourgogne, Swing la baquaise, FLQ).
Ils sont l’oeuvre de vieux routiers (Giraldeau, F. Dansereau) et de nouveaux
venus (Bulbulian, Masse). De ces expériences sortira le programme
Société nouvelle (en anglais : Challenge for Change) qui,
dans son nom même, indique une volonté de revenir au cinéma
«agent de l’histoire».
c) Les films comme historiens
Des paragraphes qui précèdent ressortent
déjà plusieurs aspects relevant du travail d’historicisation
des films en regard de la Révolution tranquille. Peu intéressés
à la chronique, sans doute parce qu’ils constatent que la télévision
multiplie les reportages, les cinéastes ont une conscience claire
de témoigner des préoccupations de leur temps. Plusieurs deviennent
des intervenants dans le processus de transformation. Les actions se font
toutefois au coup par coup (film par film), avec une concertation et un
certain travail d’équipe seulement dans le cas des séries
(«Panoramique», «Ceux qui parlent français»,
etc.), sans planification générale, sans même une vision
claire de l’ensemble de la dynamique sociale, ce qui est parfaitement illustré
par la quasi-totale absence de l’expression «Révolution tranquille»
dans les films et dans les écrits sur les films (interviews,
critiques). C’est pourquoi il manque tant de pièces dans l’inventaire
(la mosaïque), tant au niveau factuel qu’à celui de l’imaginaire.
Même si à peu près tous ont une certaine conscience
sociale, personne ne part d’une théorie sociale, ni de modèles
sociologiques à retrouver et à appliquer dans la réalité
documentarisée ou symbolisée par la fiction. Ils privilégient
l’enquête, mais sans techniques rigoureuses, travaillant d’instinct
et selon leurs humeurs (18), s’efforçant ensuite de monter les films
selon leur vision d’auteur et leur propre choix de valeurs; celles-ci coïncident
souvent, mais pas toujours, avec celles de la collectivité. L’idéologie
du direct comporte même les notions d’improvisation et de spontanéité.
Malgré cette absence d’orientation et ces cadres restreints, les
films n’en «écrivent» pas moins une vision de la Révolution
tranquille, qu’il faut maintenant dégager.
Comme il a été mentionné plus
haut, l’expression de Révolution tranquille n’est pas utilisée
dans les films, même après son apparition officielle, mais sa
réalité se trouve inscrite dans les films dès «Panoramique»
et la production qui suit. Elle apparaît comme une réalité
qui agit en profondeur dans les milieux populaires et qui touche l’ensemble
de la population, aussi bien à la campagne qu’à la ville.
Une constellation de valeurs nouvelles ou réinterprétées
sont proposées en même temps que sont contestées et
transformées les principales valeurs-refuges. Même les films
d’une série comme «Profils et paysages», qui présentent
surtout les élites traditionnelles, sont tournés dans l’esprit
de proposer des modèles efficaces à l’ensemble de la collectivité.
Même les étrangers, Africains ou Asiatiques, de la série
«Ceux qui parlent français» sont amenés à
faire partie de la grande famille québécoise. Cela a été
rendu possible parce que, comme dit Fernand Dansereau en parlant de l’ensemble
des cinéastes :
«Nous avons établi avec notre milieu un premier
lien vivant et fonctionnel d’artiste où la confirmation étrangère
jouait un rôle minime. La série «Temps présent»,
puis les films de Pierre Perrault, [...] nouaient un rapport fécond
artiste/milieu dans un champ culturel qui nous appartient en propre, et
sur lequel les normes de l’autre ne jouaient plus. C’était du cinéma
par nous Québécois et pour nous Québécois (19).
Dans sa première phase, et en partie seulement par la suite, la
Révolution tranquille est donc décrite par les cinéastes
comme une aventure collective de solidarité avec tout le milieu
québécois, eux-mêmes se laissant transformer à
travers le rapport artiste/milieu. La plus éclatante manifestation
de cette aventure reste Pour la suite du monde et, dans une moindre
mesure, les trois longs métrages suivant de Perrault. À travers
ces films, l’île aux Coudres devient véritable lieu mythique
et bouillon de culture de l’utopie globalisante — elle devient microcosme
— que Perrault (souvent à l’encontre même de l’idéologie
de ses interviewés, mais cela n’a guère d’importance) veut
transmettre à l’ensemble des Québécois (20).
Au même moment, les films historiques de Denys
Arcand (Champlain, Les Montréalistes, La route de l’Ouest)
et de Fernand Dansereau (Le festin des morts) prennent aussi une valeur
emblématique, tout en soulignant des aspects différents. Par-delà
les faits historiques, rapportés d’ailleurs dans une optique nouvelle,
ils manifestent une volonté très claire d’écrire l’histoire
présente en parallèle avec ce que les représentations
plus ou moins mythiques ont charrié de grands symboles. Ainsi en est-il
de l’utilisation du nom de Champlain dans le commerce d’aujourd’hui; des
nouvelles mystiques féminines des «Montréalistes»
devenues Montréalaises; de la conquête des routes de l’Ouest
maintenant achevée, mais qui change d’axe et se poursuit dans l’exploration
spatiale; de la nécessité d’une nouvelle acculturation dont
l’attitude passée des Amérindiens pourrait servir de modèle.
Cette façon d’écrire un présent multidimensionnel se
retrouve aussi dans des films de Groulx (Voir Miami, qui s’achève
aussi par un départ de fusée, et Un jeu si simple), Carle
(Percé on the rocks), Fortier (La beauté même).
Comme il a été décrit plus haut,
vers le milieu de la décennie 60 et avec la production de films
de fiction (surtout), il se produit comme un décrochage, un désarrimage
du cinéma et de la Révolution tranquille. Les cinéastes
ne s’intéressent désormais plus à ceux qui la vivent
et en profitent, mais à ceux qui en sont exclus. Déjà,
bien sûr, il y avait eu des précurseurs dans le documentaire
: Clément Perron avait bien dramatisé le situation de jeunes
sans emploi à Sept-Iles avec Les bacheliers de la cinquième,
dès 1961; avec Jeunesse, année 0, Portugais tentait
même de prouver qu’elle n’existait pas en 1964. Ce type de solidarité
avec les exclus se retrouve par la suite dans les documentaires de Giraldeau
(Gros-Morne, Les fleurs, c’est pour Rosemont, Bozarts), de Régnier
(L’école des autres), de Bulbulian (La P’tite Bourgogne),
de Masse (Swing la baquaise, FLQ), de Dansereau (St-Jérôme),
etc. De ces films ressort surtout l’idée que la Révolution
tranquille a échoué dans plusieurs aspects de son programme
initial; seuls les films de Régnier et de Dansereau proposent aux exclus
du progrès des façons de l'améliorer. Ces personnes bien
réelles des documentaires entendent ramener les rêveurs à
la réalité.
Les cinéastes sont parmi les premiers à
profiter de certains acquis de la Révolution tranquille, entre autres
du pluralisme et de la tolérance qui permettent à leurs films
d’exister. Mais leur cinéma les présente comme s’ils en étaient
les principaux exclus. Dans leur esthétique même (recherche
formelle), leurs fictions «racontent» cette société
nouvellement permissive qui laisse ses enfants révolutionner le cinéma.
D’autre part, les histoires racontées se situent carrément
en marge de la vie réelle de l’ensemble de la collectivité.
Ou bien elles gomment à peu près toutes les références
pertinentes et se déroulent dans un huis-clos d’artistes (À
tout prendre (21), Caïn, Mon amie Pierrette, Nominingue depuis
qu’il existe [dans sa partie fictive]); ou bien elles décrivent comme
présentes des réalités déjà disparues
(le collège classique de Trouble-fête tient davantage
des années 50 que du début des années 60, même
chose pour le couvent de Valérie); ou bien elles retirent leurs
personnages des réalités vivantes pour les faire se réfugier
dans des livres ou des théories (Le chat dans le sac, Le révolutionnaire,
Où êtes-vous donc?); ou encore elles présentent des
personnages qui se complaisent dans la marge tout en profitant du système
(La terre à boire, La corde au cou, Patricia et Jean-Baptiste,
Il ne faut pas mourir pour ça, Jusqu’au coeur, Chantal : en vrac, Kid
sentiment, Wow, etc.) et qui ne font aucun effort pour communiquer avec
ce qui bouge.
«Suis-je un révolté? Oui. Un révolutionnaire?
J’sais pas», dit Claude dans Le chat dans le sac. Cela décrit
très bien la position de l’ensemble des réalisateurs des
films de fiction et de quelques documentaires (Avec tambours et trompettes,
Gros-Morne, Du général au particulier). Elle en est une
de révolte, de liquidation du passé, une façon de régler
des comptes avec leur adolescence et avec la société dominée
par l’idéologie cléricale et duplessiste quelques années
auparavant. Elle est surtout un cri (parfois poétique), le «refus
global» des cinéastes et des cinéphiles amis. Pour
reprendre l’analogie du miroir, elle est, comme au début d’À
tout prendre, éclatement du miroir, rupture d’image. C’est l’histoire
de cette libération que les films écrivent avant tout. La Révolution
tranquille des cinéastes est, comme dit Marco le professeur d’histoire
dans Jonas qui aura 25 ans en l’an 2000 d’Alain Tanner, une «revanche
du passé». Les cinéastes renient leurs catéchismes,
brisent les statues des anciennes idoles, accusent leurs pères physiques
et spirituels d’incompétence et d’impuissance. Ils ne font qu’effleurer,
et presque comme s’ils le regrettaient, le monde de l’utopie. Restant trop
«tranquille», cette «révolution» des cinéastes
refuse le rêve, se niant elle-même : les personnages deviennent
des «non-combattants» plus ou moins désespérés,
des démissionnaires moroses, des errants, parfois des paralysés
sociaux (22).
Pour Jean-Claude Labrecque, qui, en 1984, se fait
en quelque sorte historien de cette période avec Les années
de rêves, elle en est une, précisément, de «rêves»
(le pluriel est important) surtout avortés. Son personnage de jeune
ouvrier est complètement immature, tant dans son travail que dans
sa relation avec sa femme. Il ne vit toujours qu'«en attendant»
de voir son rêve de devenir musicien ou photographe se réaliser,
sans rien faire pour y arriver.
Dans le chapitre 5, j’ai tenté d’expliquer
cette attitude des cinéastes par une sorte de «choc en retour»
devant le fait qu’ils ne se sentent plus reconnus comme faisant partie des
nouvelles élites. Cette attitude en amène plusieurs à
vivre plus ou moins en vase clos. Elle entraîne à son tour des
conséquences graves. Refusant de lui offrir du rêve, le cinéma
se coupe du grand public, car celui-ci cherche au cinéma — comme
dans la littérature, la chanson ou la poésie — une excitation
de son imaginaire, une sortie et un oubli de son quotidien limitatif, le
plaisir d’entrer dans un monde différent et tout à fait harmonieux,
la réalisation d’un impossible rêve. Il ne se reconnaît
pas ou refuse l’effet-miroir (sauf dans les micro-milieux de jeunes intellectuels)
dans les héros tourmentés, statiques, inactifs, paumés,
perdants, etc., que lui offrent les films. Cela, Gilles Carle l'admet dès
1966 :
Je dirais, moi, que le public n’aime pas reconnaître
toujours la même facette de lui-même. Je ne sais pas pourquoi,
mais nos auteurs, que ce soit en littérature ou à la télé,
ont toujours présenté un certain type de héros que
j’appellerais le «héros psychologique». On n’a pas exploité,
ici, la diversité des héros, et le public est très
conscient actuellement qu’on ne le représente pas vraiment, qu’on
ne représente qu’une facette de lui, facette qu’il ne considère
pas la meilleure (23).
Cette facette trop exclusive de lui-même, c’est, son côté
fataliste, peureux de s’affirmer, incapable de se définir, attentiste,
«fils soumis», dont il veut précisément se libérer
dans le processus de la Révolution tranquille et qu’il n’aime évidemment
pas retrouver sur les écrans (24).
En tant qu’«historien» de son temps, le
cinéma de fiction des années 60 passe ainsi à côté
de la nouvelle image de soi que la télévision et l’ensemble
des moyens de culture sont en train de définir. Jacques Grand’Maison
décrivait ainsi la mutation dès 1969 :
L’image du Canadien français aliéné par
sa religion, terrien conservateur, émigré du monde contemporain,
vaincu par les Anglais, né pour un petit pain, attaché plus
aux sentiments qu’à la rationalité, replié sur son passé
et apeuré devant un avenir incertain, cette image subsiste chez ceux
qui veulent plier le réel à leurs préjugés.
Le Québécois d’aujourd’hui se définit davantage par
ses racines premières et son regard neuf sur une société
originale à bâtir. Il retrouve le goût de l’aventure collective
qui a marqué la première étape de son histoire (25).
On retrouve dans cette dernière citation les deux grandes représentations
historiques qui résument le cinéma étudié,
la fin du paragraphe décrivant la première période
et le début ce qui se passe à compter de 1963 environ. Ce
qui m’amène à dire, pour conclure cette section, que le cinéma
québécois a été un bon «historien»
de la Révolution tranquille au moment où elle s’enclenchait
et vivait ses premiers enthousiasmes, mais que par la suite, il a failli
à la tâche.
Le cinéma et les autres médias
Comparer le cinéma de 1958-1969 avec les autres
médias de communication et de culture relève d’un immense
défi qui supposerait une recherche peut-être aussi longue que
celle-ci. Je n’ouvrirai donc ici que quelques pistes, apparues au gré
du travail de documentation et qui jettent un éclairage complémentaire
sur certains points. Elle fournissent aussi ce qui pourrait devenir l’hypothèse
de base d’une nouvelle recherche, à savoir que, dans l’ensemble,
les autres médias ont été plus synchrones à
leur temps que le cinéma. Il ne sera cependant pas question ici de
la télévision : outre le fait que ses produits ne subsistent
qu’à l’état de souvenirs vagues ou de brefs commentaires (presque
toutes les oeuvres de fiction ont été détruites), il
n’existe encore que de très partielles études sur ce vaste
matériau. Heureusement, toutefois, une partie de ce qui continue
à meubler la mémoire collective à ce sujet vient précisément
de ces produits filmiques diffusés sous le titre de «Temps
présent» qui ont été analysés plus haut.
Le roman
Comme le cinéma, le roman des années
60 est marqué avant tout par l’arrivée de plusieurs jeunes
écrivains qui prennent un ton nouveau : Hubert Aquin, Claude Jasmin,
Jacques Godbout, Jacques Renaud, André Major, Réjean Ducharme,
Jean Basile, Marie-Claire Blais, etc. Ils font pénétrer, selon
Gabrielle Poulin , dans «le temps des métamorphoses» et
éclipsent quelque peu les Savard, Langevin, Lemelin, Roy, Thériault,
etc., qui ont marqué les décennies précédentes
avec leurs romans sociaux. Ce nouveau roman, résume Maurice Arguin
en conclusion de son étude (27),
en vient à expliquer la situation du Canadien français
en termes de colonialisme et à la contester, en proposant à
l’homme d’ici la triple conquête du pays, de la femme et de la parole.
[...] Le Canadien français refuse désormais la culture globale
traditionnelle, conditionnée par la domination, refus qui s’exprime,
d’une façon dramatique, à travers le meurtre de la mère,
incarnation de l’idéologie traditionnelle, à travers l’amour,
considéré comme tabou par une religion manichéenne,
à travers le rejet du passé, érigé en mythe par
l’idéologie de survivance. Secouant les empêchements à
vivre, le Canadien français revendique la liberté individuelle,
l’amour, le présent.
On retrouve dans cette citation une grande partie de l’imaginaire du
cinéma québécois de l’ensemble de la décennie
étudiée. S’il n’est pas «conquête de la femme»,
il l’est au moins «du pays et de la parole». On y retrouve
aussi une nette correspondance dans le «meurtre» de la mère
et dans la revendication du contrôle du destin individuel. Le documentaire
manifeste le même souci pour les classes ouvrière et défavorisée,
mais la fiction ne débouche pas sur le même genre d’engagement
envers les réalités sociales et politiques. Au cinéma,
par exemple, rien d’équivalent à Éthel et le terroriste
de Jasmin ou au Couteau sur la table de Godbout (même pas dans
le cinéma de Godbout...). La révolte du Cassé
de Renaud ou celle du Cabochon de Major est toutefois proche de celle
des films de Groulx.
Le théâtre
Si la décennie 1958-1969 laisse voir une extraordinaire
ouverture au théâtre d’avant-garde européen (Brecht,
Vian, Genet, Gatti, etc.) joué par des troupes comme Les Saltimbanques
ou Les Apprentis sorciers, elle ne fait que confirmer sur le plan local
le talent de Gratien Gélinas (Bousille et les justes [«bousillez
les justes»] créé en 1959), de Marcel Dubé (Un
simple soldat, Florence, etc.), de Félix-Antoine Savard (La
Dalle-des-Morts) et de Ferron (Les grands soleils). Il faut attendre
sa fin pour voir jouer les oeuvres de Robert Gurik, Michel Tremblay, Claude
Gauvreau, etc., bien que plusieurs de leurs pièces aient été
l’objet de lectures publiques, notamment au Centre d’essai des auteurs dramatiques.
Ce n’est donc pas une grande période pour le théâtre
québécois. Les liens avec le cinéma sont peu nombreux,
surtout que les cinéastes montrent fort peu d’empressement à
utiliser les acteurs de la scène. On peut toutefois constater que la
pièce de Gélinas est très proche de la vision sociale
de la série «Panoramique», que Tremblay pourrait être
considéré comme un héritier de l’esprit du cinéma
direct, que Gauvreau viendrait comme radicaliser les positions des films de
Groulx.
La poésie
Comme je l’ai signalé au chapitre 4, pas moins
de sept cinéastes de cette époque ont écrit et publié
de la poésie (Portugais, Groulx, Fournier, Godbout, Perrault, Lefebvre,
Régnier) et certains figurent dans toutes les anthologies. Avant
de devenir cinéastes, Gilles Carle et Louis Portugais participent
à la fondation de L’Hexagone qui veut, selon Carle, «faire une
poésie qui part de notre milieu culturel» (28). C’est déjà
établir des liens étroits entre les deux modes d’expression.
Toutes les anthologies illustrent la fécondité de la poésie
durant les années 60. En introduction à la leur, Laurent Mailhot
et Pierre Nepveu avancent que
S’il fallait placer une phrase en exergue à la production
de la période d’une douzaine d’années qui suit la fondation
de l’Hexagone, c’est à Anne Hébert (29) qu’on pourrait l’emprunter,
dans le prélude au «Mystère de la parole»: «Et
moi je crois au mystère de la poésie, je crois au salut qui
vient de toute parole juste, vécue et exprimée. Je crois à
la solitude rompue comme du pain par la poésie (30).
Avec cette importance accordée à la parole, nous nous retrouvons
en plein dans le documentaire (parfois direct) de Perrault, Brault, Godbout
ou Lamothe. On pourrait même ajouter que tout le cinéma que
j’ai appelé «de l’album» ne fait que «rapailler
l’homme», pour utiliser la belle expression traditionnelle avec laquelle
Gaston Miron à titré son fameux recueil (31). Toutefois, il
m’apparaît que le cinéma n’a pas su explorer l’imaginaire autant
que la poésie l’a fait et qu’il retarde sur le plan thématique.
Aucun film, par exemple, qui n’aille aussi loin en créativité
que «Compagnon des Amériques» ou «L’octobre»
de Miron, composés en 1963; ou encore que L’afficheur hurle
(écrit en 1965 par Paul Chamberland) qui, avec l’oeuvre de Miron,
représente sans doute un des sommets de la poésie québécoise.
Si on y retrouve plusieurs des grands thèmes du cinéma (le
pays, l’aliénation, la parole, les racines, etc.), il y a en plus
une «marche à l’amour» (Miron) que les films ne savent
inventer.
La chanson
Généralement considérée comme de la poésie
«mineure», la chanson n’en atteint pas moins parfois des sommets
(32). Ainsi en est-il de celle de Gilles Vigneault, poète à
la hauteur des meilleurs, qui devient le barde le plus populaire de la décennie.
Nul, mieux que lui, n’assume le pays dans tout ce qu’il est («Mon pays,
c’est l’hiver») et ne dessine des portraits aussi justes et dynamiques
de ses habitants, aussi bien les «Ti-cul Lachance», «Zidor
le prospecteur» et autres voisins que les personnages mythiques comme
«Jos Montferrand» ou l’Indien «Jack Monoloy». Les
chansons et monologues de Vigneault, c’est l’équivalent de ce que
les «Profils et paysages» et les meilleurs documentaires de Perrault
et de Lamothe apportent au cinéma. Plusieurs autres chansonniers «rapaillent»
aussi des portraits pour l'album, en plus de chanter l’amour et le pays dans
les boîtes à chanson : Claude Léveillée et son
«Frédéric» (33), Claude Gauthier et son «Grand
six-pieds» de «nationalité québécoise française»
(34), Raymond Lévesque et «Bozo les culottes», Georges
Dor et ses ouvriers qui s’ennuient à «La Manic» (35),
Hervé Brousseau, Jean-Pierre Ferland, Pierre Calvé, Clémence
Desrochers, etc. Dans les chansons de ces compositeurs-interprètes
-— que des artistes comme Pauline Julien et Monique Leyrac portagent aux quatre
coins du Québec et même en Europe — il y a un optimisme
et une façon de retrousser l’aliénation et le malheur qui ne
se retrouvent pas au cinéma; la plus belle illustration en est sans
doute «Tout l’monde est malheureux» de Vigneault qui, en paroles,
raconte la même chose que les films, mais qui, en musique et turlutes,
éclate d’humour et d’espoir. Beaucoup de poèmes chantés
véhiculent le même nationalisme ethnique que le cinéma;
certains (de Vigneault, de Gauthier) vont même plus loin dans l’affirmation
claire du pays des Québécois.
En plus de ces chansons plus «sérieuses»,
il y a aussi la chansonnette avec des interprètes et des groupes
qui, pour la première fois, chantent du rock ’n roll et des ballades
en français. Sur des paroles et une musique de Stéphane Venne,
Renée Claude termine la décennie 60 en chantant partout
C’est le début d’un temps nouveau
La terre est à l’année zéro
La moitié des gens n’ont pas trente ans
Les femmes font l’amour librement
Les hommes ne travaillent presque plus
Le bonheur est la seule vertu
... Et l’infini ne nous effraie pas.
Le cinéma ne partage pas un tel optimisme! À la fin de
notre période, Robert Charlebois vient faire le lien entre la chanson
des poètes et la musique populaire. A ce moment, la chanson est
vraiment ce qui rassemble le plus la population et ce qui donne le plus
de fierté. Elle est le lieu où s’exerce la plus forte créativité.
Les revues spécialisées
Les stands et les librairies spécialisées
diffusent un assez bon nombre de revues d’analyse culturelle et sociale
(Relations, Maintenant, Vie des arts, Culture vivante, etc.), mais les analystes
retiennent habituellement Cité libre, Liberté et Parti
pris, les trois revues qui cristallisent les prises de position
et qui définissent plus directement les idéologies nouvelles.
On trouve des liens très directs entre chacune d’elles et le milieu
du cinéma.
Récemment, un des anciens rédacteurs
de Cité libre, Guy Cormier, la définissait ainsi
:
C’était essentiellement la voix de ceux qui n’avaient
pas de voix. Qui n’avaient pas assez de voix pour crier avec assez de force
le rejet d’un cléricalisme oppresseur ou dénoncer un régime
politique (celui de Maurice Duplessis) qui entraînait notre population
vers l’abîme. Le caractère fortement mercantile du nationalisme
de l’Union nationale lui répugnait spécialement.
Après 1959, donc après la mort de Maurice
Duplessis, Cité libre est devenu une sorte d’idée
folle. Puis elle est tombée dans un long sommeil (37).
Au moment où elle commence à paraître, en 1950, elle
est, dit André-J. Bélanger, la «revue des courants
d’air» (38), l’expression étant prise ici dans son sens très
positif d’arrivée d’air frais. Des intellectuels de la trentaine
l’animent : Pierre-Elliott Trudeau, Gérard Pelletier, Jean Le Moyne,
Réginald Boisvert, Pierre Juneau, Maurice Blain, René Lévesque,
etc., dont plusieurs sont venus des mouvements d’action catholique. Presque
tout ce que le Québec compte d’universitaires progressistes (Fernand
Dumont, Léon Dion, Marcel Rioux, etc.) y collaborent occasionnellement.
Elle se définit comme anticléricaliste (mais non anticléricale),
à cause des excès de pouvoir du clergé, tout en s’affichant
croyante; elle revendique le pluralisme (39), la plus grande liberté
académique possible (plusieurs de ses rédacteurs oeuvrent dans
les universités) et la liberté de l’information; elle propose
le libéralisme en économie, mais à condition qu’il
soit civilisé par une pensée sociale; enfin, elle est antinationaliste
à cause de l’utilisation que fait Duplessis de ce sentiment et au
nom d’une ouverture à l’universel.
Les liens de Cité libre avec le milieu
du cinéma sont directs : Gérard Pelletier, Réginald
Boisvert, Jean Le Moyne, René Lévesque, Gilles Marcotte,
Marcel Rioux viennent travailler comme recherchistes ou scénaristes
à l’ONF à la fin des années 50; Pierre Juneau y entre
dès 1949 comme administrateur et occupe des postes importants dès
1954; il est le numéro un francophone, jusqu’à la nomination
de Guy Roberge, le premier commissaire francophone, avec qui il devient
très vite ami. On retrouve la pensée «citélibriste»
dans les séries de la fin des années 50, surtout dans «Panoramique»
: le jeune avocat généreux et le jeune journaliste qui se compromet
dans Les 90 jours (Portugais), ressemblent d’assez près aux
personnalités de Trudeau et de Pelletier (auteur du scénario...).
On reconnaît aussi la générosité de la vision
sociale de la revue et son personnalisme dans les films dirigés
ou scénarisés par Fernand Dansereau, dans Il était
une guerre (Portugais, scénario de Boisvert) et les films de fiction
de Devlin. Avec les années 60, le pouvoir idéologique des
«citélibristes» à l’ONF s’estompe presque complètement
et ce sont les cinéastes, dont plusieurs nouveaux arrivés,
qui prennent le leadership.
Cette nouvelle affirmation, elle vient, pour une bonne
part, de cinéastes attachés à la revue Liberté,
fondée en 1959. Ses principaux collaborateurs furent surtout des
poètes et des intellectuels gravitant à l’intérieur
ou autour de l’Hexagone, des «réformistes», dira plus
tard Jacques Godbout (40). On y retrouve Godbout, Hubert Aquin, André
Belleau (41), Gilles Carle, hommes de forte personnalité, comme on
sait. À Liberté, on ne professe aucun credo sinon celui
qui est affirmé par le nom de la revue, qui entend accorder une grande
place à l’analyse culturelle et même à la création.
On y publie aussi bien des reportages et des essais que des nouvelles et
des poèmes. Même si l’on n’affiche aucune idéologie structurée,
on y est nationaliste, laïciste et anticlérical, sensibles aux
valeurs de la modernité, largement ouvert sur ce qui se passe à
l’étranger, disponible à toutes les manifestations culturelles
progressistes. On reconnaît là sans peine les grandes orientations
du cinéma de Godbout et d’Aquin (liens directs avec la revue), mais
on pense aussi à celui de Carle, de Lamothe, de Perron, de Patry,
de Poirier, même à celui de Jutra. Idéologie de rupture
avec la tradition et d’opposition aux pouvoirs, la vision de Liberté
représente surtout celle du monde des artistes, auquel elle est bien
reliée. C’est pourquoi je lui rattache aussi tout ce cinéma
de décrochage de la réalité sociale qui se tourne vers
l’autopsychanalyse et la contemplation morose du monde environnant, dont
À tout prendre, Kid Sentiment, Il ne faut pas mourir pour ça
ou Poussière sur la ville témoignent le plus éloquemment.
Plusieurs articles du numéro spécial que la revue consacre
au cinéma au printemps de 1966 illustrent cette attitude.
En 1963, alors que Cité libre n’a pas
su s’adapter à la nouvelle conjoncture et ressemble de plus en plus
à une voix grinchante prêchant dans le désert, même
Liberté se voit déborder sur sa gauche avec l’arrivée
de Parti pris. La nouvelle revue, dirigée idéologiquement
par Pierre Maheu et Paul Chamberland surtout, se veut un «front intellectuel
de libération du Québec» (présentation du premier
numéro, en octobre 1963) pour un nouveau pays laïc, socialiste
et indépendant. L’ouverture à l’étranger proposée
par Liberté a particulièrement bien réussi dans
le cas des jeunes intellectuels de Parti pris, qui se sont emparés
de Berque, Memmi et Fanon pour décrire maintenant la situation du
Québécois comme être colonisé. Les jeunes romanciers
surtout (Renaud, Major) s’emparent de ce concept, quoique les romans d’Aquin
(Prochain épisode), de Godbout (Le couteau sur la table,
Salut Galarneau) et certains de Jasmin (Ethel et le terroriste)
le véhiculent déjà à leur manière. Surtout,
à la différence de Liberté, la revue Parti
pris se veut davantage porté vers l’action que vers la contemplation.
C’est d’ailleurs pourquoi on peut situer dans sa frange (les romans et la
poésie qu’elle suscite) une bonne partie des gestes d’éclat
qu’accomplissent les jeunes militants du FLQ.
Il y a peu de liens directs entre Parti pris
et le milieu du cinéma. La revue consacre un numéro spécial
(avril 1964) à l’ONF, avec un éditorial percutant de Maheu,
mais avec des articles de Godbout, Carle, Perron, Arcand, Groulx. Dans
quelques autres numéros, Arcand y signe des articles tout à
fait dans l’esprit de ses premiers films : anticléricalisme, démystification
de l’histoire, analyse du Québécois en tant que colonisé
et affirmation claire d’un nationalisme culturel. Il est sans doute le cinéaste
qui reproduit le plus profondément la vision sociale de la revue
dans ses débuts. Godbout y écrit aussi des articles engagés.
Dans plusieurs textes, Patrick Straram y fait l’apologie du cinéma
moderne et surtout de celui de Groulx et de Lamothe. Dans Le chat
dans le sac, Claude va interviewer Maheu au sujet de la situation du
journalisme progressiste : le rédacteur en chef lui répond
qu’il faut jouer avec le système et en même temps tricher pour
le pervertir, ce qui représente tout à fait le jeu que fait
Groulx avec l’ONF depuis plusieurs années (et qu’il fera pendant les
15 années suivantes). D’ailleurs, dans son analyse de la situation
du Québec dans la confédération canadienne, Le chat
dans le sac représente assez fidèlement l’idéologie
globale de Parti pris, sans accéder toutefois à son
énonciation d’actions concrètes (42). Dans ses autres films,
surtout Québec...? (dans lequel figure Gérald Godin,
auteur relié à Parti pris) et Où êtes-vous
donc?, Groulx reproduit assez bien le caractère populiste dont
se pare la revue, avec la même ambiguïté quant au langage
employé pour communiquer avec les spectateurs-lecteurs. Avec le temps,
et si curieux que cela puisse sembler à première vue, il m’apparaît
que le cinéaste représentant le mieux la perspective nationaliste
et laïque de Parti pris, et même pour une bonne part sa
vision sociale «décolonisée», serait Pierre Perrault.
En effet, tant pour leur description de l’homme aliéné dans
son être même et dans son énergie à créer
«pour la suite du monde» que pour leur montage qui en fait les
films les plus a-religieux et les plus démystifiants de l’époque;
tant pour les personnages mis en scène (principalement dans Les
voitures d’eau et Un pays sans bon sens) que pour leur utilisation
des grands symboles collectifs (le fleuve Saint-Laurent, la nature sauvage,
les pylones d’Hydro-Québec, etc.), les documentaires directs de
Perrault manifestent de façon éclatante le désir de
révolution que chantent les rédacteurs de Parti pris,
même s’ils ne le recouvrent pas du même vocabulaire et s’ils
se gardent bien d’employer le mot «socialisme». En somme, sauf
pour quelques exceptions, Parti pris se situe une bonne longueur d’avance
sur le cinéma pour ce qui est de la dynamique révolutionnaire
(qui sort de sa «tranquillité»).
Pour la suite du cinéma
L’introduction mentionnait que le cinéma de
«Panoramique» à Valérie prend maintenant figure
de mythologie. Pour beaucoup de cinéastes et de cinéphiles,
qui y ont affirmé leur identité créatrice pour la première
fois et pour qui c’était nécessaire de s’opposer à tout
ce qui avait précédé, ce moment apparaît à
juste titre comme le temps du mythe fondateur. Cette étude devrait
permettre de comprendre à quel point cette mythologie est englobante
et exemplaire.
Commencée dans l’enthousiasme et l’engagement
social, la production des cinéastes québécois s’est
poursuivie dans la morosité et l’autopsychanalyse, quand elle n’est
tout simplement pas venue réaffirmer les valeurs-refuges d’abord écartées
(Le grand Rock, Valérie). Elle contient donc tout et peut
justifier n’importe quel argument historique (43), n’importe quelle réincarnation
et n’importe quel avatar. L’amateur de recherches formelles peut y trouver
toutes satisfactions en contemplant la démarche des Jutra, Groulx
ou Lefebvre. L’animateur social peut y contempler, dans les films de Perrault,
Dansereau ou Régnier, un dynamisme d’actions communautaires propre
à éclairer bien des interventions présentes. L’historien
et le sociologue peuvent y retrouver les fondements structurels de l’imaginaire
toujours présent, presque le même qu’au moment du cinéma
«orphelin» de 1950, donc manifestant une étonnante continuité
historique. L’historien du cinéma constate que presque tous les cinéastes
reprennent les mêmes sujets dans les deux décennies suivantes
: Jutra se remet en scène de façon encore plus mélodramatique
dans deux ou trois personnages de Mon oncle Antoine et (symboliquement)
dans le peintre de La Dame en couleurs, tout en jouant l’intellectuel
déçu de la Révolution tranquille dans La fleur aux
dents de Thomas Vamos; Pierre Perrault cherche — en vain — un autre Alexis
Tremblay et une autre île aux Coudres dans Hauris Lalancette de l’Abitibi,
dans Stéphane-Albert Boulais et autres «pocailles» de
Maniwaki, mais apporte quand même d’autres importantes pièces
pour l’album; Arthur Lamothe va concentrer ses énergies pendant quinze
ans à écouter les Montagnais que ses premiers films avaient
présentés; Gilles Carle retrouve sans peine des cousins de
Léopold Z. dans Red, La vraie nature de Bernadette et
Les Plouffe et réussit à bien faire vieillir toutes
les Solange dans nos campagnes; Denis Héroux refait de multiples
avatars de Seul ou avec d’autres et de Valérie; Michel
Brault refait Entre la mer et l’eau douce (et fait encore jouer Claude
Gauthier) avec ses personnages indécis de Les ordres ; Denis
Arcand réincarne Messaline et l’empereur Claude dans Réjeanne
Padovani, tout comme il avait transformé les Montréalistes
en Montréalaises, et continue de faire oeuvre d’historien; Jean-Claude
Lord essaie toujours de se «délivrer du mal» fondamental
avec ses réactualisations du massacre des saints Innocents (Les
colombes, Bingo), etc.
Ce qui étonne quelque peu, sans toutefois paraître
paradoxal, c’est que plusieurs jeunes cinéastes d’aujourd’hui (Léa
Pool, Jean Beaudry et François Bouvier, Sylvie Groulx, Marquise
Lepage, Pierre Goupil ou Jean-Pierre Gariépy, Richard Roy ...) qui
ne connaissent ni les films de l’époque, ni les conditions de leur
production, ni ce qui entoure leur réception (critique, accueil
public) se servent de tout cela comme référence. Comme si
cet arrimage avec la tradition leur garantissant une créativité
en prise sur le milieu, ils reprennent la démarche esthétique
que les Dansereau, Groulx, Patry, Brault, etc., proposaient dans les années
60 (disposant toutefois de moyens fort différents, leurs films ne
ressemblent en rien à ceux des aînés). Mais c’est la
preuve de l’efficacité d’un mythe que de justifier tous ceux qui s’en
réclament.
Entre la génération des «jeunes»
cinéastes — ils ont entre trente et quarante ans — et celle qui «fonde»
la mythologie — ils ont soixante ans (sauf Arcand, Lefebvre et Lord qui n’ont
que cinquante ans, mais qui ont débuté très jeunes)
et restent presque tous actifs —, une génération n’a pas réussi
à creuser son nid. Pourtant les André Théberge, Jean
Chabot, Jean-Guy Noël, Michel Bouchard, Micheline Lanctôt, Alain
Chartrand, Brigitte Sauriol (je ne nomme ici que certaines têtes
d’affiche), manifestent beaucoup de talent dans leurs premiers films. Mais
ils ne savent pas se libérer de l’influence des «pères
fondateurs» et ils essaient trop de reprendre les recettes qui les
avaient imposés. La fiction, trop «pollinisée»
(Marsolais) par le documentaire (qui «colle aux fesses» dit
Luce Guilbeault (44), qui se méfie des acteurs et actrices qui feraient
trop parler d’eux aux dépens du réalisateur, qui improvise
dialogues et mise en scène sous prétexte de réalisme
et de renouvellement du cinéma, ne suscite plus guère d’adhésion.
Seuls arrivent à s’imposer ceux qui radicalisent le documentaire
avec le programme Société nouvelle (Maurice Bulbulian, Pierre
Maheu, Yves Dion) ou qui créent une fiction nouvelle (Mankiewicz,
Forcier).
Dans l’histoire du cinéma au Québec,
celui de la Révolution tranquille occupe donc une place déterminante.
Son influence perdure chez tous les créateurs. Ce qui s’est passé
entre 1958 et 1969 a mis au monde une génération de cinéastes
et un esprit qui ont élevé le cinéma d’ici au diapason
des jeunes cinématographies des pays de l’Europe de l’Est et de
l’Amérique latine, là où on voulait changer simultanément
le pays et le cinéma. Ces cinéastes n’ont réussi complètement
ni l’un ni l’autre, mais ils ont dégagé un large espace pour
les rêves et légitimé tous les espoirs.
1. Dans Fernand Dansereau, de Lucien Hamelin et Michel Houle,
Cinéastes du Québec, 10, 1972, p. 21.
2. De bons exemples sont Félix Leclerc, troubadour
de Jutra, Les petites soeurs de Patry ou encore Pour la suite du monde,
que Brault coréalise avec Perrault.
3. Quelques-uns referont quand même plus tard des documentaires
marquants : Dansereau et St-Jérôme, Groulx et 24
heures ou plus, Godbout qui s’y consacre dans les années 70, etc.
4. Pour cette décennie, on parle surtout des trois premiers
documentaires d’Arcand, mais il ne faut pas oublier qu’avant ces films,
il a scénarisé et coréalisé Seul ou avec
d’autres et qu’il a scénarisé Jusqu’au cou. Presque
au moment où il accède à la réalisation — ses
documentaires empruntent beaucoup à la fiction —, il scénarise
Entre la mer et l’eau douce, que Brault espère tourner à
l’ONF, mais qu’il tournera finalement chez Coopératio en 1967. Il
joue également quelques rôles dans des fictions (Nominingue
depuis qu’il existe, C’est pas la faute à Jacques Cartier, Mon oeil).
5. Même Denys Arcand, dans le film-rétrospective Cinéma
Cinéma de Gilles Carle sur les 25 premières années
de l’équipe française, en 1984, fait un grand éloge
de ce film.
6. Comme on en retrouve une, par exemple, dans Les évènements
d’octobre de Robin Spry, réalisé en 1973.
7. «Le cinéma canadien à l’heure de la révolution
québécoise», Séquences, no 40, février
1965, p. 12-19. Cet article porte sur Seul ou avec d’autres, À
tout prendre, Trouble-fête, Le chat dans le sac, La terre à boire
et Jusqu’au cou. Selon Bonneville, ces films témoignent d’une
révolte stérile, non d’une vraie révolution, qui reste
à venir.
8. À sa manière, Les années de rèves,
de Jean-Claude Labrecque, dont l’action se déroule tout au long de
la période étudiée, confirme ce qui vient dêtre
développé : les seuls signes concrets qu’il fournit de ces
années sont le «samedi de la matraque», un graffiti du
FLQ sur un mur, la visite du général de Gaulle en 1967, le poster
de Che Guevarra sur le mur de l’appartement du héros et à l’usine
où il travaille (dans les films des années 60, ce poster n’est
aperçu que dans Notes sur la contestation de Portugais, qui
est tourné à l’automne 1968).
9 . Il ne faut pas oublier que la période de 1958 à
1969 est marquée par le «règne» d’Elvis Presley
et par celui des Beatles dès 1963.
10 . Les rédacteurs d’Objectif souhaitaient la disparition
de Séquences, et vice-versa. Les attaques réciproques
n’ont pas manifesté toujours un grand souci de tolérance, mais
cela ne représente finalement que vétilles.
11 . Voir à ce sujet Le roman québécois,
de 1944 à 1965 de Maurice Arguin, p. 244.
12 . La version de 100 minutes d’Entre la mer et l’eau douce comporte
une petite scène dans laquelle Claude et son frère Roger
s’arrêtent devant la vitrine d’une librairie où on peut remarquer
un exemplaire de Parti pris, de Colonialisme au Québec
d’André D’Allemagne, de Portrait du colonisé de Memmi,
de Ces prêtres qui souffrent [sic] et d’Après-Ski
! «Qu’est-ce que ça veut dire “colonisé”?», demande
Claude. «J’sais pas, laisse faire ça», répond
Roger...
13 . Textes préparatoires remis aux participants des Rencontres
internationales pour un nouveau cinéma, tenues à Montréal
en 1974, p. 15. Ce texte est partiellement reproduit dans Cinéma
Québec, no 29-30, août 1974, p. 81-83.
14 . Quand Micheline Lanctôt voit le cinéma «profondément
ancré dans sa réalité sociale, dans son temps»
(citation au début de l’introduction), elle prend ses désirs
pour des réalités...
15 . Parti pris, no 7, avril 1964, p. 9.
16 . Expression employée par Michel Brûlé pour qualifier
les éléments progressistes des mélodrames de la période
1944-1953 (Sociologie et sociétés, vol. 8, no 1, avril
1976, p. 117).
17 . En introduction, je citais un article récent de Chabot écrivant
: «À mon humble avis, il s’est toujours passé des choses
fantastiques. Il n’est pas peu révélateur, par exemple, qu’À
tout prendre, Le chat dans le sac, Pour la suite du monde (ce n’est pas
pour parler encore des années 60, mais en référence
à l’Histoire : si Jutra n’avait pas fait À tout prendre,
envers et contre tout, où serait le milieu du cinéma aujourd’hui?),
pas peu révélateur donc que ces premiers films [sic ] aient
coïncidé, dans le temps, avec la mise sur pied de toutes les
institutions qui ont littéralement fait le Québec moderne
: Caisse de dépôt, Hydro-Québec [sic ], Société
générale de financement, ministère de l’Éducation,
etc. Ce n’est pas un hasard. C’est que le cinéma a toujours été
un des lieux privilégiés de l’accession du Québec à
la modernité.» (Lumières, no 22, printemps, 1990,
p. 7). L’auteur peut noter la simultanéité des deux types de
créativité, mais il me semble abusif de faire des liens entre
les deux qui, à l’analyse rigoureuse, affirment des positions antagonistes
par rapport à la vie collective.
18 . Au sujet de «Panoramique» et de «Temps présent»,
Fernand Dansereau dit : «C’était une recherche sociologique
sans connaissance sociologique : on regardait beaucoup. On regardait tout.
Ce qui valait le plus, c’était notre interrogation.» (Fernand
Dansereau, Cinéastes du Québec, no 10, p. 21).
19 . Textes préparatoires remis aux participants des Rencontres
internationales pour un nouveau cinéma, tenues à Montréal
en 1974, p. 9. Ce texte est partiellement reproduit dans Cinéma
Québec, no 29-30, août 1974, p. 81-83.
20 . Dans ces films se glissent aussi plusieurs éléments
de «règlement de compte» avec le passé (anticléricalisme,
démystification de l’histoire, etc.), mais l’ouverture vers l’avenir
prédomine.
21 . Il ne suffit pas de fixer, un moment, un graffiti «Québec
libre» sur un mur pour entrer en Révolution tranquille. Malgré
une critique dans l’ensemble très élogieuse, Gérald
Godin voyait ce film comme «dépassé dès sa naissance»
et posait la question : «Le cinéma serait-il en retard de cent
ans sur la littérature?» (Voir les références
à l’analyse de ce film).
22 . Parlant de Kid sentiment et des premiers romans de Godbout,
Yvan Patry disait : «Il y a d’ailleurs dans les pirouettes de Godbout
et celles de Jutra (À tout prendre, Wow) la même prémisse
de pudeur qui dénote le malaise du moi-créateur-statique
[c’est moi qui souligne] devant le moi-social-dynamique.» (dans Jacques
Godbout, Cinéastes du Québec, no 9, p. 5)
23 . Interview dans Objectif, no 34, janvier 1966, p. 8. Un peu plus tard,
Pierre Patry avoue à Séquences: «Le cinéma
est bien jeune chez nous. Il remplit la fonction d’un miroir qui nous déçoit
par l’image qu’on y trouve.» (no 53, avril 1968, p. 28).
24 . Dans Liberté, 44-45, mars-juin 1966, l’écrivain
Marcel Godin dit : «Il est déplorable que le long métrage
nous ait fait découvrir — ô combien — nous avons le souffle
court, une lenteur à balbutier, nous dont les espaces sont infinis;
qui pensons, écrivons, produisons en miniature quand ce devrait être
une caractéristique japonaise...» (p. 121-122).
25 . Vers un nouveau pouvoir, p. 173-174. Cité par Arguin,
p. 176. Je ne dirais pas, toutefois, que les cinéastes ont voulu «plier
le réel à leurs préjugés», simplement
qu’ils ont manqué de vision historique.
26 . Le Québécois et sa littérature, p. 117-131.
27 . Le roman québécois de 1944 à 1965, p.
257 et 260.
28 . HAMELIN, Lucien et Michel HOULE, Gilles Carle, Cinéastes
du Québec, no 2 (réédition de 1976), p. 9. Carle y affirme
aussi avoir écrit mille poèmes, mais n’en avoir publié
aucun.
29 . Rappelons ici qu’Anne Hébert a collaboré à quelques
films de l’ONF à la fin des années 50.
30 . La poésie québécoise, des origines à
nos jours, p. 33.
31 . L’homme rapaillé, publié en 1970 par Les Presses
de l’Université de Montréal.
32 . On trouvera un bon résumé de l’histoire de la chanson
au Québec dans le chapitre écrit par Robert Saint-Amour pour
Le Québécois et sa littérature, p. 340-363.
33 . Léveillée écrit aussi la musique de plusieurs
films, dont Trouble-fête de Patry.
34 . Gauthier est bien mis en vedette dans Entre la mer et l’eau douce
de Brault.
35 . Gilles Groulx utilise Dor comme comédien dans Où êtes-vous
donc?, film qui devait porter sur la chanson, mais que Groulx a transformé
en film sur la marginalité.
36 . Au sujet de Cité libre et de Parti pris, on lira
avec intérêt Ruptures et constantes d’André-J.
Bélanger ou «Cité libre était au pouvoir»
de Jacques Godbout, dans Liberté, mai 1965. (reproduit dans
Le réformiste, p. 77-80. Dans son étude Résistance
et affirmation : la production francophone à l'ONF — 1939-1964,
Pierre Véronneau analyse les liens entre ces revues, auxquelles il
ajoute Liberté, p. 109-114.
37 . La Presse, 28 octobre 1990.
38 . Ouvrage cité, p. 66.
39 . «Feu l’unanimité», se réjouira Gérard
Pelletier, en octobre 1960.
40 . C’est ainsi qu’il titre, en 1975, un recueil de ses principaux articles
écrits, entre autres, dans Liberté.
41 . Il est surtout producteur de plusieurs films de Godbout, des premiers
d’Arcand, du Festin des morts de Dansereau, etc.
42 . Claude, dans Le chat dans le sac, entend parler à la
radio des bombes posées par le FLQ et ne s’étonne même
pas de ne pas connaître les auteurs de l’action. Les rédacteurs
de Parti pris, eux, les connaissaient fort bien.
43 . «Le mythe est une parole choisie par l’histoire», dit
Roland Barthes dans ses Mythologies.
44 . Dans «Vivre à l’écran, propos sur le métier
d’acteur», Copie zéro, no 22, octobre 1984, p. 20.
La phrase complète de Guilbeault se lit ainsi : «Dans ce pays
où le documentaire nous colle encore aux fesses, le “naturel” est exploité
aux dépens d’une vérité créée de toutes
pièces, imaginée, travaillée, renouvelée. Et
l’éventail des personnages féminins est souvent réduit
de la waitress vulgaire à la mère fatiguée, en passant
par la madone frigide et frigorifiante.»
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