Alexandre Alekhine (1892 - 1946)
Encore un besogneux des échecs. Il étudie comme pas un les ouvertures, remet en question certaines phases du jeu et ne remporte son premier succès qu'à l'âge de 20 ans à Stockholm. En 1914 à St-Petersbourg, il se classe 3e derrière Lasker et Capablanca. Comment pourrait-on qualifier ce génie ? La réponse est dans la question... Un génie tout simplement. Sa science du jeu, des ouvertures, des combinaisons était phénoménale. Le 1er février 1925, il battit le record du monde de parties à l'aveugle, à Paris. 28 adversaires pour un résultat de 22 victoires, 3 nulles et 3 défaites.
Cependant, comme ses prédécesseurs, Alekhine n'allait pas remettre tout de suite en jeu son titre acquis en 1927. Il faudra attendre en 1929 et son choix de challenger, Efim Bogolioubov. Loin d'être un faible joueur on aurait plutôt imaginé Alekhine rencontrer Euwe, Réti, Nimzovitch ou Rubinstein. Enfin, le match débuta le 6 septembre 1929 à Wiesbaden et s'acheva sur une victoire d'Alekhine avec 8 gains, 3 défaites et 15 nulles.
Ne souhaitant toujours pas rencontrer Capablanca pour un match revanche, Alekhine accepta toutefois en 1935 de rencontrer pour le titre suprême le Hollandais Machgielis (dit Max) Euwe. La rencontre eut lieu dans plusieurs villes des Pays-Bas, en 30 parties, le vainqueur étant celui ayant marqué le plus de points. Obligation était faite à Euwe d'accepter une revanche en cas de victoire, dans les 2 années suivantes. Ce match n'allait pas se dérouler comme Alekhine l'aurait souhaité. Pourtant tout avait bien commencé puisqu'il menait 3-1 après 4 parties. Cependant Euwe allait progressivement refaire son retard et égalisait au soir de la 14e partie.
Suivent des nulles. Dans la 20e partie, Alekhine s'inclinait avec les noirs. Idem dans la 21e partie où il abandonnait avec les blancs au 41e coup. Nouveau coup dur pour le champion dans la 26e partie. Bref, le match devait s'achever sur le score de 15,5 à 14,5 en faveur de Max Euwe. Le monde des échecs avait donc un nouveau champion.
Comme convenu entre les deux joueurs (Euwe en gentleman accepta l'idée du match revanche contrairement à ses prédécesseurs, et s'y tint), la revanche eut lieu en 1937. Entre-temps Alekhine avait participé à quelques tournois sans réellement se distinguer. Mais l'on s'aperçut très vite de son retour au plus haut niveau et le résultat du match est spectaculaire: 11 victoires pour Alekhine, 4 défaites et 11 nulles. Euwe n'avait pas fait le poids ! Alekhine reprenait donc sa couronne. Suivent deux années en dents de scie et la guerre. Le Russe s'installe en France puis en Espagne et enfin au Portugal. En 1946, il accepte de remettre son titre en jeu face à la nouvelle étoile soviétique, Botvinnik. Mais le match n'aura jamais lieu. Alexandre Alekhine meurt le 24 mars 1946.
Né à Breslau en Allemagne, il apprit à 9 ans, de son père, les règles du jeu d'échecs. Vite enthousiasmé, il dévora les livres de Greco et Philidor. Malgré cette précocité, ce n'est qu'à l'âge de 30 ans qu'il disputa son premier tournoi (sa famille voyait sa passion d'un mauvais oeil).
Il avait un style ultra-agressif, fait de violence et de fantaisie, faisant de lui le chef de file de «l'école romantique». Sa carrière commença en 1848 par un match nul contre Harrwitz. Puis vint sa grande victoire au tournoi de Londres en 1851. Mais il perdit en 1858 face à Morphy. Il connut une victoire contre Kolisch en 1861, puis gagna le tournoi de Londres en 1862.
Son déclin fut amorcé par sa défaite cuisante contre l'autrichien Wilhelm Steinitz, après laquelle ce dernier se proclama champion du monde. Les idées «positionnelles» de Steinitz avaient pris le dessus sur le «romantisme». Mais si l'efficacité était du côté de Steinitz, la popularité allait aux combinaisons étincellantes d'Anderssen. Même ses malheureux adversaires, éblouis par la façon dont Anderssen les battait, étaient presque satisfaits de perdre ainsi. Témoin le français Lionel Kieseritzky qui perdit contre lui la fameuse «partie immortelle» à Londres, juste après le tournoi de 1851, et qui envoya la partie à son club parisien, ne tarissant pas d'éloge sur son vainqueur.
La deuxième petite merveille qu'Anderssen nous a léguée a été jouée en 1852 à Berlin contre le théoricien allemand Jean Dufresne et a été surnommée «la toujours jeune».
Mikhaïl Botvinnik (1911 - 1995)
Il est devenu champion du monde en 1948 lors d'un tournoi à 5 joueurs. Le champion précédent, Alexandre Alekhine, était mort sans remettre son tire en jeu. La FIDE, Fédération Internationale des Échecs, nouvellement créée, organisa un tournoi avec les meilleurs joueurs du moment, 2 occidentaux (3 étaient prévus, mais il y eut un forfait ) et 3 soviétiques, guerre froide oblige. Il y eut donc, Samuel Reshevsky d'origine polonaise émigré aux États-Unis et Max Euwe pour le bloc de l'Ouest. Mikhaïl Botvinnik, Paul Kérès un estonien, et Vassily Smyslov pour le bloc de l'Est. Botvinnik l'emporta. Cette victoire eut certainement un impact dans la politique de l'URSS vis-à-vis des échecs. 10 ans plus tard, elle compterait 1,000,000 de joueurs licenciés. Botvinnik perdit son titre en 1957 contre Vassily Smyslov. Il le récupéra en 1958 lors du match revanche. Il le reperdit en 1960 face à Mikhaïl Tal âgé alors de 24 ans. Et il le regagna à nouveau lors du «traditionnel» match revanche. En 1963, il perdit contre Tigran Petrossian. En 1970, il dirigea une école d'échecs à Moscou, dont sera issu Garry Kasparov.
Mikhaïl Botvinnik, né en 1911 à St-Petersbourg (Léningrad) est un produit direct de ce grand mouvement de masse en faveur des échecs. Sa 1ère apparition remarquée eut lieu en 1925. Capablanca, alors champion du monde, donnait une séance de parties simultanées. Quand il fut obligé de serrer la main, en signe d'abandon, à un gamin de 14 ans, Capablanca fut gêné et ne put que prédire le plus grand avenir au petit garçon qui n'osait pas le regarder. Les prédictions du cubain ne tardèrent pas à se réaliser puisque dès l'année suivante Botvinnik empochait la 2e place du championnat de Léningrad.
En 1927, Botvinnik commença à l'institut Polytechnique de Léningrad, des études pour devenir ingénieur en électricité. Il parvint à les terminer, 6 ans plus tard, par l'obtention du diplôme. Cela ne l'empêcha pas, dans l'intervalle , de remporter 2 fois le championnat d'URSS.
Toute sa vie, Botvinnik mena de front, et avec succès, ses 2 activités. Pour y parvenir il dut, à l'instar de Euwe, organiser chaque moment de sa vie, alternant en général 6 mois de recherche en électricité et 6 mois de tournois d'Échecs. Botvinnik explique que ses pauses échiquéennes lui firent toujours le plus grand bien dans la mesure où elles lui rendaient l'appétit de jouer qui, après 5 ou 6 tournois difficiles de suite, s'émoussait régulièrement.
La grande force de Botvinnik consiste avant tout en une profonde compréhension de la stratégie. Personne mieux que lui ne savait établir un plan en fonction de son jugement de la position, et le mener jusqu'à son terme. Il étudiait les ouvertures d'une manière différente des autres grands joueurs de l'époque, dans la mesure où il n'était pas à la recherche de «coups» mais de «plans». Grand expert des fins de parties, il en gagna beaucoup grâce à des avantages que l'adversaire tenait pour insignifiants, ou, en tout cas, inexploitables. Technicien hors pair, il pouvait profiter de la plus petite faiblesse créée dans le camp adverse.
Botvinnik fit ainsi progresser la théorie des débuts de partie. Quand l'on considérait que les noirs, grâce à des échanges de pièces, avaient aplani le jeu, et obtenu l'égalité, Botvinnik poussait le raisonnement plus loin, et démontrait que, stratégiquement, les blancs conservaient l'avantage malgré le peu de matériel restant sur l'échiquier. Mais les situations sauvages où les combinaisons prennent le pas sur la stratégie n'étaient pas du goût de Botvinnik, et ses challengers allaient se préparer en conséquence.
Une fois couronné, Botvinnik disparut du circuit des tournois internationaux. Ce n'était pas pour prendre du repos mais pour terminer sa thèse de doctorat sur la régulation des moteurs électriques. Durant les 3 années de son règne Botvinnik joua beaucoup. De nouveau, les 2 frères ennemis Smyslov et Botvinnik s'affrontaient pour le championnat du monde en 1957 à Moscou. À son issue, Smyslov devint le 7e champion du monde. Après cette défaite, la cote de Botvinnik en URSS baissa nettement et l'opinion généralement admise était qu'il avait sa carrière derrière lui, qu'il était un joueur «fini».
Le match revanche commença au début de l'année 1958 devant un millier de spectateurs les yeux rivés sur l'immense échiquier mural reproduisant les coups des 2 champions. Et, Botvinnik reprit son titre de champion du monde. C'est en 1960 qu'il reperdit son titre devant Tal. Patiemment il se mit au travail. Première chose: Comprendre les raisons de sa défaite. Pour cela, il excellait. Comme d'habitude Botvinnik soigna sa condition physique par de longues marches solitaires et quotidiennes. Quant à son entraînement échiquéen, il fut entouré du plus grand secret. Ses suspicions quant à d'éventuelles «fuites» sur ses ouvertures en préparation sont légendaires et frisaient même la paranoïa. Botvinnik avait réussi à trouver les causes de son précédent échec et adapta son jeu en conséquence. Il joua notamment beaucoup plus vite afin d'éviter le «zeitnot». Son succès fut dû avant tout à sa volonté de laver l'affront de l'année précédente.
En mars 1963, Botvinnik perdit son titre contre Petrossian. À 54 ans, Botvinnik s'estima incapable physiquement de tenir le rythme des matches des candidats de 1965. Sa carrière de joueur actif se poursuivit jusqu'en 1970 où il participa au fameux match URSS-Reste du monde et battit le Yougoslave Matulovic. Après on ne vit plus Botvinnik que dans les salles de tournoi, si ce n'est comme visiteur de marque. Botvinnik se consacra à un projet aussi ambitieux que diabolique. Il participa à l'élaboration d'un ordinateur-joueur. Une course de vitesse s'est établie entre russes et américains pour établir un programme capable de battre les meilleurs joueurs humains. À ce jour, la puissance de l'ordinateur a permis d'atteindre l'objectif.
José Raoul Capablanca
(1888 - 1942)
L'on ne sait pas trop comment lui est venu le goût du jeu. La légende dit qu'à l'âge de 4 ans, après avoir assisté à de nombreuses parties jouées par son père dans un club de La Havanne, il aurait défié son père et l'aurait battu aisément. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'il fut très doué. Il devint champion de Cuba à l'âge de 12 ans. Il émigre ensuite aux États-Unis pour poursuivre ses études de chimie. Mais les échecs prendront le dessus bien vite. Il participe alors à de nombreux tournois dont Hastings en 1895 qu'il remporte alors qu'il n'est encore qu'un illustre inconnu, puis au début du XXe siècle, match contre Marshall en 1909 qu'il bat par 8 victoires, 1 défaite et 14 nulles, puis s'enchaine New-York après la guerre, revanche contre Marshall en 1918 et autres matchs qu'il gagne quasiment sans peine.
Après sa victoire contre Lasker en 1921 et son titre de champion du monde, il ne se presse pas de le remettre en jeu. Il participe à divers tournois, repousse l'offre d'Alekhine d'un match pour le titre mais accepte finalement en 1927. Pendant les 6 ans qu'il passe à la tête du classement, signalons qu'il ne perd que 4 parties sur plus de 100 parties jouées !
Le vainqueur sera celui qui gagnera 6 parties. Le 17 septembre 1927 le premier pion est poussé par Capablanca et l'incroyable se produit. Alors qu'il n'a presque pas perdu une seule partie en 6 ans, il renverse son roi dès la première partie ! La seconde s'achève par une nulle. Dans la superbe 3e partie, Capablanca trouve les meilleurs coups, contre les attaques d'Alekhine et fini par l'emporter. Égalité. Suivent alors 3 nulles. La 7e partie voit une autre victoire pour le tenant du titre (il ne sait pas qu'il attendra plus de 22 parties pour renouer avec la victoire !) puis suivent des nulles jusqu'à la 11e partie qui se solde par une victoire d'Alekhine et encore la 12e. Les pronostiqueurs qui avaient misé sur une victoire aisée de Capablanca commencaient à se faire du soucis, et pour cause: Alekhine menait et n'était plus qu'à 3 victoires du titre. Les spectateurs assistèrent alors à 8 parties nulles de suite et dans la 21e partie, alors que le challenger jouait avec les noirs, son fou de cases noires en prise mais pouvant être sauvé, il trouve un fantastique coup qui force l'abandon de Capablanca. 4 à 2. Capablanca venait en 2 mois de perdre autant de parties (4) qu'en l'espace de 10 ans. Comme déjà mentionné il avait joué entre 1814 et 1824 quelques 126 parties pour 4 défaites uniquement. Un tel résultat ne se reverra jamais dans toute l'histoire moderne des échecs. S'ensuivent des nulles jusqu'à la 29e partie qui voit enfin Capablanca l'emporter.
30e et 31e partie: nulles. Dans la suivante, Alekhine allait dominer Capablanca dans tous les départements du jeu pour finalement l'emporter au 63e coup dans une finale de pions menés à dame mais avec un avantage incontestable pour Alekhine. Nulle.
34e partie. Capablanca avec les noirs. Après un début classique où rien ne se produisit pendant 20 coups, coup de tonnerre d'Alekhine au 23e coup qui attaque avec sa dame deux pions noirs. Capablanca se défendit comme un diable et la partie fut ajournée au 40e coup sur une position où chaque joueur avait une tour, sa dame, 3 pions, mais un léger avantage à Alekhine avec un pion supplémentaire en a4, attaqué par la tour adverse.
À la reprise et après l'échange des dames, Alekhine se retrouvait donc dans une position légèrement favorable avec son pion de plus. Cependant la partie fut une nouvelle fois ajournée. Le lendemain, après une lutte féroce qui mena les deux joueurs jusqu'au 82e coup, la partie fut encore ajournée mais cette fois-ci dans une position décisive pour Alekhine. Le lendemain, Capablanca abandonnait, cédant du même coup sa couronne à «Alexandre le grand Alekhine» qui devenait ainsi le 4e champion du monde «officiel».
Capablanca ne put jamais reconquérir son titre, Alekhine lui ayant toujours refusé un match revanche. Cependant le Cubain allait s'illustrer encore pendant de nombreuses années en remportant 2 tournois en 1928 (auxquels ne participait pas Alekhine), 4 tournois en 1929 (sans Alekhine) et autres places d'honneurs jusqu'en 1939. Il s'éteint le 8 mars 1942 à New-York.
Louis-Charles Mahe De La
Bourdonnais (1795-1840)
Né à l'île de Bourbon (aujourd'hui La Réunion) en 1795, Louis-Charles était petit-fils de Bertrand François Mahé, comte de La Bourdonnais (Saint-Malo 1699 - Paris 1755), marin et administrateur français, gouverneur des Iles de France (l'île Maurice) et de Bourbon, vainqueur des Anglais à Madras en 1740 et qui contribua à l'établissement des comptoirs français de l'Inde.
Louis-Charles est envoyé en France afin de poursuivre ses études au Lycée Henri IV de Paris. Il découvre les échecs en 1814 - Napoléon était à l'île d'Elbe - et fréquente assidûment le Café de la Régence où il devient l'élève d'Alexandre Louis-Honoré Deschapelles, alors le meilleur joueur français. L'élève dépasse très vite le maître qui abandonnera les échecs pour le whist.
En 1825, La Bourdonnais se rend pour la première fois en Angleterre où il bat les joueurs qui lui sont opposés. En juillet, il épouse une Anglaise, Eliza Waller Gordon. Revenu à Paris, il se réveille un beau matin ruiné par des spéculations malheureuses à Saint-Malo. Il considère alors la possibilité de vivre des échecs pour lesquels il avait négligé ses affaires.
En 1833, il publie en deux volumes à Paris «Le Nouveau Traité du Jeu d'Échecs», ouvrage qui sera traduit en russe et en espagnol. De retour à Londres en 1834, il rencontre en une série de matches le joueur irlandais Alexandre McDonnell (1798-1835), alors considéré comme le meilleur joueur du Westminster Club de Londres et de tout le Royaume-Uni. La Bourdonnais l'emporte largement. Le Français est reconnu comme le meilleur joueur du monde.
Son style vigoureux met en pratique les enseignements de Philidor et il a pleinement reconnu l'importance du centre. Cela faisait de lui un grand stratège, sans qu'il y perde sa vision de tacticien. Les parties de ses matches furent publiées et commentées, contribuant indubitablement au développement ultérieur du jeu.
En 1836, avec Joseph Mery, il fonde Le Palamède, la première revue entièrement consacrée aux Échecs. La fin de sa vie est assombrie par la maladie et par des soucis financiers. En novembre 1840, il se rend pour la troisième fois à Londres où des amis lui ont trouvé un emploi au Simpson's Divan. Il dispute des parties en public, mais il est de plus en plus malade et meurt le 13 décembre 1840. Les autorités de l'île de Bourbon lui ont accordé un peu tard une pension de 3 000 F dont sa veuve ne verra pas le premier franc. Comme McDonnell, il est enterré à Kensal Green.
Né près d' Amsterdam, "Max", comme on avait pris l'habitude de l'appeler, appris les Échecs à l'âge de 4 ans. Et ce n'est pas un hasard, car dans sa famille, les Échecs étaient une préoccupation quotidienne, au même titre que la musique et l'éducation scolaire.
À 6 ans, Max battait ses parents, et vers 9 ans, il put jouer dans un club d'adolescents - avec une permission spéciale, les membres devant être âgés de plus de 16 ans. Vers 12 ans, Max s'inscrivit dans un vrai club et il battit, en simultanée, l'un des meilleurs joueurs hollandais de l'époque.
À l'école, Max était un élève brillant. Il était doué pour tout, particulièrement pour les mathématiques. Lorsqu'il gagna le championnat des Pays-Bas, en 1921, il fut confronté à un dilemne quant au choix de sa profession. La profession de joueur d'Échecs était mal rémunérée, et comme il obtenait du succès dans tous les domaines, il décida de continuer ses études de mathématiques et, en parallèle, les Échecs, comme un simple amateur.
Mais l'amateur se comporta tel un professionnel ! Sérieux dans sa préparation, Euwe connaissait tout ce qui avait été écrit sur les Échecs. Il suivait les grands événements avec passion, et il continua de s'engager dans des compétitions internationales ou nationales.
Dès 1924, il enseigna les mathématiques au lycée, et 2 ans plus tard, il obtint son doctorat, synonyme d'indépendance financière. Max Euwe se tourna alors de plus en plus vers les Échecs.
Il écrivit ses premiers livres, et en 1926-1927, à l'occasion des vacances de Noël, il joue un premier match amical contre Alekhine qu'il perdit sur un score très serré. Fort de ses succès échiquéens, Alekhine lui proposa un match pour le titre en 1933. Mais Euwe hésita, car il était sur le point de délaisser le jeu pour se consacrer à 100% aux mathématiques. En 1934, le maître autrichien Hans Kmoch, qui a écrit l'une de ses biographies, lui fit changer d'avis.
Un an plus tard, le match eut lieu aux Pays-Bas. Alekhine était favori et le début du match justifie ce pronostic (4-1). Mais Alekhine sous-estima la force d'Euwe, et surtout, sa stabilité psychologique. Et, le challenger parvint à égaliser (7-7 après 21 parties), puis l'emporta 15,5 - 14,5 au terme des 30 parties. Cette défaite d'Alekhine stupéfia le monde échiquéen. Le 5e champion du monde était sur le trône et même si Alekhine reprit son titre 2 ans plus tard, Euwe était rentré dans l'histoire.
Le champion hollandais demeura l'un des meilleurs joueurs de son temps, et il participa encore, après la mort d'Alekhine (1946), au match tournoi de 1948 qui décida de la succession du champion du monde.
Alors agé de 47 ans, et en mauvaise forme physique, Euwe ne tient pas son rang et il termina 5e et dernier avec 4/20.
À partir des années 50, Euwe s'intéressa de plus en plus à la cybernétique. Il devint notamment le directeur d'un centre scientifique pour le "traitement automatique des données". Il s'inscrivit ainsi au coeur du développement des programmes d'Échecs de la firme IBM. Il écrivit également des dizaines de livres, dont certains sont devenus des classiques. Son travail journalistique est également considérable. Il collabora pendant près de 60 ans dans de nombreux magazines et journaux du monde entier.
Il toucha également à la composition échiquéenne et devint arbitre international en 1951. En 1970, il fut élu à la présidence de la FIDE, au sein de laquelle il mit en oeuvre ses extraordinaires capacités d'organisation et de travail, ainsi que son sens inné du relationnel. Homme chaleureux et parfait diplomate, il a joué notamment un rôle décisif pour que le "match du siècle" opposant Spassky à Fischer ait lieu, en 1972, à Reykjavik.
Il se retira de la présidence en 1978, trois ans avant sa mort.
Au commencement était... Regina Wender.
La mère de Bobby Fischer appartient, comme son fils, à la race de ceux qui chantent dans les supplices. Mais elle a su aussi chanter son amour des pauvres et des causes perdues. Et de quelle manière ! En 1933, elle voulut inonder de sa mélodie, qui était alors un hymne révolutionnaire, l'orgueil des puissants et l'ardeur des spéculateurs. Elle rêvait de submerger faubourgs, métropoles, printemps, châteaux, l'univers tout entier ! Elle prit le train et partit pour Moscou. Avec l'allégresse d'une petite chose virginale qui pût racheter les peines ancestrales. Elle, toute seule allait secourir le prolétariat dans son sanctuaire et, avec lui, construire l'avenir radieux de l'Humanité. Regina, cette charmante jeune fille juive pleine d'intelligence, ignorait que dix ans auparavant Lénine avait, comme elle, parcouru en train ce même trajet Suisse-Russie; Vladimir Illitch, le mentor de Staline («le petit père des peuples», père tout court de ces camps de concentration. En Suisse il avait choisi de se camoufler sous un pseudonyme: ... «Karpov». Car le destin annonce tout crûment la couleur !
Pendant cinq ans jusqu'en 1938, plus Marthe que Marie, Regina fit des piqûres à des syphilitiques, vida des pots de chambre rouges. Au Premier Institut médical de Moscou, l'infirmière suisse Wender aurait donné sa vie et jusqu'à son dernier souffle pour cette révolution prolétarienne. Recrue de fatigue, souillée et déchirée, elle rêvait la nuit sur sa couche du jour «déjà si proche !» où les ouvriers seraient transfigurés en princes par la grâce de Staline... tendre monstre moustachu suspendu à un nuage dont la révolution était la brise.
Lorsque, en 1938, le cerveau de Regina comprit enfin ce que ses yeux voyaient et ses oreilles entendaient depuis son arrivée en Russie, elle quitta «Moscou-la-gâteuse», plus furieuse qu'offensée. Elle revint raconter au monde ce que le monde refusait d'écouter. Nul ne lui prêta l'oreille. Trente ans plus tard, avec plus de succès mais peut-être moins de piquant, Soltjenytsine décrivait comme elle l'URSS, le pays «qui a assassiné le plus d'ouvriers et de communistes dans l'histoire de l'Humanité». Mais l'Humanité, comme une grande marâtre couverte de suie, n'a pas laissé la mère de Bobby pleurer dans ses hémicycles. Pour jouer le rôle de géniteur de Bobby, Regina choisit Gérard (ou Gerhardt) Fischer, citoyen allemand, biophysicien de profession. Si Bobby et son père se rencontraient un jour, le champion pourrait renouveler l'exploit bien connu de Dali. Comme on s'en souvient, le peintre, après s'être masturbé en présence de l'auteur de ses jours et avoir recueilli dans la paume de sa main le fruit de ses va-et-vient, jeta celui-ci à la figure de son cher père en lui crachant ces mots: «Voici ce que tu m'as donné... je te le rends. Nous sommes quittes ».
Gérard disparaît de la vie de Fischer comme le père de Rimbaud de celle du poète. Regina se charge d'expédier définitivement le procréateur lorsque les gouttes de semence commencent à germer dans son ventre. Une fois terminés ses assauts d'alcôve il ne restait plus à Fischer Sénior qu'à faire à Bobby le plus beau cadeau que, selon Henri Laborit, un père puisse faire à son fils: disparaître. L'homme avait accompli la tâche indispensable impartie par la Nature, tel un bourdon. Adieu, éjaculateur ! Ni Regina ni Bobby n'ont jamais fait la moindre allusion au «père». Peut-être, après avoir fait son devoir biologique, a-t-il vécu à Chicago ou au Chili, à moins qu'il n'ait décidé de finir ses jours dans sa ville natale: Berlin. Dans le paysage fischérien le père se dresse comme un svelte pilier tronqué par la fatalité.
En 1943, avec quelle angoisse et quelle clairvoyance Regina suivait-elle les batailles de la Seconde Guerre mondiale ! Comme elle attendait avec enthousiasme le débarquement allié en France ! Comme ella a fêté la déroute nazie dans le dédale de Stalingrad ! Le 9 mars de cette année-là, précisément, Bobby Fischer naquit à l'hôpital Michael Reese de Chicago. Elle aussi aurait pu dire que c'était son «fils en qui elle avait mis toutes ses complaisances», voire ses rêves et ses délires. Du fruit de ses entrailles elle ferait, elle en était persuadée, un dramaturge comme Shakespeare, un musicien comme Mozart ou un physicien comme Newton... et non un joueur d'échecs happé par un futur de poète maudit. Une fois la guerre finie, Regina se coupa du monde, de ses vanités et de ses pompes. Elle préféra la compagnie du sable, et des serpents à sonnettes. La Reine Wender, accompagnée de sa fille et de Bobby, choisit un nid en plein désert d'Arizona. Près de la Sierra de l'Étoile. Un lieu-dit: Mobile leur servit de village, de maison et de refuge. En ce temps-là ce véritable trou ne comptait que trois habitants: les trois membres du clan Fischer. Sept autres humanoïdes de l'espèce cow-boy demeuraient temporairement à Mobile. C'étaient sept jouvenceaux, qui accouraient des ranchs voisins à dos de... jeep. Six heures par jour et cinq jours par semaine, les neuf élèves suivaient les subtiles et bizarres leçons sur ceci, cela et sur tout le reste dispensés par l'institutrice dame Regina, à cheval sur son anticonformisme. Quelle meilleure université pour le génie que cette école de marmousets sous la voûte céleste, où le désoeuvrement était routine et la méditation de règle ?
Bobby interrogeait le firmament et consultait les étoiles de la Sierra du même nom. C'était déjà un Thalès de Milet en culottes courtes et un philosophe présocratique de poche. En regardant le ciel il se demandait: «d'où venons-nous ?» et «où allons-nous ?». Depuis son enfance il s'intéresse à tout ce qui est humain, mais surtout à tout ce qui est divin. Il passait des heures à écouter les vieux Indiens de la réserve évoquer leurs dieux. En leur compagnie il chantonnait au cours de leurs cérémonies, de leurs rites et de leurs fêtes. Fischer est toujours ce petit enfant mystique, ce colosse habité par la transcendance. Avec quelle répugnance repousse-t-il ce «nauséabond monde positiviste et matérialiste» ! Avec quel dédain contemple-t-il ceux qui «vivent dans l'abjection en niant l'immortalité de l'âme», tandis que dans ses yeux demeure une subtile interrogation.
Bien vite les Fischer se propulsèrent vers une autre pépinière spirituelle: Le quartier juif de Brooklyn. À quelques yards du domicile de l'ex-enfant prodige Samuel Reshevsky et à quelques pas de la retraite où vit l'actuel dauphin Gata Kamsky: Le hasard, en effet, a le sens de l'orientation, même s'il chemine infatigablement en aveugle. Lorsque la Reine Mère eut observé que son fils passait ses heures les plus fructueuses, sans parler de ses moments perdus, face à un échiquier à défier l'homme invisible, elle mit une annonce dans un journal local. Le 13 janvier 1951 le rédacteur en chef de l'American Chess Bulletin lui répondit. Sur le point de fêter ses huit ans, Robert Fischer remportait ses premières parties contre un joueur en chair et en os, après avoir gagné mille fois en battant des esprits cloîtrés dasn ses rêves. Sa voie royale, sans haltes ni péages, a commencé lorsqu'il avait huit ans avec sa première partie officielle disputée contre le champion d'Écosse Max Pavey. À douze ans à peine il remportait le principal tournoi du Club Manhattan Chess et un an plus tard, à treize ans tout ronds, il est proclamé champion des États-Unis. Sa victoire contre Donald Byrne en 1956 est connue sous le nom bien mérité et mieux encore conservé de «partie du siècle».
À dix-sept ans il est déjà l'ombre de Dieu sur l'échiquier, le souverain des souverains: L'invincible Fischer et, par conséquent, grâce à la mesquinerie des fricoteurs de la Fédération internationale, le champion du monde... sans titre officiel. Des chalatans lui ravissent son sceptre dans un obscène placard. À partir de ses dix-sept ans, Fischer a vu se dresser devant lui les flics soviétiques déguisés en joueurs d'échecs, ainsi que leurs alliés les bureaucrates de la Fédération internationale.. et de la Fédération américaine. Au cri de «Parasites de tous les pays unissez-vous !» les représentants des partis de l'ordre se liguèrent contre l'iconoclaste: La Sainte Alliance de tous ceux qui n'avaient rien de saints. Chausses-trapes, vetos, artifices de chicane... tout était permis et à tous les échelons pour que Fischer ne pût conquérir son titre de champion du monde. Face à lui s'alignaient les limiers de la mafia stalinienne, prêts à tous les forfaits pour conserver éternellement à Moscou la couronne échiquéenne. Et Fischer, pour plus de dérision, non seulement demeurait invincible, mais anticommuniste et croyant. L'opium du peuple ne saperait pas les fondations du Kremlin. Àprès plusieurs tentatives infortunées pour aider son fils, Regina Wender adopta la solution la plus difficile, mais la plus judicieuse: Laisser seul son Bobby-Daniel dans la fosse, harcelé par les lions. Le génie ne peut être secouru que par son propre génie et sa poussière d'étoiles.
Alors Miss Wender tourna sa passion vers le pacifisme et anima le Commitee for no violent action. Comme on pouvait s'y attendre elle conçut un projet quichottesque: Parcourir la terre en allant seule de par le monde pour réclamer la paix. La première étape, de marque, devait la conduire de San Francisco à... Moscou. Quelques années plus tard le Parti communiste français allait m'offrir involontairement l'occasion d'imiter fischériennement Sainte Régine, Apôtre de la Paix. Au bois de Vincennes, le 19 juin 1983, je me suis glissé parmi les cent mille militants communistes de la fête de la «Paix». Au moment le plus crucial, qui était aussi le plus soviétophile, j'ai déployé, avec l'aide d'un ami candidat au martyre en cette occasion, une banderole qui disait: «Vive la Russie libre. Missiles soviétiques «SS20=la Mort.». Le quotidien Libération rendit compte de l'empoignade provoquée par cette inscription sous le titre: Le pacifique Arrabal viré par les pacifistes musclés. À vrai dire mon ami et moi avions subi une si violente agression qu'il s'en fallut de peu pour nous voir passer dans un monde meilleur. Grâces soient rendues à la police intérieure du Parti -- comme dirait Zinoviev - qui réussit à nous extraire de la foule des militants à la volée. Je crois que le P.C. français songe à faire envers nous un acte de réparation, car nous sommes aussi ce que nos actes font de nous.
Àprès deux longues périodes de retraite en signe de protestation contre les tricheries «officielles», Fischer est revenu aux compétitions en 1971. Il a éliminé tous les maîtres qui l'ont affronté. Ils furent donnés en pâture au cyclone. En 1972 il a remporté le championnat du monde face à Boris Spassky. Ce dernier fut soutenu par l'état-major des échecs soviétiques, le KGB, le Politburo et l'universel troupeau des compagnons de voyage.
Mais en 1975 le titre de champion du monde fut volé à Fischer dans bureau de la Fédération internationale transformé en un repaire de pipeurs manipulés par la police secrète soviétique. Ce qui n'eût jamais été possible face à un échiquier, on y parvint grâce à des magouilles. Enfin la couronne revenait à Moscou. Les enfants du choeur se mirent à psalmodier: «Le communisme est indépassable». Comme nous sommes devenus myopes lors de ce brigandage ! Nous autres, Terriens, qui n'avons reconnu, de leur vivant, ni Rimbaud ni Van Gogh; nous qui aurions pu en toute bonne conscience couronner de lauriers Salieri après en avoir dépouillé Mozart: Nous sommes ainsi faits nous, les humanoïdes. Notre cerveau, le pauvre, noyé sous le sirop du conformisme dont nous usons (et abusons) ne survit que pour abdiquer dans la soumission. Nous avons préféré le sophiste au prophète irréductible dans son évidence. Nous autres, mécréants, nous avons accablé Fischer de mensonges comme seuls nous savons le faire: Avec mesquinerie.
Cependant, avec quel chatouillement de plaisir les amateurs espéraient-ils la revanche du match Fischer-Spassky après vingt ans de dénis de justice... Kasparov, sous le parapluie de son titre (en papier à cigarettes) est trempé jusqu'aux os. Les amateurs retournent contre lui la phrase avec laquelle il avait disqualifié Karpov: «Il n'a jamais gagné face à un quelconque ex-champion du monde (lisez Fischer), par conséquent son titre mondial est usurpé. Il n'a jamais été champion du monde».
Les mythiques champions du monde ont régné sur l'échiquier pendant des décennies: Alekhine, Lasker, Botvinnik et Steinitz ont conservé le titre suprême jusqu'aux abords de la soixantaine. Fischer, donc, sera champion du monde jusqu'au XXIe siècle... il n'aura alors que cinquante-sept ans. Fischer vit sous l'égide de la vérité, de la morale et de la science. Avec mon père il a été le héros qui m'a redonné des forces quand je faiblissais. Grâce à eux je me suis enhardi à marcher sur la queue du lion quand le tyran était encore en vie. C'est à eux que je dois la décision d'envoyer une lettre ouverte à Franco, puis à Castro.
Pendant ces années de persécution Fischer a assumé avec dignité son rôle de bouc émissaire. La solitude fut ses barreaux, la transcendance, sa grille. Cloîtré dans sa rébellion, seule sa propre légende put le soutenir. Avec quelle diligence a-t-il atteint l'immortalité !
Arrabal, El Escorial, 28 août 1992
Il fut une ébauche de grand champion, même si, au début du siècle, son talent tactique et ses formidables attaques lui avaient un temps gagné une des places parmi les six meilleurs joueurs du monde. Il n'avait pas peur de dire qu'il détestait la finale - qu'il jouait mal, ce qui ne pardonne pas à ce niveau - et qu'une partie d'échecs digne de ce nom devait se gagner en milieu de jeu. Semblable à Tartakover, l'échiquier et la table de casino le comblaient d'un égal bonheur.
David Janowski est né le 25 mai 1868 à Walkowisk, en Pologne. Il s'établit à Paris en 1890, où il entreprend une carrière de joueur professionnel. Il obtiendra plus tard la nationalité française. Ses attaques féroces et son jeu sans compromis le propulsent rapidement à proximité du sommet. Les admirateurs ne lui manquent pas, comme le peintre fortuné Léo Nardus qui le soutien financièrement.
Il se classe toujours parmi les premiers dans les grands tournois de l'époque et il dispute de nombreux matches avec succès. C'est ainsi que Nardus parvint à organiser un petit match amical en 4 parties, en mai 1909 à Paris, contre le champion du monde Emmanuel Lasker. Janowski fait jeu égal en gagnant deux parties et en s'avouant battu à deux reprises. Puis, du 19 octobre au 9 novembre, Lasker accepte de défendre son titre contre Janowski à Paris, au cours d'un match en dix parties. Nardus prend à sa charge l'aspect financier: 7000 francs or de prix, ce qui est une somme rondelette.
Cette fois, avec le titre en jeu, Janowski ne fait pas le poids: Il ne gagne qu'une partie, annule deux fois et perd 7 parties. Du 8 novembre au 8 décembre 1910, les deux champions se rencontrent à nouveau, à Berlin cette fois, et le titre n'est pas en jeu. La victoire doit revenir au premier à gagner 8 parties. La bourse est de 5000 francs. Lasker remplit son contrat en 11 parties, Janowski ne parvenant qu'à annuler trois parties.
En 1914, quand le premier conflit éclate, Janowski est à Mannheim et il est interné avec d'autres grands champions dont Alekhine. Il parvient à gagner la Suisse où il obtient un visa pour les États-Unis. Il y restera neuf ans; il revient en France, mais il est pratiquement oublié et n'a plus un sou vaillant. En décembre 1926, il est à Hyères ou il se prépare à disputer un tournoi. Mais il est très malade et la tuberculose l'emporte le 14 janvier 1927. Des joueurs d'échecs qui ne l'avaient jamais oublié ouvrirent une souscription pour payer son enterrement. Il est inhumé à Hyères.
Né
le 24 décembre 1868 à Berlinchen (Allemagne) il
étudia les mathématiques à Berlin dès l'âge de 11 ans.
Il ne
s'intéressa au jeu d'échecs que vers 15 ans mais devint maître à 20 ans.
Avant de
conquérir la couronne mondiale, il gagne 2 tournois à Londres, écrase
Blackburne 6 à 0 et bat finalement
Steinitz.
Les
échecs ne furent qu'un passe-temps pour Lasker.
Docteur en
mathématiques, docteur en philosophie (2 de ses livres
furent publiés) il était aussi un ami très proche d'Albert Einstein.
Membre
de l'équipe Allemande aux championnats du monde de bridge, il se consacre aussi
à la sociologie et est le premier à mettre en évidence lors de ses parties,
l'importance de l'effet psychologique.
Cela lui
permettra de battre n'importe quel type de joueur.
Toutes
ces activités vont éloigner Lasker de la scène des échecs pendant de nombreuses
années, et ses exigences financières font faire que le match suivant pour le
titre suprême ne se déroulera pas avant 1907 !
Le
challenger est alors Frank
Marshall et Lasker s'impose par 8 victoires et
7 nulles.
Pendant
ce temps, se préparait Siegbert Tarrash (1862-1934).
Surnommé
le "Praeceptor Germaniae" il est l'auteur de
maximes restées célèbres: "Placez
vos tours sur des colonnes ouvertes", "Roquez
rapidement", "Occupez
le centre avec les pions".
Selon lui,
les échecs étaient une science avec des lois strictes, ce qui l'enferma dans un
jeu stérile et ne lui permit jamais d'atteindre le sommet.
En 1909 fut
donc organisé un match contre Lasker, à Düsseldorf et Munich.
Lasker
s'imposa par 8 victoires, 3 défaites et 5 nulles.
Lasker
se rendit ensuite à Paris, au
Café de la Régence afin d'affronter le meilleur
joueur de Paris d'origine polonaise, David Janowski.
Lasker
admirait ce joueur, éprouvait beaucoup de respect pour son jeu d'attaque et
déclara même: "Donnez-moi
une partie de Janowski au 10e coup et je me charge de la gagner".
Malgré
son style d'attaquant à tout va, Janowski ne put contenir les assauts de Lasker,
et même s'il parvint à remporter une superbe victoire, le score final reste sans
appel: 7 victoires pour Lasker, 2 nulles et seulement une seule défaite.
La
revanche eut lieu 2 ans plus tard, encore à
Paris et Lasker s'imposa sur le score sanglant de 8 victoires, 3 nulles et
aucune défaite !
Lasker
ne remit son titre en jeu qu'en 1910 en choisissant bien son adversaire.
En
l'occurrence, Karl
Schlechter le roi de la partie nulle.
Le match eut
lieu à Vienne et comme l'on s'y attendait, les 4 premières parties furent
nulles. Cependant
dans la
cinquième, Lasker commit une erreur qui lui
coûta la partie. Après
les 9 premières, Schlechter menait donc d'un point (1
victoire, 8 nulles). La
dernière partie, décisive aurait pu voir une nouvelle victoire de Schlechter,
mais ce dernier commit une bévue et cela permit à Lasker de l'emporter. 5
partout. Lasker
restait champion du monde (convenu en cas d'égalité),
mais au quasi bord de la défaite, il ne s'empressa pas de remettre son titre en
jeu. En
fait il ne le fera que 10 ans plus tard.
Entre-temps
il participa à de nombreux tournois et s'adjugea nombre de fois la première
place bien que l'apparition de nouveaux joueurs sur la scène internationale fit
que cela devenait de plus en plus difficile.
Parmi
les nouveaux prétendants, l'un en particulier allait bien vite se distinguer:
Capablanca
(1888-1942).
Un match en
24 parties fut organisé à la Havane pour mars 1921, avec une bourse de 20.000
dollars au vainqueur.
Les 4
premières parties se soldèrent par des nulles.
La
5e fut
marquée par une bourde de Lasker au 45e coup
alors qu'il jouait avec les noirs.
La réponse
de Capablanca fut immédiate et meurtrière: Abandon de Lasker.
Les 4 autres
parties furent nulles. Dans
la 10e, Lasker devait abandonner une fois de plus au 68e
coup. La
11e
marqua une nouvelle fois une victoire pour Capablanca et le cubain remettait çà
quelques jours plus tard. Le
match était virtuellement terminé et Lasker abandonna
(invoquant des problèmes de santé), cédant ainsi sa couronne au Cubain.
Lasker
participe ensuite au plus important tournoi de ce premier quart de siècle.
Celui
de New-York en 1924 où l'on retrouve le gratin des échecs de l'époque:
Capablanca,
Lasker,
Alekhine,
Marshall,
Janowski,
Réti,
Tartacover
pour ne citer qu'eux.
Toutes les
parties furent magistrales. Le
vainqueur était incertain jusqu'à la fin.
Capablanca
en "petite" forme et bien que champion du monde en
titre n'arrivait pas à se détacher.
Au contraire
! La
première place passait de main en main jusque dans les dernières rondes.
Finalement
le classement s'établit de la manière suivante: 1°
Lasker avec 16/20 - 2e Capablanca
15,5/20 - 3e Alekhine 12/20…
À
partir de 1925, l'on ne reverra plus le Dr. Emmanuel Lasker.
Il rejoindra
les étoiles des échecs en 1941.
Il avait 73 ans.
Fils d'un juge de Louisiane, Paul Morphy n'a joué la première fois qu'à l'âge de 10 ans. En moins de 2 ans il allait devenir la terreur des cercles de la région.
À 13 ans, Morphy rencontre Löwenthal (considéré comme GM à l'époque) et le bat 2,5 à 0,5. À New-York en 1857 fut organisé un match du type de celui de Londres 1851 (élimination directe) réunissant les plus forts joueurs américains dont Paulsen. Pour le bonheur de tous, Morphy et Paulsen se rencontrèrent en finale. Le score est éloquent: 5 victoires pour Morphy, 1 match nul et une défaite. Ce qui est encore plus remarquable c'est qu'entre l'âge de 12 et 19 ans, Morphy avait totalement délaissé les échecs pour ne se consacrer qu'à ses études, et était sortit avec les plus hauts honneurs jamais décernés par le collège Spring Hill et avait obtenu son diplôme en droit de l'Université de Louisiane à 19 ans ! On devine que ses résultats échiquéens soient rapidement parvenus jusqu'en Europe.
En 1858, Morphy traverse donc l'Atlantique pour rencontrer Staunton. Arrivé le jour de ses 21 ans (22.06.1858), sa première démarche est bien entendue l'organisation d'un match contre Staunton, qu'il rencontre au Saint-George's Chess Club, mais l'Anglais ne prend pas de risques. Il laisse des comparses tester le "gamin". Owen s'y frotte le premier: Résultat 4 pour Morphy, 1 pour Owen. Vient ensuite le tour de Barnes. Mais fatigué par son voyage, Morphy ne mène que 9 à 7 après quelques jours. Puis il se déchaîne et gagne 10 victoires de suite sous l'œil de Staunton. Score final 19 à 7 pour Morphy. Cependant, Staunton ne réagissait pas. Se défilant tout le temps, le match tant attendu semblait bien compromis. Un espoir fut quand même donné à Morphy lors d'une rencontre à 4. Associé à Barnes il rencontra le binôme Staunton-Owen. C'est là que Morphy commet une faute psychologique grave. Il gagne toutes les parties (trois). Jamais il ne rencontrera en duel Staunton, le couard !
Devant les refus systématiques de Staunton à le rencontrer, Morphy rejoint ensuite Paris. Aimant la vie nocturne et l'opéra, c'est dans un état de fatigue avancé qu'il rencontre Harrwitz. D'ailleurs Morphy perd les deux premières parties, ce qui fit dire à Harrwitz: "À vrai dire on peut vaincre ce garçon sans difficultés". Il regrettera amèrement ses paroles. Même si Morphy était plutôt d'un caractère calme et posé, son amour-propre le fit réagir et il empocha 5 parties d'affilée. La 8e se solda par la nullité. Harrwitz, arguant des problèmes de santé ne reprendra jamais le match mais déclarera par la suite: "Morphy est le plus fort joueur que j'ai jamais rencontré".
Toujours pas de Staunton à l'horizon (grande gueule et trouillard en plus). Anderssen, un gentleman lui, vint à Paris pendant ses vacances scolaires (rappelons qu'il était avant tout professeur de maths) afin de rencontrer Morphy. Le match eut lieu à l'hôtel de Morphy. La première partie fut remportée par Anderssen en 70 coups. La seconde fut nulle. On apprendra que Morphy était souffrant à ce moment-là et un meilleur état de santé allait renverser le match. Après quelques jours de repos, la troisième partie vit enfin la victoire de l'Américain en 20 coups. Les 4 suivantes furent encore des victoires pour Morphy. La huitième fut nulle, la neuvième au crédit de Morphy en 17 coups et la dixième fut une victoire d'Anderssen en 80 coups. Ce dernier déclara alors: "Morphy a besoin de 20 coups pour gagner, moi de 80 !". La onzième et dernière partie vit Morphy s'imposer encore une fois. Le match était terminé puisqu'il atteignait ainsi les 7 victoires nécessaires.
Cependant et avant de regagner l'Allemagne, Anderssen joua une fois de plus face à Morphy, mais sans enjeu. Score final: 5 à 1 pour Morphy.
Et toujours pas de Staunton en vue. Le 11 mai 1859, Morphy regagnait donc New-York. Après les honneurs, la déchéance. Il devint peu à peu fou et s'éteignit le 11 juillet 1884, dans sa baignoire. Sa carrière n'avait duré que 18 mois ! Qui serait alors le nouveau champion ? Il allait débarquer doucement de Prague sous le nom de Wilhem Steinitz.
Aaron Nimzovitch (1886 - 1935)
Né à Riga, le 11 juillet 1886, le jeune Aaron a appris les échecs à l'âge de 8 ans. Son père, lui-même un joueur de niveau Maître, lui transmit sa passion pour le jeu royal.
Très vite, l'enfant éprouva la nécessité de montrer à son père les coups (profonds) qu'il voyait, mais ce dernier lui dit qu'il était prématuré pour un petit garçon de réfléchir autant sur un échiquier. Finalement, son père reconsidéra son opinion et il décida de lui donner des cours.
Comme tous les enfants, le jeune Aaron fut d'abord attiré par les combinaisons. Avec le temps et à travers les longues discussions qu'il eut avec son père, il découvrit l'aspect positionnel du jeu. Évoquant cette période, il en conclura qu'il ne faut pas commencer à étudier les Échecs trop tôt, mais plutôt à l'adolescence, car, d'après son expérience, son essor aurait été bien plus harmonieux et plus facile, s'il avait débuté plus tard.
Étudiant à Heidelberg, en Allemagne, A. Nimzovitch commença à y jouer en compétition, d'abord en clubs, puis dans les tournois internationaux. À Berlin, il affronta de très forts joueurs, comme O. Bernstein et B. Blumenfeld, avec qui il joua d'innombrables parties.
Mais sa carrière décolla véritablement après son arrivée au Danemark, en 1922. Installé à Copenhague, il enchaîna de superbes résultats, tout en transcrivant par écrit le fruit de ses recherches analytiques.
Ses traités «Mon Système» (1925) et «Mon Système dans la Pratique» (1929), rédigés dans une langue très riche, devinrent parmi les plus connus et les plus appréciés de ses pairs. Son style était assez original, complexe, mais extrêmement imaginatif. Il avait de profondes conceptions stratégiques, avec de très longues et surprenantes manoeuvres et, parfois, d'hallucinantes combinaisons décoraient ses parties. Il approfondit l'idée de «bloquade», qu'il expliqua magnifiquement dans son ouvrage «Die Bloquade» (1925). Ses points de vue ont toujours eu un caractère novateur, ce qui influença fondamentalement le développement du jeu.
Avec des créateurs aussi originaux que R. Réti et X. Tartacover, il contribua à créer et à imposer un courant de pensée révolutionnaire, que l'on a appelé «l'École Hypermoderne».
Apparue comme une réaction contre le schématisme dogmatique de l'École classique représentée par S. Tarrasch, les Hypermodernes redéfinirent totalement la notion de contrôle du centre. Ils prouvèrent qu'il n'est pas indispensable d'occuper le centre avec les pions pour le dominer. Il est possible de le contrôler par une action commune des pièces, à partir des ailes.
L'élaboration de nouveaux systèmes d'ouvertures dynamiques s'inscrivit dans cette perspective. La défense Grünfeld, la Nimzo-Indienne et la Défense Alekhine, virent ainsi le jour ou s'établirent comme des systèmes corrects, tandis que la Française, la Sicilienne, ou encore la Caro-Kann s'enrichirent d'idées nouvelles.
Par ailleurs, ce brillant théoricien mit l'accent sur une autre idée force, en développant des stratégies fondées sur le contrôle des cases sur les couleurs opposées.
Très dangereux en tournois, et capable de vaincre les plus grands, A. Nimzovitch était de moindre force en matchs. Il ne parvint jamais à se parer du titre de Challenger à la couronne mondiale.
Mais, à l'époque, le challenger devait récolter une mise de fonds de l'ordre de 10 000 dollars, avant de lancer son défi. Et il ne parvint pas à réunir une somme aussi considérable. Ainsi, d'autres s'engagèrent à sa place, ses meilleures années passèrent, et sa santé déclina rapidement.
Il s'éteignit le 16 mars 1935, des suites d'une pneumonie. Il n'était alors âgé que de 49 ans. Mais son héritage est resté profondément ancré. Au point que des champions du niveau de T. Petrossian, (à travers la pédagogie de son Maître Ebralidze), B. Larsen ou A. Karpov se sont revendiqués de ses idées novatrices.
Tigran Petrosian
(1929 - 1984)
Une enfance difficile et les années de la guerre et de privation, ont laissé des traces indélébiles sur le jeune Tigran. Ainsi, on apprend à mesurer les choses avec objectivité, à évaluer avec justesse la situation. Or, ce sont deux qualités qui ont caractérisé le 9e champion du Monde.
Né à Tbilissi en 1929, Tigran a appris les Échecs à la Maison des Pionniers, où il passait des heures à affronter ses camarades. En songes, il jouait un match imaginaire contre J.-R. Capablanca, le tenant du titre.
Mais Petrosian n'a pas appris les Échecs en regardant jouer les autres, comme Capablanca. Pour autant, l'amour du jeu ne l'a jamais quitté. Son premier professeur était Artchil Ebranlidze, un très bon joueur positionnel, qui lui a appris la beauté de la logique et lui a enseigné les idées novatrices de Nimzovitch, comme celles de tous les champions de ce jeu royal. «Pas de hasard, disait Ebranlidze, tout doit être logique, chaque coup doit être le meilleur ». Un enseignement que Tigran va élever au rang d'art, et qu'il défendra par écrit dans une thèse officielle bien des années plus tard. Car le «Tigre» arménien est entré dans l'histoire, non seulement pour son titre mondial (de 1963 à 1969), ou pour ses innombrables succès, mais aussi pour son apport majeur dans le développement de la pensée.
Clarté, précision, voir encore plus loin dans la compréhension des principes stratégiques, il va focaliser l'attention sur le fait qu'une solution logique peut être contradictoire, et donc, qu'il n'y a pas un sens unique.
Dans une position complexe, la signification de tel ou tel facteur stratégique peut varier. Il n'y a pas que la tactique qui soit dynamique, la stratégie l'est aussi, pour d'autant qu'elle comporte des plans multiples. Au juste, Tigran a démontré que la hiérarchie des facteurs stratégiques peut varier, et qu'à chaque variation, l'appréciation de la position, des plans et des idées change aussi.
Son enseignement a pointé que le dynamisme est inhérent à la stratégie et que ce processus de pensée peut être appris et maîtrisé, révélant en plein jour le caractère dialectique des Échecs. Son style était unique. Il était fondé sur une objectivité extrême, autant que sur le recours à la prophylaxie afin d'amoindrir le potentiel dynamique adverse, avant de passer à l'action.
Petrosian va perfectionner notamment, le principe de limitation et d'étranglement de la position, au point que son style sera décrit comme étant celui d'un «boa» !
Mais il a compris très vite que son talent ne pouvait s'épanouir pleinement en province. En 1950, il rallie Moscou, et son ascension s'accélère.
Sacré
champion d'URSS en
1959, il se pare du titre de Challenger officiel en 1962, à
Curaçao.