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chapitre 1 chapitre 2 chapitre 3 chapitre 4
début d'un rêve campagne de marketing premières ouvertures
contre toute attente dur pour le moral victoire
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Que celui qui sait jouer aux échecs prenne un échiquier, le dispose en bon ordre devant lui et qu'il imagine ce que je vais décrire.
Q'il imagine du côté des pièces blanches un homme au visage intelligent, deux fortes bosses saillantes sur son front, un peu au-dessus des sourcils, là où Gall1 place la faculté du calcul. Il porte un collier de barbe d'un blond éclatant et ses moustaches sont rasées comme c'est la mode pour beaucoup d'Américains. Il est tout de blanc vêtu et, bien qu'il fasse nuit et que l'on joue à la lumière des chandelles, il porte un pince-nez de verres fumés et regarde au travers des lentilles avec une intense concentration. Du côté des pièces noires il y a un Noir, un vrai Éthiopien aux lèvres charnues, sans un poil de barbe sur le visage et la chevelure laineuse comme une tête de mouton. Chez lui, ce sont les bosses de l'astuce et de la ténacité qui sont très prononcées. On n'arrive pas à voir ses yeux car son visage est penché sur la partie qu'il est en train de disputer avec l'autre. Ses vêtements sont si sombres qu'on le croirait vêtu de deuil. Ces deux hommes de couleur opposée, muets, immobiles, qui se combattent avec leur cerveau, le Blanc avec les pièces blanches, le Noir avec les noires, sont étranges, presque solennels et comme marqués par la fatalité. Pour savoir qui ils sont, il convient de faire un saut en arrière de six heures et de bien écouter les discours que tiennent quelques étrangers dans le salon de lecture du principal hôtel d'une des plus fameuses villes d'eaux de la Suisse. L'heure est celle que les Français appellent «entre chien et loup». Les garçons de l'hôtel n'avaient pas encore allumé les lumières. Les meubles du salon et les gens qui conversaient étaient comme noyés dans la pénombre toujours plus dense du crépuscule. Sur la table des journaux bouillait un samovar au-dessus d'une grande flamme d'esprit-de-vin. Cette demi-obscurité facilitait le mouvement de la conversation. On ne distinguait pas les visages, on entendait seulement les voix qui tenaient ces propos:
-J'ai lu aujourd'hui sur la liste des nouveaux arrivés le nom barbare d'un natif de Morant-Bay2.
-Oh, un nègre !
-Je l'ai vu, Milady. On dirait Satan en personne.
-Je l'ai pris pour un orang-outang.
-Lorsqu'il est passé à côté de moi, j'ai cru à un assassin qui se serait barbouillé de noir le visage.
-Et moi, mesdames et messieurs, je le connais et je puis vous assurer que ce Noir est le gentleman le plus accompli de cette terre. Si sa biographie ne vous est pas connue, je vais vous la raconter en quelques mots. Ce Noir, natif de Morant-Bay, a été amené en Europe encore enfant par un spéculateur qui, voyant que la traite des esclaves en Amérique n'était pas commode et qu'elle ne lui rapportait pas assez, pensa tenter une petite traite de grooms en Europe. Il embarqua secrètement une trentaine de négrillons, petits-enfants de ses vieux esclaves, et il les vendit à Londres, à Paris, à Madrid pour deux mille dollars chaque. Notre Noir est l'un de ces trente grooms. La fortune a voulu qu'il arrive entre les mains d'un vieux lord sans famille, lequel après l'avoir tenu cinq ans derrière son carrosse, se rendit compte que le gamin était honnête et intelligent; il en fit son domestique, puis son secrétaire, puis son ami et, en mourant, il en fit l'héritier de tous ses biens. Aujourd'hui, ce Noir (qui à la mort de son lord abandonna l'Angleterre et s'installa en Suisse) est un des plus riches propriétaires du canton de Genève. Il a d'admirables plantations de tabac et, par un secret à lui dans le creux de ses feuilles, il fabrique les meilleurs cigares du pays. D'ailleurs, regardez ces Vevay que nous fumons en ce moment viennent de ses magasins; je les reconnais à cette marque triangulaire imprimée à la moitié à peu près de leur robe. Les Genevois appellent ce brave Noir Tom ou l'Oncle Tom parce qu'il est charitable et magnanime. Ses fermiers le vénèrent, ils le bénissent. Du reste, il vit tout seul, il fuit les amis et les relations. Il ne lui reste qu'un unique frère à Morant-Bay; aucun autre parent. Il est encore jeune mais une cruelle phtisie le tue lentement; il vient ici tous les ans pour prendre les eaux.
-Pauvre Oncle Tom ! Ce frère qu'il a pourrait bien à l'heure qu'il est avoir été décapité par la guillotine de Monklands. Les dernières nouvelles des colonies font état d'un terrible soulèvement d'esclaves, furieusement combattu par le gouverneur britannique. À ce sujet, voici ce que raconte le dernier numéro du Times: «Les soldats de la Reine recherchent un Noir du nom de Gall-Ruck qui s'est mis à la tête de la révolte avec une bande de 600 hommes, etc.»
-Bon Dieu ! s'exclama une voix de femme. Mais quand donc finiront ces luttes mortelles entre les Blancs et les Noirs ?
-Jamais, répondit quelqu'un dans l'obscurité. Tout le monde se tourna du côté de celui qui avait proféré ces paroles. Là, s'abandonnant dans un fauteuil, avec une désinvolture élégante qui distingue le vrai gentleman du gentleman d'industrie, un homme se détachait dans l'ombre par ses vêtements très clairs.
-Jamais, reprit-il lorsqu'il se sentit observé, jamais parce que Dieu a mis la haine entre la race de Cham et celle de Japhet3, parce que Dieu a séparé la couleur du jour d'avec la couleur de la nuit. Voulez-vous entendre un exemple de cet antagonisme acharné entre les deux couleurs ?
Il y a trois ans j'étais en Amérique et je combattais, moi aussi, pour la bonne cause; je voulais, moi aussi, la liberté des esclaves, l'abolition des chaînes et du fouet bien que je fusse dans le Sud propriétaire de bon nombre de Noirs. J'armai de carabines mes hommes en leur disant: «Vous êtes libres. Voici un tube de bronze, des balles de plomb, regardez bien, tirez juste, libérez vos frères». Pour leur apprendre à tirer, j'avais fait dresser une cible au milieu de mes terres. Cette cible était formée d'un point noir, gros comme une tête, dans un cercle blanc. L'esclave a l'oeil très précis, le bras fort et ferme, l'instinct de la chasse comme le jaguar, en un mot il a toutes les qualités d'un bon tireur; mais aucun de ces Noirs ne touchait la cible, toutes les balles manquaient le but. Un jour, le chef des esclaves, s'approchant de moi, me donna avec son parler fantastique et imagé ce conseil: «Patron, changez la couleur. La cible a un visage noir. Faites-lui un visage blanc et nous viserons juste.» Je changeai la disposition du cercle et je mis le blanc au centre. Alors, sur cinquante Noirs qui tirèrent, quarante tirèrent comme ceci ..., et en disant ces derniers mots, le conteur prit un pistolet de salon qui se trouvait sur la table, visa pour autant que l'obscurité le lui permettait une petite cible accrochée sur le mur opposé et il tira. Les dames eurent peur, les hommes coururent à la flamme du samovar, la prirent et allèrent constater de près la précision du coup. Le centre était percé comme si l'on avait pris la mesure exacte avec un compas. Tout le monde regarda stupéfait cet homme qui avec une courtoisie exquise demanda aux dames pardon pour la détonation soudaine, ajoutant: J'ai voulu finir avec une image un peu détonante, autrement vous ne m'auriez pas cru. Personne n'osa douter de la véracité du récit.
Puis il continua: Mais en combattant pour la liberté des Noirs, je me suis convaincu que les Noirs ne sont pas dignes de la liberté. Ils ont l'esprit obtus et des instincts féroces. Il ne faut pas mettre le bonet phrygien sur l'angle facial du singe.
-Donnez-leur une éducation, répondit une dame, et leur angle facial s'élargira. Mais pour que cela arrive, n'opprimez pas les esclaves par votre tyrannie, et les affranchis par votre mépris. Admettez-les à vos tables, à vos réunions, dans vos écoles, tendez-leur la main.
-J'ai passé ma vie à cela, madame. Je suis une sorte de Diogène du Nouveau Monde. Je cherche l'homme noir mais jusqu'à présent, je n'ai trouvé que la bête.
À ce moment-là paru sur le seuil un domestique avec une grande lampe allumée. Tout le salon fut éclairé en un instant. Alors, on vit dans un coin, assis, immobile, l'Oncle Tom.
Personne ne savait qu'il était dans le salon. L'obscurité l'avait caché. Quand on s'aperçut de sa présence, il se fit un long silence. Les regards des gens passaient du Noir à l'Américain. L'Américain se leva, dit quelque chose à l'oreille du domestique et revint s'asseoir. Le silence continuait. Le domestique reparut avec une bouteille de Xérès et deux verres. L'Américain remplit jusqu'au bord les deux verres, en prit un dans la main; le domestique passa avec l'autre à côté du Noir.
-Monsieur, à votre santé ! dit l'Américain au Noir, levant son verre dans la direction de celui-ci comme le veut le rituel de la table anglaise.
-Merci, monsieur, à la vôtre ! répondit le Noir, et ils burent ensemble. Dans l'accent du Noir, il y avait une gentillesse tendre et timide, et une très grande tristesse. Après ces quatre mots, il se réfugia dans son silence, se leva, prit sur la table des journaux le dernier numéro du Times et il lut avec une vive attention pendant dix minutes.
L'Américain qui cherchait un prétexte pour renouer le dialogue se dirigea vers le coin où lisait Tom et lui dit avec une délicate courtoisie:
-Ce journal n'a rien de gai pour vous, Monsieur; pourrais-je vous proposer une distraction quelconque ?
Le Noir interrompit sa lecture et se leva avec un digne respect devant son interlocuteur.
-Alors, permettez-moi de vous serrer la main, reprit l'autre, je m'appelle Sir George Anderssen. Puis-je vous offrir un havane ?
-Non, merci. Fumer me fait mal.
Et l'Américain, jetant le cigare qu'il avait aux lèvres, demanda de nouveau:
-Puis-je vous proposer une partie de billard ?
-Je ne connais pas ce jeu, je vous remercie, monsieur.
-Puis-je vous proposer une partie d'échecs ?
Le Noir vacilla, puis reprit: Oui, j'accepte volontiers cette partie. Et ils se dirigèrent vers une petite table de jeu qui était de l'autre côté du salon. Ils prirent deux chaises et s'assirent l'un en face de l'autre. L'Américain jeta les pièces sur l'étoffe verte de la table pour les distribuer en bon ordre sur l'échiquier. Celui-ci était d'un travail quelconque, à petits carreaux de bois d'une marqueterie grossière, mais les pièces étaient de vrais objets d'art. Les pièces blanches étaient d'un ivoire très fin, les noires en bois d'ébène. Le Roi et la Reine blancs portaient sur la tête une couronne d'or; le Roi noir et la Reine noire une couronne d'argent; les quatre Tours étaient portées par quatre éléphants comme dans les anciens échiquiers persans. Le précieux travail de ces pièces les rendait très fragiles. Au choc qu'ils prirent lorsque l'Américain les renversa sur la table, le Fou se brisa.
-Quel dommage ! dit Tom.
-Ce n'est rien, reprit l'autre, on va le réparer.
Il se leva, se dirigea vers le secrétaire, alluma une chandelle, prit un peu de cire à cacheter, la chauffa, en enduisit du mieux qu'il put les deux morceaux du Fou, le reconstitua et rapporta à son compagnon la pièce réparée. Puis il dit en riant:
-Le voici ! Si l'on pouvait recoller ainsi la tête des hommes !
-Aujourd'hui, à Monklands, nombreux sont ceux qui en auraient besoin, répondit le Noir dans un sombre sourire. L'accent de cette phrase réveilla chez l'Américain une impression de stupeur, de compassion, d'offense, de dégoût. Tom continua:
-Avec quelle couleur jouez-vous, monsieur ?
-Avec l'une ou l'autre, sans préférence.
-Si cela vous est indifférent, prenons chacun les nôtres. À moi les Noirs, si vous permettez.
-Et à moi les Blancs. Très bien.
Ils se mirent à disposer les pièces sur leurs cases, s'aidant mutuellement avec une égale gentillesse dans le rangement de leurs pièces. Quand cela lui arrivait, le Noir mettait en place un pion blanc, et le Blanc lui rendait la politesse en mettant à leur place certaines pièces noires. Lorsque tout fut rangé, Anderssen dit:
-Je vous avertis que je suis assez fort. Je pourrais demander de vous donner l'avantage d'une pièce, d'une Tour, par exemple.
-Non.
-D'un Cavalier ?
-Non plus. J'aime les armes égales, même si la force ne l'est pas. J'apprécie votre délicatesse mais je préfère jouer sans avantage.
-Soit. À vous le premier coup.
-Tirons au sort.
Et le Noir saisit dans un poing un pion noir et dans l'autre un pion blanc, puis il les tendit à l'Américain.
-Celui-ci.
-Aux Blancs le premier coup. Commençons.
Entre-temps, les gens qui étaient dans le salon s'étaient approchés les uns après les autres de la table de jeu. Parmi ces gens il y en avait qui connaissaient le nom de George Anderssen comme celui d'un des plus fameux joueurs d'échecs d'Amérique, et ceux-là prenaient un intérêt tout particulier à la partie qui allait se jouer.
George Anderssen, descendant d'une noble famille anglaise émigrée à Washington, était devenu quasi millionnaire aux échecs. Jeune encore, il avait battu Harwitz, Hampe, Szen et tous les grands joueurs de l'époque. Tel était l'homme qui se mesurait au pauvre Tom.
Avant qu'Anderssen ait eu le temps de déplacer le premier pion, le Noir prit à sa droite la bougie qui était restée sur la table de jeu et il la mit à gauche. Anderssen remarqua ce geste et pensa, surpris: Cet homme a sûrement lu le Repeticio de Arte de Axedre4 de Lucena et suit le précepte qui dit: «Si vous jouez le soir à la lumière d'une bougie, mettez-la à gauche; vos yeux souffriront moins de la lumière et vous aurez un grand avantage face à votre adversaire» -- et pensant à cela, il prit ses lunettes fumées et les planta sur son nez; puis il entreprit le premier coup. Ensuite, il se tourna vers ceux qui s'étaient mis tout autour et il dit avec une joyeuse désinvolture: Les premiers coups au jeu des échecs sont comme les premiers mots d'une conversation, ils se ressemblent toujours; les voici: Pion blanc, deux pas; pion noir, deux pas; puis gambit du Roi, etc., etc. -- et jasant ainsi insoucieusement, il exécuta son deuxième coup et fit avancer de deux cases le pion du Cavalier du Roi, attendant que l'autre le lui prenne avec le sien. Le Noir ne prit pas le pion mais, au contraire, avec un mouvement moins régulier, il défendit son propre pion, portant son Fou du Roi sur la troisième case de la Reine. Anderssen en fut un peu surpris et pensa: «Cet homme épargne ses pions. Il suit le système de Philidor5 qui les appelait l'âme du jeu.»
Il y eut encore cinq ou six coups d'ouverture; les deux joueurs s'exploraient comme deux armées qui sont sur le point de s'attaquer, comme deux boxeurs qui se toisent avant le combat. L'Américain, habitué aux victoires, ne craignait pas le moins du monde son adversaire; il savait en outre combien l'intelligence d'un Noir, pour instruit qu'il soit, pouvait difficilement se mesurer à celle d'un Blanc, et encore moins avec George Anderssen, avec le vainqueur des vainqueurs. Cependant, il ne perdait pas de vue le moindre signe de l'ennemi; une certaine inquiétude le poussait à l'étudier et, sans rien en laisser paraître, il l'espionnait plus sur son visage que sur l'échiquier. Il avait compris depuis le début que les coups du Noir étaient illogiques, faibles, confus; mais il avait également vu que son regard et les plis de son front étaient profonds. L'oeil du Blanc regardait le visage du Noir, l'oeil du Noir était plongé sur l'échiquier. Ils n'avaient joué en tout que sept ou huit coups et déjà apparaissaient nettement deux systèmes diamétralement opposés de stratégie.
La marche de l'Américain était triomphale et symétrique. Elle ressemblait aux premières évolutions d'une grande armée qui entre dans une grande bataille; l'ordre, ce premier élément de la force, régissait tout le jeu des Blancs. Les Cavaliers qui chez les Anciens étaient appelés les pieds des échecs, occupaient l'un l'extrême droite, l'autre l'extrême gauche; deux pions étaient allés renforcer de part et d'autre l'avant-poste marqué par le pion du Roi; la Reine menaçait d'un côté, le Fou du Roi de l'autre côté, et l'autre Fou tenait le centre, deux pas devant le Roi et derrière les pions. La position des Blancs était plus que symétrique; l'individu qui disposait ainsi ces pièces d'ivoire ne jouait pas à un jeu, il méditait une science. Sa main fondait avec sûreté, infaillibilité, sur l'échiquier, parcourait le diagramme, puis s'arrêtait à un point donné avec le calme d'un mathématicien qui étale un problème sur le tableau noir. La position des Blancs était à l'offensive partout et sur la défensive partout. Elle était formidable en ceci qu'elle circonvenait l'ennemi à un champ d'action extrêmement réduit et, pour ainsi dire, l'étouffait. Imaginez-vous un mur en marche et songez que les Noirs étaient écrasés entre le bord de l'échiquier et ce mur puissant, inébranlable.
On dirait parfois que même les objets inanimés prennent l'apparence d'un homme, l'objet le plus frivole peut devenir expressif selon ce qui l'entoure. Voilà pourquoi les pièces d'ébène dont se composait l'armée des Noirs semblaient devant l'effrayant assaut des Blancs prises elles aussi d'une tragique épouvante. Les Cavaliers, comme s'ils avaient peur, tournaient le dos à l'attaque; le Roi qui s'était empressé de roquer semblait pleurer dans son petit coin le déshonneur de sa fuite. La main de Tom, sombre comme la nuit, errait en tremblant sur l'échiquier.
Cela, c'était la partie vue du côté de l'Américain.
Changeons de camp. Vue du côté du Noir, la partie avait un tout autre aspect. À la tactique d'ordre développée depuis l'ouverture par les Blancs, les Noirs opposaient la tactique du plus complet désordre; pendant que ceux-ci se déployaient avec symétrie, ceux-là s'aggloméraient dans la confusion; ceux-ci mettaient toutes leurs forces dans l'équilibre de l'offensive et de la défensive, ceux-là augmentaient à chaque pas leur propre déséquilibre qui, par la croissante enflure de leur masse, devenait aussi face au déploiement des Blancs une vraie force, une vraie menace. C'était la menace de la catapulte contre le mur de la forteresse, de la charge contre le carré; au fur et à mesure que le mur en marche du Blanc avançait, le projectile du Noir se faisait plus puissant. Les deux armées étaient au complet l'une en face de l'autre. Il ne manquait pas la moindre pièce, pas le moindre pion, et cette réserve de part et d'autre était féroce. L'Américain n'avait noté au début dans la position du Noir qu'une maladroite confusion produite par la peur panique du pauvre Tom; mais justement par cette maladresse, il semblait que cette position empêchait un assaut régulier et décisif. Or, le Noir voyait dans cette confusion quelque chose de plus: Toute sa tactique naturelle d'esclave, toute l'astuce de l'Éthiopien était condensée dans cette manoeuvre. Ce désordre était fait exprès pour cacher le piège; les pions feignaient la déroute pour tromper l'ennemi, les Cavaliers feignaient l'épouvante, le Roi feignait la fuite. Ce déséquilibre avait un axe, cette rébellion avait un chef, ce délire, cette divagation une idée. Le Fou que Tom avait placé dès le début sur la troisième case de la Reine était cet axe, ce chef, cette idée. Les Tours, les pions, les Cavaliers, la Reine elle-même, entouraient, obéissaient, défendaient ce Fou. C'était justement le Fou qui avait été cassé et réparé par l'Américain. Un filet sanglant de cire à cacheter lui barrait le front et, tombant sur la joue, s'enlaçait autour du cou. Ce morceau de bois noir était héroïque à voir. Il avait l'air d'un guerrier blessé qui s'obstinerait à combattre jusqu'à la mort. La tête ensanglantée penchait un peu vers la poitrine avec un tragique abattement. On aurait dit qu'il regardait, lui aussi, comme le Noir qui le manoeuvrait, le fatal échiquier. On aurait dit qu'il lorgnait l'adversaire d'un regard par en dessous, qu'il attendait stoïquement l'attaque et la méditait mystérieusement. Dans la tête de Tom, il était la pièce marquée de la partie. Il voyait avec son imagination aiguë et fantasque se séparer sous les pieds du Fou noir, deux fils qui, s'enfonçant dans le bois du diagramme et passant sous les obstacles ennemis, allaient finir comme deux galeries de mine aux deux angles opposés du camp des Blancs. Il attendait avec anxiété une seule manoeuvre, le roque du Roi adversaire, pour donner libre cours à sa pensée cachée. Sans cela, tout son plan était voué à l'échec; mais il était presque impossible qu'Anderssen ne fît pas cette manoeuvre. Tom seul voyait et connaissait son occulte conspiration et aucun joueur au monde n'aurait pu la deviner. À la vaste et harmonieuse conception du Blanc, le Noir opposait cette idée fixe: Le Fou marqué; à l'ubiquité ordonnée par les forces des Blancs, les Noirs opposaient leur confuse unité, au jeu ouvert et sain le jeu caché et maniaque. Anderssen combattait avec la science et le calcul; Tom avec l'inspiration et le hasard. L'un faisait la bataille de Waterloo; l'autre la révolution de Saint-Domingue. Le Fou noir était l'Ogé6 de cette révolution.
La partie durait déjà depuis deux heures, il était à peu près neuf heures du soir. Certaines dames s'éloignèrent de l'échiquier, fatiguées d'observer, pour se consacrer l'une à son ouvrage, l'autre à sa broderie, et une autre encore, chargeant et déchargeant le petit pistolet de salon, s'amusait à la cible.
Les deux adversaires étaient immobiles à leur place. L'Américain, qui ne voyait pas encore l'échec-et-mat et qui ne comprenait pas la sauvage tactique du Noir, commençait à s'ennuyer et à se repentir de l'excessive courtoisie qui l'avait poussé à cette partie. Il aurait voulu la finir vite à tout prix, quitte à la perdre; mais d'un autre côté son orgueil de race le lui interdisait. Un Blanc, et un gentilhomme, ne pouvait pas être battu par un esclave. De plus, sa conscience de grand joueur et sa longue étude des échecs ne l'autorisaient pas à faire le moindre geste qui ne fût pas pensé. Arrivé au quinzième tour, il s'aperçut que son Roi n'avait pas encore roqué. Il leva les mains; de la droite, il souleva le Roi, de la gauche la Tour, et il était sur le point d'exécuter le coup quand il découvrit dans l'oeil du Noir un éclair joyeux d'espoir. Il n'en devina point la raison. Il resta les pièces en l'air à étudier la partie, hésita. L'oeil de Tom suivait, inquiet, entre la joie et la crainte, les plus petits signes des deux mains blanches comme l'ivoire qu'elles tenaient. Anderssen, troublé, allait remettre à leur place les deux pièces lorsque le Noir s'exclama vivement:
-Pièce touchée, pièce jouée.
-Je le savais, répondit poliment mais sèchement l'Américain pendant qu'il cherchait encore un subterfuge pour éviter la manoeuvre, sans en trouver précisément la raison. Mais les pièces touchées étaient deux, il fallait les jouer toutes les deux: La règle du jeu était claire. Il n'y avait pas d'autre issue que le roque. Anderssen fit le petit roque, comme dit le jargon de cette science, c'est-à-dire qu'il posa le Roi dans la case du Cavalier et la Tour dans celle du Fou. Ensuite, il planta ses yeux sur le visage de son ennemi. Quand il vit faire ce coup tant espéré et tant attendu, le Noir se remit à fixer plus intensément que jamais le Fou marqué et, excité par l'émotion et par sa nature tropicale, il ne prit même plus soin de tempérer les élans de physionomie. Son regard allait et venait en courant du Fou noir au Roi blanc, faisant et refaisant vingt fois le même chemin comme s'il eût voulu creuser un sillon dans l'échiquier. Anderssen vit ces regards, les suivit, remarqua le Fou, devina tout; mais sur son visage rien ne paru qui pût trahir sa découverte. Du reste, Tom ne regardait jamais l'Américain; il était de plus en plus envahi par l'idée fixe qui le dominait. Tom dans ce salon ne voyait que l'échiquier, et sur cet échiquier il ne voyait qu'une pièce: En dehors de ce petit carré et de cette figurine d'ébène, personne ni rien n'existait pour lui. De ses poings serrés, il s'agrippait à ses cheveux hirsutes, se soutenant ainsi la tête, les coudes appuyés sur le bord de la table. La peau de ses tempes, étirée par la pression des poings de ses bras, faisait remonter l'épiderme de son front. Les paupières, de cette manière, tirées vers le haut, découvraient en grande partie le globe opaque et d'un blanc éclatant de ses yeux. Il resta dans cette position à mûrir son coup pendant quarante bonnes minutes, immobile, avide, triomphant. Ensuite, il attaqua. Il prit un pion à l'adversaire et lui attaqua un Cavalier. L'Américain avait prévu le coup. Le feu avait commencé. À cette décharge répondit une autre de l'Américain, lequel prit le pion noir et attaqua la Tour. Cinq, six coups se succédèrent très vite, acharnés; la vraie lutte commençait alors. À droite, à gauche de l'échiquier, on voyait déjà quelques pièces et quelques pions mis hors de combat, premiers trophées des combattants. L'assaut longuement menacé éclata dans toute sa violence. De part et d'autre, les rangs se clairsemaient; une pièce tombée en amenait une autre. Les Blancs vengeaient les Blancs; les Noirs vengeaient les Noirs; un Blanc prenait et était pris par un Noir, un Noir attaquait et était attaqué par un Blanc. Jamais la loi du talion ne fut mieux exaltée. Anderssen commençait lui aussi à s'exciter. Il avait tout combiné à l'avance. À peine la trame de Tom avait-elle été découverte, pendant ces quarante minutes durant lesquelles Tom imaginait son coup fatal, qu'Anderssen avait lu dans ses intentions et avait répondu au premier choc de manière à conduire le Noir de pièce en pièce à une position sans aucun doute attirante et très favorable pour le Noir lui-même, mais il voulait le conduire à cette position à condition de sacrifier le Fou. Anderssen savait déjà que, une fois le Fou pris, Tom n'aurait plus su continuer.
Il y a des insectes qui ne savent pas tisser deux fois la même larve, des penseurs qui ne savent pas reprendre du début une idée, des guerriers qui ne savent pas recommencer la bataille: C'est ce que pensait Anderssen au sujet de son adversaire.
Arrivé au passage où l'Américain l'attendait, Tom ne vacilla pas un instant. Il renonça à sa position, sacrifia au lieu du Fou un Cavalier, contraignit l'adversaire à détruire les deux Reines et la partie changea de face du tout au tout.
Le fort de la mêlée avait cessé, les morts encombraient les deux bords ennemis, l'échiquier s'était vidé pratiquement. À la furia épique des armées nombreuses avait succédé la colère suprême des derniers survivants, la bataille se changeait en duel. Du côté des Blancs, il restait deux Cavaliers, une Tour et le Fou du Roi; du côté des Noirs restaient trois pions et le Fou marqué.
Ils étaient onze. Évidemment, les Noirs auraient dû abandonner le jeu. Les assistants voyant la partie conduite à ces extrémités saluèrent les deux joueurs et congratulèrent Anderssen puis, quittant le salon, ils allèrent au lit.
Nos deux personnages restèrent seuls face à face.
Anderssen demanda au Noir: Ça suffit ?
Le Noir répondit en hurlant presque: Non ! -- et il exécuta un coup, puis dans son excitation, il voulut le changer...
Anderssen l'interrompit, lui disant avec une intention ironique:
-Case touchée, pièce laissée.
Tom obéit. Ils retombèrent dans le plus sépulcral des silences. L'assurance de la victoire fit qu'Anderssen s'ennuya de nouveau, sa tête commençait déjà à dodeliner et le sommeil à s'emparer de lui.
Tom était toujours plus éveillé, toujours plus excité, et toujours plus sombre.
Le Fou noir était au milieu de l'échiquier nu, droit, seul et abandonné par les siens; seul un pion lui était resté pour se défendre des attaques de la Tour; les deux autres pions étaient très avancés dans le camp des Blancs: L'un deux touchait déjà l'avant-dernière case. Tom pensait. La salle s'emplissait d'ombre. On n'entendait plus rien d'autre qu'une grande horloge qui semblait mesurer le silence. Minuit sonnait lorsque la dernière lampe s'éteignit. Ce vaste local resta éclairé de la seule bougie qui brûlait sur la table des joueurs. Anderssen commençait à sentir le froid de la nuit. Tom était en sueur. L'odeur sauvage de la race noire venait agresser les narines de l'Américain.
Il y eut un moment où, au fond du jardin, on entendit chantonner Le Bananier de Gottschalk7 par un étranger attardé qui rentrait à l'hôtel. La chanson revint à la mémoire de Tom. Un nuage de souvenirs très lointains s'installa au milieu de ses pensées. Il vit un bananier géant, éclairé par l'aurore des tropiques, et entre les branches un hamac qui se balançait au vent; dans ce hamac deux enfants noirs endormis, et la mère agenouillée sur le sol, qui priait et chantait cette berceuse très douce. Il resta ainsi dix minutes emporté par ce souvenir, par cette vision; puis quand revint le silence profond, il se remit à contempler le Fou.
Il est une espèce d'hallucination magnétique que la nouvelle hypnologie a classée sous le nom d'hypnotisme et c'est une extase cataleptique qui provient d'une longue et intense fixation d'un objet quelconque. Si l'on pouvait donner pour certain et sans réserve ce phénomène, les sciences de la psychologie connaîtraient un triomphe de plus: Il y aurait le magnétisme qui prouve la transmission de pensée, ce que l'on appelle le spiritisme qui prouve la transmission de simple volonté sur les objets inanimés, et l'hypnotisme qui prouverait l'influence magnétique des choses inanimées sur l'homme. Tom semblait sous l'emprise de ce phénomène. Le Fou noir l'avait hypnotisé. Tom était terrible à voir, il se mordait convulsivement les lèvres, il avait les yeux hors des orbites, les gouttes de sueur tombaient de son front sur l'échiquier. Anderssen ne le regardait plus; l'obscurité était trop épaisse et, lui aussi, comme attiré par la même électricité, il fixait le Fou noir.
Pour Tom, la partie pouvait se dire perdue. Ce n'étaient pas les combinaisons du jeu qui le rendaient si ému et inquiet, c'était l'hallucination. La pièce noire, pour Tom qui la regardait, n'était plus une pièce, c'était un homme. Ce n'était plus une pièce noire, c'était un nègre. La cire à cacheter, c'était du sang chaud et la tête blessée, une vraie tête blessée. Cette pièce du jeu, il la connaissait; il avait vu plusieurs années auparavant ce visage; cette pièce était un être vivant...ou peut-être un mort. Non, c'était un moribond, un être cher suspendu entre la vie et la mort. Il fallait le sauver. Le sauver avec toute la force possible du courage et de l'inspiration ! À l'oreille du Noir bruissait continuellement comme un affreux bourdon cette phrase de l'Américain qui lui avait dit en riant avant de commencer la partie: «Si l'on pouvait recoller ainsi la tête d'un homme !», et ce fantôme augmentait son hallucination.
Le front de cette figurine de bois devenait toujours plus humain, toujours plus héroïque, il touchait presque à l'idéal. Et passant de la transformation à la transhumanisation, d'homme elle devenait idée, comme de pièce de jeu elle était devenue homme. L'idée fixe était encore là, au centre de l'âme du Noir, toujours plus élevée, toujours plus sublimée. D'obsession, elle s'était muée en superstition, de superstition en fanatisme. Tom était cette nuit-là, à ce moment-là, la synthèse de tous ceux de sa race.
Quatre autres heures passèrent ainsi, muettes comme la tombe: Deux morts ou deux êtres assoupis auraient fait plus de bruit que ces deux hommes qui luttaient avec tant de fureur. Le pugilat de la pensée ne pouvait pas être plus violent: Les idées se heurtaient l'une contre l'autre, les idées tombaient étranglées de part et d'autre. Les visages ne se regardaient plus, les deux bouches se taisaient. À un moment, le Fou noir perdit du terrain, la Tour blanche de sa marche puissante et droite l'attaquait et à tout instant menaçait de le prendre. Le Fou esquivait obliquement, avec des bonds de panthère, sa formidable persécutrice. Anderssen suivait perplexe, la course furibonde du Fou, poussant toujours plus avant sa pièce et acculant la pièce de l'ennemi dans un coin de l'échiquier. Cette fuite fébrile, oppressée, dura une pleine demi-heure. Les deux Rois également prenaient part à ce duel frénétique et luttant, eux aussi, l'un contre l'autre, ils semblaient deux de ces anciens rois légendaires d'Orient que l'on voyait errer après la bataille sur le champ déserté, se cherchant et se défiant l'un l'autre tragiquement.
Une demi-heure plus tard, l'échiquier avait de nouveau changé de face. La fuite du Fou et le bouleversement des Rois, de la Tour et des pions avaient entraîné fatalement les pièces hors de leur centre; le Roi blanc était allé finir dans le camp des Noirs sur l'extrême quadrillage à gauche. Le Roi noir était à deux pas de lui sur la case même de son Fou. Anderssen, abasourdi par les évolutions fantastiques du Fou noir, continuait, encore à le suivre, à le serrer, à le suffoquer.
Tout à coup, il le prit ! Il le saisit et le jeta de l'échiquier au milieu des autres pièces gagnées et il regarda bien en face avec une mine triomphante son ennemi en déroute.
Il était cinq heures du matin. L'aube pointait. Le visage du Noir brillait de toute la splendeur de la jubilation. Anderssen, dans le feu de sa chasse à la pièce fatale, avait oublié le pion noir qui était sur l'avant-dernière case des Blancs à sa droite. Ce pion était déjà là depuis quatre heures et il en avait toujours différé la condamnation. Lorsqu'Anderssen vit cette grande joie sur le visage du Noir, il trembla. Il baissa avec une violence rapide les yeux sur l'échiquier.
Tom avait déjà joué. Le pion était-il devenu Reine ? Non, le pion était devenu Fou et bien sûr le Fou marqué, le Fou noir, le Fou ensanglanté avait ressurgi et mis échec et mat le Roi blanc. Le Noir regarda à son tour avec orgueil l'échiquier. Anderssen resta encore une petite seconde abasourdi: Le Roi était menacé obliquement sur toute la diagonale noire du diagramme; d'un côté, l'autre Roi lui fermait le refuge, de l'autre, il était entravé par son propre pion. Le coup était admirable ! Échec et mat !
Tom, extatique, contemplait sa victoire.
George Anderssen fit un bond, courut à la cible, prit le pistolet et tira.
Au même moment, Tom roula par terre. La balle l'avait frappé à la tête, un filet de sang courait sur son visage noir et, coulant le long de sa joue, lui teignait de rouge la gorge et le cou. Anderssen reconnut dans cet homme étendu sur le sol le Fou noir qui l'avait vaincu.
En agonisant, Tom prononça ces mots: Garr-Ruck est sauvé... Dieu protège les Noirs... -- et il mourut.
Deux heures plus tard, le domestique qui entra dans le salon pour ranger les meubles trouva le cadavre du Noir par terre et l'échec-et-mat sur la table.
George Anderssen avait pris la fuite.
Vingt jours plus tard, il arrivait à New York et là, poursuivi par les remords, il se constitua prisonnier, s'accusant d'être l'assassin de Tom.
Le tribunal l'acquitta, d'abord parce que le mort n'était qu'un Noir et qu'on ne pouvait soutenir l'accusation d'homicide prémédité, ensuite parce que le célèbre George Anderssen s'était livré de lui-même, enfin parce qu'on avait découvert lors de l'enquête judiciaire que le Noir assassiné était le frère d'un certain Gall-Ruck qui avait fomenté le dernier soulèvement des esclaves dans les colonies anglaises, ce Gall-Ruck qui fut toujours poursuivi et qu'on ne put jamais trouver.
Anderssen retourna sur ses terres avec un remords au coeur que n'allégea pas la moindre condamnation.
Après le terrible accident que nous avons raconté, il joua encore aux échecs mais il ne gagna plus jamais. Quand on se mettait à jouer, le Fou noir se transformait en fantôme. Tom était sur l'échiquier ! Anderssen perdit au jeu des échecs toute la fortune qu'il y avait gagnée.
Ces dernières années, pauvre, abandonné de tous, raillé, fou, il se promenait dans les rues de New York, faisant sur le damier des dalles de marbre tous les mouvements des échecs, un coup sautant comme un Cavalier, un coup allant droit comme une Tour, un coup tournant de ci, de là, en avant, en arrière comme un Roi et fuyant devant chaque Noir qu'il rencontrait.
Je ne sais pas s'il vit encore.
1 Gall (1758-1828), médecin allemand, créateur de la phrénologie (ou cranioscopie) étude des fonctions du cerveau d'après ses formes extérieures.
2 Morant-Bay, petit port de la Jamaîque
3 Cham et Japhet sont deux fils de Noé. Le premier, qui a découvert la nudité de son père à ses frères, est l'ancêtre des peuples africains. Le second celui des peuples indo-européens.
4 Repeticio de Arte de Azedre de Lucena, texte classique du jeu des échecs de la fin du XVe
5 Le musicien français Philidor (1726-1795), ami de Diderot et collaborateur de Rousseau pour Le Devin de village, a été le plus célèbre joueur d'échecs de son temps. Il fit paraître en Allemagne une Analyse du jeu des échecs, en 1749.
6 Vincent Ogé (1750-1791), mulâtre de famille libre, revendiqua la liberté pour les hommes de couleur à Saint-Domingue, hâtant l'application d'un décret de la Constituante. Il fut roué vif.
7 Louis Moreau Gottschald (1829)1869) compositeur américain d'origine française. Il fut le premier compositeur américain à utiliser les mélodies indigènes. Les Romantiques français qui cultivaient l'exotisme l'accueillirent très chaleureusement. Berlioz l'appela «le prophète deon pays»... Le Bananier, chanson nègre, op. 5.
par Salome Thomas-El et Cecil Murphey
À l'automne 1994, jeune professeur de 30 ans dans une école d'un quartier défavorisé de Philadelphie, je fais face à un problème majeur: Le basketball. Je n'ai bien sûr rien contre ce sport, mais j'enseigne les maths à Roberts Vaux et j'aimerais que mes élèves l'oublient un peu pour se consacrer davantage à leurs études. Réussir à l'école, c'est le seul moyen pour eux de sortir de la misère et du désespoir. Cela peut leur ouvrir les portes de l'université et changer leur vie.
Mais le basket est presque une obsession collective; quelques élèves ne viennent à l'école que pour y jouer. Certains d'entre eux, athlètes de haut niveau, voient dans ce sport leur seule chance d'accéder à une vie meilleure. Mais, pour la très grande majorité, devenir joueur professionnel relève d'un impossible rêve. Je le sais, j'ai fait le même à leur âge. Rares sont ceux qui se retrouvent dans les grandes ligues. Que reste-t-il aux autres une fois le basket disparu ? Moi, je veux que mes élèves soient aussi brillants sinon plus, en classe que sur un terrain de basket, qu'ils développent leur pensée critique, qu'ils apprennent à prendre de bonnes décisions. Réussir à l'école doit être leur première préoccupation.
Ça aussi, je le sais par expérience. Nous étions huit dans la famille, ma mère, Doris, et ses sept enfants. Nous avons vécu dans une succession de HLM de Philadelphie. Mon père, William Morris, est parti quand j'avais trois ans, ma mère et lui ont divorcé et je me suis habitué à son absence, mais cela me faisait mal qu'il ne soit pas là pour m'apprendre comment lancer un ballon, qu'il ne vienne pas me voir dans les spectacles organisés par l'école, qu'il n'assiste pas aux remises de prix de fin d'année. Combien de fois ai-je cherché son visage dans la foule, dans l'espoir de le voir arriver à la dernière minute et me sourire fièrement ? Il n'est jamais venu. J'ai fini par mettre mon chagrin de côté et je me suis consacré entièrement à mes études. Ma mère - et quelques profs remarquables - y est pour beaucoup. Elle me disait toujours que j'allais réussir, que tout était possible si j'étais prêt à travailler fort pour l'avoir. Elle a même organisé des cours de rattrapage chex nous, le samedi, pour les enfants du quartier qui en avaient besoin. C'est en grande partie grâce à elle que j'ai pu obtenir une bourse d'études à l'université et devenir enseignant.
Mais à Vaux, mes élèves ne veulent mettre leur énergie que dans le basket. Je dois trouver un moyen pour qu'ils exercent au moins autant leur esprit que leur corps et je pense de plus en plus aux échecs. Aussi étonnant que cela puisse paraître en cette époque où règnent la télévision, l'ordinateur et les jeux vidéo, Vaux a déjà eu un excellent club d'échecs qui a remporté un premier championnat national en 1977, puis six autres, de 1978 à 1983, un record inégalé au pays. La chaîne PBS en a même tiré un film intitulé The Mighty Pawns (les redoutables pions).
Je le regarde en vidéo un soir à la maison et, allongé sur mon sofa, je me rends compte que le jeu d'échecs a ses athlètes lui aussi, des athlètes de la pensée. Après tout, il est basé sur des concepts algébriques: Un échiquier a 64 cases et chacune représente une coordonnée en deux dimensions. Les échecs enseignent l'analyse et demandent une concentration intense. Mes étudiants, qui ont envie comme tout le monde d'être acceptés et applaudis, pourraient trouver là toute l'attention qu'ils désirent et, si tout se passe bien, devenir des membres connus et admirés de leur comunauté... comme les stars du basket.
Je regarde le film une deuxième fois. On y voit des jeunes de 12 à 14 ans, des enfants en réalité, dont le regard brille de fierté et d'excitation. Ressusciter le club d'échecs pourrait-il renouveler le miracle ? Quand j'en parle au directeur de l'école, sa réponse est immédiate: «Allez-y !».
Je suis un joueur d'échecs moyen. Quand j'étais au secondaire, mon frère m'a appris à jouer, mais pas assez pour que je puisse le battre. J'ai fait des progrès depuis, mais j'ai quand même besoin d'un joueur plus fort pour m'aider. Je veux que mes élèves bénéficient du meilleur apprentissage possible et jouent mieux que moi. J' ai pour eux une ambition sans bornes.
Je sais qu'un de nos parents d'élèves, Ishmael Al-Islam, est excellent aux échecs. Agé de 36 ans, il a deux enfants à l'école et y travaille lui-même comme auxiliaire à temps partiel. Il m'aide souvent à Seconde chance, le programme d'enseignement alternatif dont je m'occupe. Nous avons réussi à faire d'une salle en sous-sol, au départ sombre, à l'odeur de moisi et dont les fenêtres grillagées donnent sur le trottoir, un foyer chaleureux et vibrant de couleur et de vie. Elle sert à accueillir les élèves en difficulté qui perturbent leur classe et ont besoin d'une attention personnalisée. Et c'est beaucoup grâce à Ishmael si la majorité d'entre eux y sont heureux et progressent. «Où est M. Ishmael ?» réclament-ils quand il n'est pas là. Cette influence positive et son talent aux échecs en font l'homme de la situation.
Je lui explique mon projet:
-«Veux-tu m'aider à ressusciter le club d'échecs ? Je veux aller jusqu'aux championnats nationaux.»
Ishmael aurait pu, et même aurait dû, me regarder de travers en entendant ma demande. Après tout, je n'ai pas encore un seul joueur d'assuré. Mais il se contente de sourire et de me dire: «Je suis prêt à faire tout ce que tu voudras.» C'est la réponse que j'escomptais.
Maintenant, il faut trouver moyen de donner à ces jeunes le goût du jeu, l'envie dévorante d'appartenir au futur club. Si je me contente d'annoncer platement sa création, les volontaires risquent d'être rares, alors que je les veux le plus nombreux possible. Les spécialistes de la publicité et des relations publiques parlent toujours de la nécessité de créer un besoin parmi les consommateurs. Ishmael et moi décidons de faire la même chose. Nous allons créer le besoin et les jeunes viendront à nous d'eux-mêmes.
Un jour donc, nous arrivons à la cafétéria avec cinq jeux d'échecs. Avant de nous asseoir, nous en déposons quatre sur la table d'à côté, puis nous ouvrons le cinquième et, sans un mot, commençons à disposer les pièces sur l'échiquier. Silence général, puis quelqu'un s'exclame: «Vous allez jouer aux échecs ?»
Pas de réponse. Nous entamons la partie en ne faisant aucun cas de nos jeunes spectateurs. Ils sont déjà six à faire cercle autour de nous, et un ou deux à nous donner de bons conseils, mais nous continuons à jouer comme si nous étions seuls dans la pièce.
-Je pourrais vous battre, M. Ishmael, dit un élève.
-Moi, je peux battre M. El. Je suis capable. Mon père m'a appris, dit un autre.
-On est censés ne pas déranger les gens qui jouent, fait remarquer un troisième.
-Vous ne jouez pas très bien, M. El, dit une fille.
Elle a raison, mais je m'efforce d'ignorer le commentaire. Un autre élève pouffe de rire: «Même moi, je pourrais le battre».
Soudain ils sont plusieurs à réclamer: -Et nous, pourquoi on peut pas jouer ?
-Est-ce que je peux jouer, moi ?
Ils sont passés de la curiosité à l'intérêt. C'est ce que j'attendais:
-Bon ! Venez nous montrer de quoi vous êtes capables.
Tous les échiquiers sont bientôt installés et quatre jeunes commencent à jouer en simultané contre Ishmael et moi. Ils sont maintenant 50 à tourner autour des tables, à encourager leurs copains et à faire des commentaires désobligeants sur mon jeu. Mieux encore que ce que j'espérais. Ishmael et moi remportons toutes nos parties, lui plus facilement que moi, mais je sais que, si nos quatre joueurs s'y mettent sérieusement, ils ne tarderont pas à nous battre. Et qu'est-ce qu'il y a de mieux pour renforcer son ego que de battre un de ses prof ? C'est le truc idéal pour se sentir plus sûr de soi, pour commencer à se dire: Dans le fond, je suis peut-être quelqu'un d'intelligent, de spécial.
Je regarde les jeunes autour de moi et leur demande: «Voulez-vous aprendre à jouer ?» C'est une explosion de «Oui»!, presque une émeute.
-Vous pouvez tous apprendre, si vous le désirez, et ceux qui ont joué aujourd'hui peuvent devenir meilleurs. M. Ishmael et moi allons lancer un club d'échecs. Ce n'est pas nécessaire de savoir jouer. Vous n'avez qu'à vous inscrire.
-Quand ! répondent-ils tous en choeur.
Pour aiguiser encore leur appétit, je me contente de répondre «Bientôt.» Mais je sais déjà que le club d'échecs de Vaux va revoir le jour.
Plusieurs jours durant, nous arrivons tous les midis à la cafétéria avec nos jeux d'échecs et nous jouons pendant les 45 minutes dont disposent les enfants pour manger. Ceux qui s'y connaissent déjà un peu accaparent les échiquiers et les autres doivent se contenter de les regarder.
-On n'a pas assez de temps, se plaignent-ils quand la cloche sonne.
-J'ai même pas mangé, grogne Shaun Snyder, un élève de sixième qui, absorbé par le jeu, a complètement oublié d'aller faire la queue au comptoir de la cafétéria.
-On peut pas apprendre, dit un autre garçon. Ils ne font que jouer et ne prennent pas le temps de nous montrer comment.
J'anonce alors la deuxième étape de ma stratégie:
-On peut se retrouver après les cours, si vous êtes prêts à rester une heure de plus à l'école.
-Si je viens, est-ce que je pourrai apprendre à jouer ? demande un des enfants.
-Certainement.
Cet après-midi-là, ils sont plusieurs à envahir le sous-sol. J'installe les échiquiers en ne leur fournissant qu'un minimum d'instructions.
-L'important, chaque fois que vous perdez, c'est de revenir mentalement en arrière et de découvrir où vous vous êtes trompés, comment vous auriez pu mieux jouer. Si vous faites cela systématiquement, vous pourrez devenir un jour des champions.
Nous sommes prêts maintenant à passer aux choses sérieuses. J'installe dans les corridors les affiches que j'ai fait faire.
-Veux-tu jouer aux échecs ? Veux-tu qu'un jour on parle de toi à la télé, à la radio ou dans les journaux ? Veux-tu améliorer tes résultats scolaires ?
Dès la première rencontre, ils sont plus nombreux que prévu. J'en espérais au moins 10. Ils sont une bonne vingtaine à se présenter.
La première de nos futures vedettes parmi les filles est une grande et jolie gamine de 12 ans, Kenyetta Lucas. Intelligente et vive, elle ne connait cependant rien aux échecs en arrivant dans le sous-sol. En fait, elle n'est pas là pour cela. Son titulaire a démissionné au bout de deux jours, incapable de venir à bout de l'indiscipline de ses élèves. Le directeur m'a demandé de l'aider à reprendre la classe en main. Parmi tous ces jeunes agités, Kenyetta se distingue par ses talents en mathématiques et sa capacité à saisir immédiatement combinaisons et configurations algébriques. Non seulement elle veut apprendre, mais l'effort et les difficultés la stimulent. Après en avoir discuté avec ses parents, nous transférons Kenyetta dans ma classe pour qu'elle puisse passer la majorité de ses heures de cours avec moi. Plus tard, à la création du club, elle est l'une des premières à s'inscrire et figure rapidement parmi mes joueurs les plus fidèles.
Chaque après-midi ou presque, je répète les règles de base aux nouveaux qui se présentent: «Apprenez à vous projeter dans le jeu. Réfléchissez avant de bouger une pièce.» J'utilise parfois des comparaisons sportives. Je leur parle de Michael Jordan, leur héros à tous, en leur disant qu'il est l'équivalent de la reine, la pièce maîtresse du jeu: Athlétique, puissante, capable de se déplacer rapidement partout sur l'échiquier. J'insiste sur les éléments de base: Protégez votre roi, contrôlez les cases du centre, assurez-vous que chacune de vos pièces est bien gardée. Ishmael leur apprend le reste, les tactiques de défense et les ouvertures. Une fois qu'ils les ont mémorisées, ils les enseignent aux autres. En fait, ils ne parlent plus que d'échecs durant les récréations, à la cafétéria ou après les cours dans notre sous-sol. Je vois leur assurance grandir de jour en jour.
Cette première année, nous nous contentons de les opposer les uns aux autres et d'organiser un tournoi au sein même de l'école pour déterminer les cinq meilleurs. Nous avons bien quelques rencontres avec d'autres écoles de Philadelphie, mais aucune compétition sérieuse. Pas encore. Je veux les préparer d'abord le mieux possible. Mais, en attendant, je les vois sourire, s'amuser et oublier l'univers de pauvreté, de précarité, de crime et de drogue qui les attend dehors.
En juin 1995, juste avant la fin des classes, Ishmael et moi réunissons l'équipe pour faire le point et déterminer nos futurs objectifs. «L'année prochaine, on va jouer au niveau national. Ça veut dire que nous allons nous déplacer dans d'autres villes.» Je veux non seulement les amener à voir grand, mais aussi les pousser à continuer de jouer durant l'été. Nous décidons que le club restera ouvert en semaine pendant toutes les vacances. Quelques-uns viennent un jour ou deux, mais d'autres ne manquent pas une seule journée. À la rentrée, ils sont prêts à participer à des tournois. Nous voulons d'abord les opposer aux autres écoles de la ville pour leur donner le goût de la victoire avant de jouer au niveau de l'État ou du pays tout entier.
Je pensais au départ qu'il me faudrait les motiver et les pousser dans le dos continuellement, mais je suis ravi de découvrir que ce n'est pas nécessaire. Ils commencent vraiment à y croire. «Vous savez, M. El, je suis vraiment bon à ce jeu-là», me dit avec un grand sourire Willow Briggs, un élève de secondaire 1, qui a fait d'énormes progrès en très peu de temps. Sa nouvelle assurance se répercute sur son travail scolaire et ses notes se sont beaucoup améliorées. D'autres ont comme lui pris conscience de leur talent aux échecs et savent qu'ils sont réellement bons.
Durant l'automne, les jeunes jouent contre des adultes du quartier et quelques professeurs et, la plupart du temps, gagnent toutes leurs parties. Quel velours pour l'égo de battre un prof ! Ils m'en parlent sans arrêt. Puis vient le jour où c'est moi qui commence à perdre. «M. El, me dit l'un d'eux, vous êtes probablement l'homme le plus intelligent de la terre, et je peux vous battre.»
Sur les 900 élèves inscrits à Vaux durant l'année 1995-96, nous avons maintenant 40 joueurs de bon niveau qui servent de leaders et de modèles aux autres membres du club. En tout, environ 200 garçons et filles viennent jouer le matin avant l'école, à midi ou après les cours. Et je constate que leurs camarades de classe les regardent avec autant de respect et d'admiration que les joueurs de l'équipe de basket de l'école. Ils sont devenus des vedettes.
Nous nous entraînons tous les jours pour les tournois locaux et commençons l'année 1996 par une série de compétitions contre d'autres écoles de Philadelphie. «On les a balayés», s'exclamera après coup un de mes joueurs. Il a raison: À l'exception de Masterman qui regroupe les meilleurs élèves de la ville, ils ont battu sans difficulté tous les autres clubs. Les enfants qui fréquentent Vaux viennent tous des ghettos, des quartiers «défavorisés», comme disent les «spécialistes», tandis que les parents de Masterman sont en mesure de payer des cours d'échecs à leurs enfants et l'un d'entre eux est même un maître de la fédération internationale. Alors, effectivement, nous ne sommes pas arrivés à battre Masterman.
Qu'importe, notre équipe joue si bien qu'elle parvient à se hisser en demi-finale. Des quatre clubs en compétition, seul Vaux n'est pas une école-pilote. Un exploit que les gens du milieu croyaient impossible.
Sauf nous, bien sûr, tout le monde est persuadé que AMY, une école alternative très réputée, va nous battre et affrontera Masterman en finale. Je me contente de sourire en cachant le mieux possible mon inquiétude. Je ne veux pas énerver mes joueurs. Si j'ai l'air de garder le moral et si je leur répète qu'ils vont gagner, ils me croiront peut-être. Alors je leur dis et redis: «Vous êtes capables de les battre.» Willow Briggs comprend ce que j'essaie de faire et déclare à son tour: «Si M. El dit qu'on est capables de le faire, c'est qu'on peut le faire.» Ils sont tous d'accord.
Nous alignons cinq joueurs contre AMY, dont Kenyetta Lucas, et nous remportons la demi-finale quatre à un. Je pourrais sauter en l'air de joie. Même si Masterman a gagné la finale, mes jeunes ont goûté à la victoire et obtenu déjà un beau succès. Mais ce n'est qu'un début.
Les échecs sont importants, mais il n'y a pas que cela au monde. J'essaie de faire comprendre aux étudiants que c'est un moyen de s'ouvrir l'esprit et de surmonter les difficultés de la vie. Je les encourage continuellement à obtenir de bons résultats en classe pour avoir plus tard accès aux meilleurs collèges et universités. Et être en mesure de choisir la vie qu'ils veulent mener.
Souvent, ils viennent s'entraîner chez moi et s'éparpillent autour de la table de la salle à manger, tandis que ma femme, Shawnna, leur sert à manger. Je sais que ces parties d'échecs sont pour certains d'entre eux les seuls moments de bonheur et de tranquillité dans leur vie. Shawnna, qui travaille à la sélection des étudiants dans une université, le sait aussi. Elle ne se plaint jamais d'être envahie, pas plus que de mes longues conversations au téléphone ni des nombreux soirs où je ramène les jeunes de l'école jusque chez eux. Ils mettent tellement de coeur à jouer aux échecs et à bien travailler en classe que le moins que je puisse faire, c'est de m'assurer qu'ils rentrent sans encombre à la maison, surtout l'hiver, quand il fait si noir.
Le championnat de Pennsylvanie a lieu en mars, durant deux jours à l'université Bloomsburg, à environ 240 km de Philadelphie. Je veux y aller, mais j'ai un problème majeur: Le manque d'argent. Je n'ai aucune idée sur la manière d'en obtenir. Alors, je me contente d'en demander: J'écris aux habitants, aux commerces et aux églises du quartier, la secrétaire de l'école tape les enveloppes, et les enfants les remplissent. Je fais également appel à la générosité de tous les anciens élèves de Vaux que je peux retrouver. Et les gens donnent, des fois 5$, des fois 100$, assez pour payer la location d'une fourgonnette. La plupart de nos joueurs ne sont jamais sortis de la ville, et ce voyage à lui seul est une fantastique aventure.
Qu'ils perdent ou qu'ils gagnent, ils vont jouer chacun cinq fois durant le tournoi, et les juges détermineront l'équipe gagnante par le total de points accumulés, à raison d'un point par partie gagnée. Chaque équipe a quatre joueurs et peut donc obtenir au maximum 20 points. Vaux gagne toutes ses parties en première ronde et aborde la deuxième en tête.
Comme tous les accompagnateurs, Ishmael et moi restons dans le hall d'entrée pendant que les enfants jouent. L'atmosphère est tendue et tout le monde tourne en rond en attendant les résultats. Finalement, nos joueurs sortent l'un après l'autre, le visage défait. Ils ont commis des erreurs, en partie par manque d'expérience de ce genre de tournoi. Willow Briggs arrive le dernier. Il ne dit pas un mot et de grosses larmes roulent sur son visage. Je le serre dans mes bras en lui disant: «Ce n'est pas grave. Tu as fait de ton mieux et je suis fier de toi.» Nous nous classons finalement quatrièmes de notre catégorie. Les jeunes sont découragés. Il faut leur remonter le moral.
-«Ca ne se termine pas là, leur dis-je. On ne va pas s'arrêter. Il nous reste les championnats nationaux.
-Nous, on va aller aux nationaux ?
-Absolument.»
Je leur en fais la promesse et je pense ce que je dis. Cette année, les championnats nationaux d'échecs pour les 12 à 14 ans se tiennent à Kissimmee, en Floride, et je ne sais pas comment on pourra payer le voyage, mais on verra cela plus tard. «Pour le moment, on rentre à la maison et on se remet au travail. Vous avez tous bien joué, mais il va falloir faire encore mieux que cela.»
Peu de temps après, un journal de Philadelphie publie un article sur notre aventure. Et cela change tout: L'argent commence à rentrer, essentiellement par petits montants. Puis les gens de KYW-TV décident de faire un reportage et, à ma grande surprise, nous envoient Ukee Washington, un des reporters de télévision les plus connus de la ville. «J'ai envie de voir ce que valent vous joueurs», me dit-il. Je lui réponds en souriant de s'installer devant un échiquier. S'il est favorablement impressioné, Ukee va probablement exaucer bon nombre de mes prières. Il faut trouver de l'argent pour aller en Floride et son reportage peut nous y aider. Et il y a autre chose aussi: Je veux que le monde entier sache que, une quinzaine d'années plus tard, le club d'échecs de Vaux retourne aux championnats nationaux.
Il se trouve qu'Ukee est lui-même passablement bon aux échecs. Il décide de s'attaquer à Charles Mabien, un excellent joueur de 6e année, et Charles le met échec et mat en cinq coups. Après la diffusion du reportage, les dons affluent par milliers de dollars. Une fondation du Minnesota nous envoie à elle seule 3000$, et je suis tellement heureux que je téléphone pour exprimer mes remerciements en personne. La femme qui me répond me dit que ses parents ont étudié à Vaux, il y a de cela très lontemps.
Nous allons finalement à Kissimmee cette année-là, grâce à la publicité locale et à des dons supplémentaires. Willow gagne toutes ses parties, sauf deux, et figure parmi les 50 meilleurs joueurs de sa catégorie. Il est le premier de nos jeunes à gagner un trophée individuel à un tournoi national. Un trophée plus grand que lui ! Les jeunes sont tellement heureux d'avoir bien joué que je ne veux pas m'arrêter là. Je sens que l'avenir nous réserve encore mieux.
En septembre 1996, l'équipe part à la conquête de nouveaux horizons. Nous avons perdu Kenyetta et Willow qui poursuivent leurs études ailleurs, mais un élève de secondaire 1, Demetrius Carroll, se montre déjà plein de promesses. Élevé par sa belle-mère et sa belle-soeur, c'est un des étudiants les plus brillants de l'école et je sais que le succès l'attend.
Les enfants jouent presque tous les jours de 15 heures à 18 heures. Pour qu'ils prennent de l'expérience avant les championnats de Pennsylvanie et les nationaux, nous les inscrivons à plusieurs tournois de bon niveau, comme le championnat amateur de l'Est, à Parsippany, dans le New Jersey. La ronde finale est la plus dure pour Demetrius: Je m'inquiète de le voir confronté à un joueur beaucoup plus vieux que lui, presque de niveau expert. Je n'arrête pas de me dire que ce n'est qu'un enfant. Placé derrière lui pour ne pas le troubler, je me rends compte à un moment que, s'il déplace bien sa tour, son dangereux adversaire va devoir sacrifier sa reine pour ne pas perdre.
Et le voilà qui bouge la tour. Je n'arrive pas à y croire: Ce n'est qu'un débutant et il n'a à son actif que quelques tournois.
Son adversaire, apparemment sous le choc, fixe l'échiquier et se décide finalement à jouer. La main de Demetrius tremble en s'emparant de sa reine, la pièce la plus puissante du jeu d'échecs. L'autre tente alors un sacrifice pour retourner la partie, mais Demetrius prend un gros risque, refuse la tour qu'on lui offre et se concentre sur l'assaut final. Ses pièces étouffent presque le roi adverse et son adversaire, après quelques instants d'hésitation, concède la partie.
Cris et rires fusent dans la salle. Qui aurait pu croire qu'un enfant de 13 ans, sorti des ghettos, pouvait battre un joueur d'un tel niveau ? Ce coup d'éclat permet à notre équipe de remporter les honneurs dans sa catégorie.
En février et mars, nous arrivons deuxièmes de notre catégorie aussi bien dans le tournoi de la ville que dans celui de l'État. Mieux encore, nous joueurs sont devenus des stars. Quand ils reviennent à Philadelphie, chargés de trophées et de médailles, les gens leur demandent: «Êtes-vous une équipe de basket ?»
Arrivent enfin avril et les championnats nationaux au centre des congrès de Knoxville. Nous nolisons un autobus pour nous y rendre.
Dès le début, nos joueurs se mettent à gagner et, à la fin de la première journée, nous sommes déjà en tête. Après chaque ronde, j'appelle à Philadelphie pour rapporter ce qui se passe au directeur et aux parents, qui à leur tour diffusent les nouvelles. Tout au long du vendredi et du samedi, durant les cinq premières rondes, nos succès sont tellement extraordinaires que nous faisons la une du News-Sentinel de Knoxville.