« Des passagers d'Indian Airlines échappent miraculeusement à la mort », titrait récemment un quotidien de New Delhi. En tant qu'ex-membre du défunt programme pour grands voyageurs de cette compagnie aérienne, j'ai avidement poursuivi ma lecture: « "Les passagers du vol Delhi-Bombay ont miraculeusement eu la vie sauve après que les roues de l'appareil se furent détachées alors qu'il roulait sur la piste en prévision du décollage", ont déclaré les autorités aéroportuaires. » L'incident est survenu à Aurangabad, un centre agricole connu des voyageurs comme une espèce de trou noir dont on ne s'échappe pas facilement.
Il y a quelques années, un autre avion d'Indian Airlines transportant 86 personnes s'y était écrasé après avoir heurté un camion rempli de foin immobilisé au bout de la piste d'atterrissage. Cette fois-ci, comme l'article ne parlait pas de camion, je me suis dit que les voyageurs avaient effectivement eu une chance incroyable, jusqu'à ce que je tombe sur ceci: « Les passagers se sont rendus à Bombay en autocar.» Une petite balade de... 1200 km!
Autrefois l'apanage des correspondants de guerre endurcis, des Graham Greene et autres Paul Theroux, les histoires de voyage à faire dresser les cheveux sur la tête menacent aujourd'hui n'importe quel cadre, gestionnaire ou représentant commercial qui s'aventure innocemment dans le Tiers-Monde. De plus en plus de gens d'affaires canadiens, munis d'ordinateurs portatifs et de certificats de vaccination internationaux, se lancent à l'assaut de nouveaux marchés dans des régions ignorées par la plupart des guides touristiques.
Si la première question qui vous vient à l'esprit la prochaine fois que vous devrez partir en mission est « Où m'envoyez-vous ? », pas de panique. Dites-vous plutôt qu'à négocier sans périls, on conclut des transactions sans gloire...
Entre voyageurs, les Histoires abracadabrantes - celles qu'on ne lira jamais dans les revues de bord - circulent abondamment. Comme celle, de ce jeune Jamaïcain qui a tenté d'installer son grand-père en fauteuil roulant à bord du vol Kingston-Montréal. Mais le grand-père était mort... Explication du jeune homme: une place en classe économique coûte bien moins cher que le transport d'un cercueil dans la soute à bagages!
Ou celle de l'agent de bord de Hang Khong Vietnam (Hang On Vietnam, pour les intimes) qui s'est précipité dans l'allée pour plonger un couteau dans un radeau de sauvetage qui s'était soudainement mis à gonfler dans le compartiment des passagers. Ou encore celle de cet appareil de Kampuchea Airlines qui volait sous les nuages en plein orage tropical parce que l'aéroport de Phnom Penh ne disposait pas, à l'époque, de radar. « Il vaut mieux qu'ils puissent nous voir arriver », m'avait calmement expliqué un agent de bord...
Un jour, un politicien indien en état d'ébriété avancée s'est soulagé au beau milieu du compartiment de la classe affaires. Conséquence: le Parlement s'est vu obligé d'interdire, au mécontentement général, toute consommation d'alcool à bord des vols intérieurs. Et que dire de ce groupe de pèlerins nord-africains qui se rendaient à La Mecque et qui en étaient vraisemblablement à leur baptême de 1'air: ils ont tenté de faire griller une chèvre pendant le vol!
Mais la meilleure histoire m'a été racontée par un ingénieur allemand, alors que nous buvions de la bière tiède dans une petite ville du nord de l'Éthiopie. Elle se déroule, en Somalie, à l'époque où la Somalie était un vrai pays et où la flotte d'Air Somali, composée d'un unique appareil, était encore en état de marche.
Quelques heures à peine après le décollage, l'avion, en route pour Francfort, doit se poser d'urgence à Khartoum, au Soudan, à cause d'une panne d'essence. Étrange, car le plein avait été fait avant le départ... Un peu plus tard, autre atterrissage d'urgence, à Rome cette fois. « Nous avons besoin de carburant ", annonce le pilote. Mon ami allemand comprend alors qu'à Khartoum, on n'avait pas fait provision de carburant, mais qu'on en avait plutôt vendu sur l'un des plus importants marchés noirs du monde...
Ce n'est pas tout: le pilote a ensuite demandé aux passagers si quelques volontaires étaient prêts à lui prêter leur carte de crédit afin qu'il puisse faire le plein. Sa requête aurait pu faire sourire, sauf que les autorités italiennes sont montées dans l'appareil et en ont bouclé les issues.
C'est peut-être la perspective de devoir prendre un autre repas à bord qui a décidé mon ami à sortir sa carte Diners Club. Ou alors le plateau d'argent débordant de cartes American-Express qui circulait parmi les passagers comme sébile pendant la messe... Quoi qu'il en soit, l'avion a fini par redécoller. Le mois suivant, sur le relevé de sa carte de crédit, l'ingénieur allemand a constaté un débit de 5000 dollars. Ainsi qu'un crédit du même montant...
Tous les pays ont leurs petites particularités. Ainsi, à bord des appareils de la compagnie aérienne nationale du Pakistan, les passagers entendent à la fin de chaque vol: « Si Dieu le veut, nous atterrirons bientôt. » Moi qui croyais que les contrôleurs de la navigation aérienne avaient leur mot à dire...
Quant aux compagnies régionales d'Afrique de l'Ouest, elles se distinguent par leur système de « libre choix des places ». Façon polie de signifier qu'elles vendent plus de billets qu'il n'y a de places à bord. Résultat: dès que s'ouvrent les portes de l'aérogare, tous les passagers s'emparent de leurs bagages et se précipitent vers l'appareil dans l'espoir d'avoir une place.
Un jour que je piquais un sprint vers un avion d'Air Ivoire, je me suis fait doubler par une femme qui faisait bien 140 kilos et qui transportait trois poubelles pleines de marchandises. J'ai appris plus tard qu'il s'agissait d'une « Mama », une de ces femmes qui sillonnent la région en avion, achetant tout ce qui leur tombe sous la main pour le revendre un peu plus loin. La Mama m'avait peut-être eu, mais je me réjouissais d'avoir battu sa partenaire au fil d'arrivée. Mon euphorie fut de courte durée: les deux femmes - qui avaient un net avantage de poids sur moi - se mirent ensemble pour m'empêcher de monter sur la passerelle qui menait à l'appareil.
Ce sont les Vietnamiens, je crois, qui sont les voyageurs les plus heureux, peut-être parce qu'ils ont peu voyagé... Un jour, après que le vieil appareil russe de « Hang On » eut décollé en évitant de justesse les palmiers qui bordaient la piste, j'ai fermé les yeux pour m'entretenir avec le Tout-Puissant, qui, comme je l'avais appris au Pakistan, contrôle le trafic aérien. Pendant l'heure qui suivit, après des applaudissements nourris, les autres passagers ne tarirent pas d'éloges sur le pilote et sa façon de raser la cime des arbres.
Les voyageurs indiens, quant à eux, ont la curieuse habitude de se lever à la seconde même où l'appareil touche le sol, ouvrant tous en même temps les porte-bagages et habillant leurs enfants alors que l'avion file encore à plus de 100 km/h. Leur nervosité est compréhensible: la plupart des passagers du vol Londres-Bombay transportent avec eux la totalité de leurs biens, qu'ils répartissent stratégiquement dans les porte-bagages de différents compartiments de l'appareil.
En Inde, pendant l'été 1995 - sans aucun doute l'été le plus chaud qu'on ait jamais connu -, le représentant d'un des nouveaux transporteurs aériens privés (officiellement appelés « taxis aériens » ans un pays où les taxis « terrestres » ont tendance à perdre leurs portières dans les virages trop serrés) a annoncé que l'appareil était trop chargé pour décoller par une chaleur pareille. Il faisait 49,5 °C. Le pilote a donc demandé que cinq volontaires descendent de l'avion et prennent le prochain vol pour Madras, le lendemain.
Soudain, ce fut comme si tous les passagers à bord devaient se rendre d'urgence à Madras, qu'on aurait dit frappée de tous les maux de la terre. Un homme affirma que sa femme venait de mourir. Un autre, qu'il venait de perdre trois de ses frères (ou était-ce trois de ses enfants ?). La présence d'un troisième était requise d'urgence à Madras, faute de quoi son entreprise allait sombrer. Cinq voyageurs déclarèrent être des amis intimes du premier-ministre. Des femmes se mirent à gémir et à pleurer. Impassible, le directeur de vol choisit cinq passagers au hasard et les jeta carrément hors de l'avion.
Les Indiens prennent un malin plaisir à critiquer le transport aérien de leur pays. Mais ils se sont aperçus il y a quelques années qu'il y avait pire.... C'était pendant une grève d'Indian Airlines. Le gouvernement avait nolisé des avions d'Uzbek Airlines. Tout semblait aller pour le mieux jusqu'à ce qu'un pilote d'Uzbek pose son appareil à moitié sur la piste et à moitié sur la pelouse qui la borde: il croyait que les balises indiquaient le centre de la piste! L'avion s'est alors retourné et a poursuivi sa course sur le toit. Suspendus la tête en bas, les passagers et les agents de bord ont détaché leur ceinture de sécurité, sont tombés au plafond et sont sortis en vitesse de l'appareil, qui a pris feu.
Quelques minutes plus tard, les secours sont arrivés. À l'ambulancier qui leur demandait ce qu'ils faisaient sur la piste d'atterrissage, les voyageurs ont expliqué que le brasier qui se trouvait derrière eux était leur appareil. On les a alors sommés de regagner leur avion afin que les inanoeuvres de sauvetage puissent être effectuées correctement!
Après cet incident, je me suis dit que l'ONU devrait peut-être mettre sur pied des forces de maintien de la paix destinées aux aéroports. Mais j'ai changé d'idée l'hiver dernier, après un incident survenu à l'aéroport d'Addis-Abeba. Un groupe de soldats tchadiens, de retour d'une mission de paix au Rwanda, y faisaient escale. On leur avait recommandé de prendre leurs aises, car les aéroports tchadiens étaient en grève, et on ne savait pas quand décollerait le prochain vol pour N'Djamena. Deux jours plus tard, les costauds soldats, qui n'avaient pas vu leurs femmes et leurs petites amies depuis des mois, prirent les armes, mirent à leurs ordres les services de sécurité de l'aéroport et prirent le contrôle de toutes les salles de départ donnant accès aux avions. « Personne ne sortira d'ici tant que nous ne serons pas partis! » annonça le leader de la première prise de contrôle armée des salles d'attente d'un aéroport.
Ce fut une rare victoire pour les voyageurs qui fréquentent l'Afrique, où les aéroports sont plus souvent menaçants qu'accueillants. Les agents d'immigration y trônent derrière d'imposants bureaux, tels des magistrats de l'époque coloniale jugeant de petits malfaiteurs. Munis des plus récentes listes de marchandises étrangères qu'ils ont ordre de confisquer, les douaniers y attendent les étrangers de pied ferme, affichant des sourires entendus.
À Lagos, le personnel est tellement corrompu que le haut-commissariat du Canada accueille les voyageurs au comptoir de l'immigration, les escorte à la douane, puis les conduit en ville dans une voiture blindée... Le tout pour la modique somme de 40 dollars.
Là-bas, il faut en effet une vigilance de tous les instants, les Nigérians ayant mis au point un nouveau stratagème pour détrousser les voyageurs étrangers. Des hommes vêtus d'uniformes d'employés d'hôtel notent les noms des clients attendus au Sheraton et viennent à l'aéroport accueillir les passagers blancs à leur arrivée. « Nous vous souhaitons la bienvenue à Lagos, M. Tremblay. Le Sheraton m'a chargé de vous conduire à l'hôtel. » À quelques kilomètres de l'aérogare, M. Tremblay, sous la menace d'un revolver, se fait dépouiller de ses biens avant d'être abandonné au bord de la route.
Il faut dire, à la décharge des compagnies aériennes africaines, qu'avec elles, au moins, on a de bonnes chances d'atterrir. Ce qui n'est pas toujours évident en Afghanistan. Les appareils d'Aryana Airlines - toujours en service malgré des années de guerre - ne réussissent en effet leurs atterrissages hebdomadaires à Kaboul que grâce à une sorte de ballet aérien qui leur permet d'éviter les missiles des rebelles cachés dans les montagnes environnantes. C'est simple: le pilote tourne en rond au-dessus de la ville, puis pique en direction de la piste en tournoyant avant de mettre brutalement l'avion en position d'atterrissage.
Malgré une concurrence serrée, c'est l'aéroport de New Delhi qui a reçu d'un grand magazine de voyages le titre de pire aéroport au monde. Il est vrai que son système de manutention des bagages est à peu près aussi efficace qu'une mine de charbon en Mongolie-Extérieure. Récemment, un cadre de British Airways a passé une heure à attendre sa valise, marquée de l'étiquette « PRIORITY ». Découragé, il a chargé un de ses subalternes de rester sur place et de la récupérer. Une heure plus tard, et toujours sans valise, ce dernier s'est frayé un chemin jusqu'à l'antre sombre située derrière le carrousel. Il y a découvert un employé en train d'examiner le contenu des bagages sur un écran, confortablement assis sur la valise du patron! Son explication était simple: ayant besoin d'un siège, il avait pris la première valise qui lui était tombée sous la main...
Malgré tous ses défauts, l'aéroport international Indira Gandhi de New Delhi n'arrive toutefois pas à la cheville dé celui de Bombay au chapitre de la médiocrité. La dernière fois que j'ai atterri à l'aéroport international Sahar, en pleine nuit, j'arrivais de Nairobi. Trois autres avions sont arrivés au même moment, l'un en provenance de New York, les autres du golfe Persique. Or, comme chacun sait, les Indiens qui reviennent du Golfe rapportent presque tous six valises et au moins un téléviseur couleur Sony, bagages qui doivent être inspectés au moyen d'un appareil de radioscopie. L'aéroport de Bombay ne compte malheureusement que deux appareils de ce genre.
Coincé dans la file d'attente, je me livrai à un rapide calcul: 1000 passagers, six valises chacun... On en avait pour la semaine! Puis, les haut-parleurs se mirent à crépiter. On nous annonçait une bonne nouvelle: tous les bagages du vol de Tower Air en provenance de New York avaient été, égarés. On priait les passagers de bien vouloir revenir le lendemain à la même heure - 4 h du matin! -, au cas où les bagages arriveraient par un autre vol...
Pendant qu'une petite émeute prenait naissance au comptoir de Tower Air, je me suis frayé un chemin, avec force coups d'épaules et de pieds, jusqu'aux prétendus appareils de détection. Finalement, au lever du soleil, je me suis retrouvé dehors, à la recherche d'un taxi. J'étais prêt à payer n'importe quel prix, en n'importe quelle devise, pour me faire conduire à l'aéroport régional.
Pas question, me dit-on.
Les pots-de-vin sont efficaces à New Delhi mais, curieusement, ils ne sont d'aucune utilité au poste de taxis contrôlé par la mafia de l'aéroport de Bombay. J'ai dû faire la file avec des centaines de nouveaux propriétaires de téléviseur fatigués et irritables pour acheter un ticket au kiosque du poste de taxi.
En général, les Indiens sont un modèle de tolérance mais, quand un homme s'est glissé à l'avant de la file (« Je veux seulement poser une question », a-t-il dit d'un ton pathétique), la foule s'est mise en colère. Un des passagers a frappé le pauvre homme. Un autre l'a renversé sur une pile de téléviseurs. Les policiers de l'aéroport, qui dormaient comme des bienheureux, se sont réveillés en sursaut et sont instantanément passés à l'action, frappant les voyageurs de leurs bâtons de rotin.
Profitant de la confusion générale, je me suis précipité au guichet, où j'ai demandé un taxi. Pour n'importe où, pourvu que je sorte de là, mais de préférence à destination de l'aéroport régional. « Mais, sahib, vous n'avez qu'à prendre la navette gratuite, m'a-t-on répondu. L'autocar est juste ici, à la porte. » Puis l'employé s'est retourné pour jeter un coup d'oeil par une petite fenêtre. « Oh, dear. Il est déjà parti. Vous allez devoir attendre le prochain. »
Je me suis alors demandé si on n'était pas en train de me faire payer ma dernière frasque à l'aéroport international Sahar..
Tout avait commencé à New Delhi, en plein coeur de l'été, au cours d'une nuit épouvantablement chaude. J'avais pris un vol d'Indian Airlines à destination de Bombay. Je ne sais trop pourquoi, je m'étais risqué à manger la nourriture exécrable servie à bord, dont une glace tellement chaude qu'elle était liquide. Plus tard, alors que j'attendais ma correspondance à Bombay dans l'odeur fétide émanant des 10000 misérables cabanes qui bordent l'aéroport, le contenu de mon estomac s'est mis à tourner comme un moteur d'avion à réaction. J'ai dû m'étendre sur le sol de ciment, puis j'ai bu un thé. Pendant que je faisais la file pour passer à la douane, je savais que je ne pourrais pas empêcher l'inéluctable. Et là, aux pieds d'un douanier stoïque, j'ai régurgité le dernier repas que m'avait offert Indian Airlines, avant de rassembler le peu d'énergie qui me restait pour lui dire: « Je n'ai rien à déclarer. »