La masse
transformée en
limace
(essai sur le bonheur publicitaire)
par Claude Cossette, professeur titulaire
en publicité et image
Département de communication, Université Laval
Dossier préparé pour la Revue Notre-Dame RND
M. Yvon Labbé, directeur
juin 1995
« Je pense qu'un homme
n'aime pas vraiment la vérité
sans qu'il y ait en lui
un iconoclaste
et un casseur d'idoles.»
R.L Bruckberger
prêtre, homme de lettre et cinéaste français
1. Les médiocrités des massmédias
Le 1er janvier dernier, le jeune Grégory Charles, beau, jeune,
intelligent et célèbre, animait à la télévision
de Radio-Canada, une émission spéciale du Nouvel An. Cette
émission "spéciale", c'était rien de plus
que la diffusion en direct de la parade du Nouvel An à partir du
grandiose site de loisirs Disneyland en Floride. Grégory devait resservir
avec une sauce québécoise le show diffusé planétairement.
Emporté par son enthousiasme, l'animateur lançait à
un moment donné: &laqno; Mais que ce soit en Californie, ou
que ce soit ici, en Floride, il semble que ce soit l'endroit où il
faut être [dans le temps de] Noël. Parce que Noël c'est
magie, Noël c'est féerie, Noël c'est magnifique, c'est
merveilleux, c'est spectaculaire. Eh bien, c'est ce que les jeunes et les
moins jeunes vont voir ici. À Pleasure Island, la Nouvelle Année,
c'est tous les soirs que ça se passe. »
Quelle farce! C'est là un exemple de succédané mis
au point par les médias: au Jour de l'an, les Québécois
ne fêtent plus "pour de vrai", "pour de bon";
ils ne dansent plus, ne chantent plus: ils s'assoient devant leur téléviseur
et regardent les figurants s'amuser ou faire semblant car c'est leur
métier et ils sont payés pour ça. Et à la Saint-Sylvestre,
trois millions de Québécois fêtent assis devant
leur téléviseur. Les massmédias sont des fabricants
d'ersatz: la télévision organise un événement
- parade, jeux familial ou téléthon - où
on paye un animateur de foule pour que les spectateurs jouent à avoir
l'air de s'amuser jouent à être heureux.
Grâce aux massmédias et à la fée Publicité,
les familles se retrouvent peuplées d'une foule de pseudos-voyageurs,
de pseudo-sportifs, ou de pseudo-n'importe quoi. Les jeunes, en particulier
sont tellement hypnotisés par le petit écran qu'ils sont convaincus
que c'est par lui qu'ils parcourent le monde, que ce sont les produits qui
y sont annoncés qui leur donnent leur force.
Mon fils "un peu lent" me dit en approchant de la table: &laqno; Je
suis allé à Vancouver.»; il était allé
consulter par Internet le catalogue de la bibliothèque de l'université
Simon-Fraser. Pas besoin de s'entraîner chaque jour pour être
aussi bon que le tennisman Agassi; il suffit d'acquérir la dernière
raquette de Slazenger. Pas nécessaire non plus de faire ses gammes
chaque jour comme André Gagnon; il suffit de posséder le meilleur
clavier de Yamaha. Ainsi de suite.
La réalité présentée par les massmédias
est une réalité "fabriquée", artificielle,
virtuelle. Fabriquée parce qu'elle n'est que décor et comédie,
fabriquée parce qu'elle n'offre qu'une tranche de la réalité
(un instant, un angle de visée), fabriquée parce qu'elle n'est
construite que pour répondre aux exigences de l'économie qui
ne se nourrit que du grand nombre. Quelle sorte de modèles propose-t-on
aux jeunes dans les massmédias? quelle culture leur sert-on? De la
petite bière, comme disait le barman. Des produits édulcorés,
comme dit la diététiste. Eh oui! les massmédias s'adressent
à la masse et le contenu doit être rabaissé au niveau
du plus petit dénominateur commun. La culture savante est évacuée.
Les classiques d'hier n'existent plus; maintenant, seules les oeuvres à
l'affiche aujourd'hui sont "classiques". La culture, c'est désormais
ce que les massmédias offrent.
Jean-Guy Rens, qui a écrit L'empire invisible, un livre sur l'histoire
des télécommunications au Canada, voit le progrès technique
comme un progrès culturel. Selon lui, la télévision
a donné un coup d'aile de plus vers le haut quand la télécommande
est apparue. Il explique (dans Info Presse de février 1995): &laqno; À
partir du moment où les gens vont pouvoir choisir sans se fatiguer,
ce sont les créateurs d'information et de contenu qui vont devoir
se fatiguer.» Ils se fatigueront en effet pour rejoindre une masse
de spectateurs encore plus grande: Madonna est "meilleure" parce
qu'elle rejoint un auditoire plus grand que ne le fait Céline Dion
qui est meilleure que Marie Philippe parce que
Et les jeunes qui ont besoin de se sentir solidaires de leur milieu
sont
contraints de s'abreuver à cette culture de masse: quel jeune peut
prétendre participer à la culture québécoise
sans avoir vu Scoop? Ceux qui pensent par eux-mêmes, les révolutionnaires,
les outsiders sont rapidement ramenés à l'ordre par leurs
pairs. Bruckberger écrivait (dans Ce que je crois, Grasset) : &laqno; Dans
cette massification de nos sociétés et des activités
essentielles de nos sociétés, le singulier est de trop. Ce
qui veut dire que l'homme, dans ce qu'il a de plus précieux, sa singularité,
est de trop.» Dans ces conditions, qu'est ce donc qu'un créateur,
qu'un artiste de nos jours, sinon celui qui répond aux critères
des comités, du vote populaire, des organismes subventionnaires,
des massmédias.
Ici comme ça l'était dans la Russie soviétique,
les "individus trop individualistes" sont rejetés sur les
marges de la société. Les massmédias ne nourrissent
que leur cheptel d'artistes dociles -les valeurs sûres du système.
J'affirmerais même que les jeunes sont floués par les massmédias
et sa pin-up, la publicité, qui pour mieux vendre, va jusqu'au détournement
de valeurs nobles.
Qu'on pense à une campagne comme celle de l'italien Luciano Benetton.
Avec les photos choc de Oliviero Toscani et son slogan &laqno; United Colors
of Benetton », cette entreprise de vêtements a réussi
à occuper les cerveaux des jeunes 15-30 ans. Au départ, les
stratèges Benetton avançaient une idée qui paraissait
généreuse: &laqno; Il ne doit pas y avoir de discrimination
raciale c'est ce que nous pensons chez Benetton » semblait dire
la publicité. Avec des images gentilles qui mettaient en scène
des jeunes de toutes races, Benetton semblait vanter la fraternité
universelle. Mais ce que Benetton faisait en réalité, c'était
ancrer dans les jeunes esprits l'idée que les jeunes ouverts au monde
portent des vêtements Benetton.
Puis, sans agence de publicité et sous la gouverne du photographe
Toscani, Benetton s'est amené avec une nouvelle stratégie
plus machiavélique encore: on s'est mis à enfoncer des tabous sachant
bien que ce faisant, on décuplait le rendement publicitaire puisqu'on
obtenait de l'espace éditorial gratuit dans lequel on discutait le
pour et le contre de ces nouvelles campagnes. Résultat: un mourant
sidatique entouré de sa famille, un militaire sauvage tenant le fémur
de son ennemi, les boat-people risquant leur vie pour survivre, le corps
sanglant d'une victime de la guerre civile servent désormais à
augmenter la notoriété de la marque Benetton, à vendre
des vêtements portant cette griffe, donc finalement, à remplir
les coffres de Luciano Benetton.
Ce sont les jeunes qui sont les dindons de la farce puisque ce sont
eux
qui payent le prix fort quand ils désirent se parer d'une marque
qui jouit désormais d'une notoriété forte. Voilà
un exemple précis qui montre comment le bonheur publicitaire en vient
à corrompre la jeunesse.
2. Les pièges de la morale économique
Le Crtc qui a comme mission de protéger la culture canadienne
(?) subit la pression de l'argent et y succombe parfois. Estimant que
les annonceurs canadiens investissaient plus de 125 millions$ par année
en infopublicité aux États-Unis, cet organisme a décidé
de donner la permission de diffuser de l'infopublicité sur les ondes
canadiennes. Qu'est-ce que l'infopublicité? C'est de la publicité
mise en boite sous forme d'émission "intéressante"
d'une demi-heure ou d'une heure. Jusqu'à maintenant, les règlements
limitaient la publicité à 12 minutes par heure. Désormais,
une chaîne pourra diffuser 60 minutes de publicité par heure.
Même nos commissaires d'écoles ont, pour des raisons économiques,
décidé de participer au grand mouvement de culture publicitaire.
Plus de 140 écoles secondaires du Québec ont accepté
qu'on fixe sur leurs murs des panneaux publicitaires de 20 pieds carrés
près de leurs cafétérias ou dans leurs grands axes
de circulation. Ces panneaux portent sept annonces de 60 pouces carrés.
Pour justifier cet envahissement, CommuniMed de Montréal explique
que le reste du panneau sert à promouvoir de grandes causes auprès
des jeunes (l'environnement, la drogue, le décrochage scolaire) et
exclut les annonces négatives (friandises et autres junk food). &laqno; Nous
avons l'appui du ministère de l'Éducation » lance
fièrement Maggy Warda.
Ce n'est qu'une main insérée dans l'engrenage financement-publicité
mais bientôt, la tête et le coeur y passeront. Les commissaires
du district scolaire de Colorado Springs affirment qu'ils sont heureux des
100 000$ amassés par la vente de publicité qu'ils ont
permise dans ses 53 écoles et sur 130 autobus scolaires. Cette fois-ci,
les plus gros annonceurs sont Pepsi et BurgerKing.
Trois mois plus tard, InfoPresse faisait état d'un nouveau "progrès"
du Québec dans cette voie quand les publicitaires se sont attaqués
aux écoles primaires. En mars dernier, Petit Danone, une marque de
fromage frais genre yogourt, faisait parvenir aux directeurs de 2 200
écoles primaires une trousse d'affiches et de fiches sur "l'importance
du calcium dans l'alimentation" aux couleurs de Petit Danone.
Regardons les choses en face: la morale prédominante des gens
de la génération en place - de ma génération! -
est la morale économique; le seul signe qui compte pour eux-nous,
c'est le signe de piastre; le seul Dieu adoré par eux-nous, c'est
le Dieu de l'argent.
L'image de succès répandue par les massmédias est
une image de succès économique. Un pays fait la une des journaux
ou occupe le petit écran quand son Produit intérieur brut
a augmenté - il n'est pas question de se demander si les femmes
y sont traitées plus équitablement ou si les enfants y sont
plus heureux. Il en va de même pour le succès personnel: bien
des apprentis sorciers sont prêts à se tuer à l'ouvrage,
à écraser les autres à mort pour des vêtements
Hugo Boss, une berline allemande, un cottage décoré-paysagé
dans le Boisé de St-Machin, des vacances au Club Med. Tous des rêves
titillés par la publicité.
Mais pour obtenir tout ça, il faut sacrifier quelque chose: la
souplesse des horaires (l'agenda limite la disponibilité aux relations
humaines), les moments de vrai congé (on travaille aussi sur le golf
quand ce n'est pas à Cancun), la vie familiale (l'obligatoire ubiquité
géographique gruge le temps familial), ainsi de suite.
Dans notre société de l'argent, soumis aux pressions de
la publicité, même des adultes pas si naïfs s'imaginent
que les objets peuvent remplacer l'amour: ils offrent largement les cadeaux
d'anniversaire somptueux, les repas au restaurant, les équipements
sportifs coûteux ou les cours d'art privés. Mais ils ne sont
pas disponibles; ils sont absents, rivés au gagne-pain, au gagne-gadgets.
Si bien qu'aujourd'hui, le cadeau le plus rare qu'on puisse recevoir, c'est
du temps, du temps consenti par un parent, un ami, un professionnel, un
inconnu.
Si un certain nombre de vigilants résistent, un plus grand nombre
encore seront abusés pendant 10, 20 ou 30 ans avant de se réveiller
alors seulement qu'ils ne sont plus jeunes du tout: sans s'en rendre même
compte, ils gobent sans esprit critique ce que la société,
les massmédias leur proposent comme modèles: des humains devenus
des automates, dont le coeur est encarcané dans une carapace de rationalité.
Le monde matériel est un monde de la raison jusqu'à l'absurde.
Quelle place peut-on faire dans un tel monde -dites-moi- au spirituel, à
la beauté, à la générosité, au sacrifice
de soi, à l'amour? Quand tout s'appuie sur des décisions rationnelles,
il ne reste plus de place pour la gratuité, pour les réalisations
qui sont le résultat d'un appel intérieur, d'un idéal.
Bruckberger écrit (dans Ce que je crois, Grasset): &laqno; Je
me demande sincèrement si en Occident, la pression des massmédias,
et particulièrement de la télévision, n'aboutira pas
au même résultat [qu'en Russie]. La plus haute des civilisations
tombe rapidement en décadence quand elle ne dispose plus, pour illustrer
son génie profond, d'être originaux d'une irréductible
singularité.» Seuls quelques rares saints ou artistes peuvent
survivre encore à la pression massmédiatique.
Aujourd'hui, on veut bourrer nos jeunes de connaissances pratiques,
ce
qui n'est que bourrage de crânes; les ministres de l'éducation
eux-mêmes veulent des cours branchés sur l'efficacité
technologique. Qui croit encore au pouvoir de l'imagination sinon quelques
scientifiques visionnaires comme l'était Einstein et qui disait:
&laqno; L'imagination est plus importante que le savoir.» Mais,
dans le Québec moderne, positiviste, efficace, qui est prêt
à donner la place qui leur revient aux idées d'un mage comme
lui?
Impact Campus du 12 octobre dernier rapportait une citation du grand
généticien Albert Jacquard qui parlait devant les invités
de la Fondation Solidarité Pauvreté Limoilou. Jacquard lançait
dans une formule elle-même médiatique comme il sait si bien
les buriner: &laqno; J'accuse l'intégrisme économique.»
Oui, dans le Québec moderne, l'intégrisme économique
est plus dévastateur que l'ancien intégrisme catholique. Si
l'ouverture à la vie, la solidarité humaine, l'hospitalité
envers les étrangers, la prudence écologique, toutes ces qualités
des gens des sociétés pauvres s'en vont chez nous à
vau l'eau, c'est que la pensée économique à courte
vue est dominante et ne laisse plus de place à d'autres approches
de la réalité. Tout dans nos pays se chiffre en signe de piastre,
sans quoi on est facilement accusé de "déraisonnable",
ce qui apparaît aux yeux de tous comme la pire des insultes.
3. Une civilisation du gaspillage
Le généticien médiatique Albert Jacquard, dans son
livre J'accuse l'économie triomphante nous rappelle une effarante
réalité: &laqno; Un milliard d'humains, 20% de la population
mondiale, consomment 80% de l'ensemble des richesses disponibles. Nous,
les riches du Nord, consommons 16 fois plus que les pauvres du Sud.»Soyons
honnêtes: admettons que, si nous bénéficions du plus
haut niveau de vie comme aime nous le rappeler le Premier ministre Jean
Chrétien, c'est que nous volons honteusement les richesses de nos
amis du tiers-monde qui doivent travailler aux champs ou aux mines 12 ou
15 heures par jour pour une pitance de crève-faim.
Nous croulons sous nos propres déchets tellement nous gaspillons.
Ce sont des forêts entières que nous jetons à la poubelle
chaque jour sous la forme du papier-journal qui sert de support à
la publicité (le nombre de pages d'une revue est déterminé
en fonction du nombre de pages d'annonces vendues) ou d'emballages (dont
les gens de marketing connaissent si bien le pouvoir sur le consommateur
-lire Le Vendeur silencieux du spécialiste James Pilditch).
L'autoroute de l'information ne sera plus bientôt qu'une autoroute
de la consommation. La pdg du projet Ubi-Vidéotron expliquait à
ses futurs partenaires annonceurs du Publicité-Club de Montréal
(rapporté dans L'Actualité, 1er mars, 1995): &laqno; Ubi,
ce n'est pas l'autoroute de l'information. La mission d'Ubi est de joindre
le consommateur à domicile.»
Le Bonheur vanté par les chantres de l'économie que sont
les publicitaires, se fonde sur le gaspillage. Un thuriféraire de
la publicité comme le français Jacques Séguéla
(qui est tout de même le président de la 1re agence française)
admet cela dans l'enthousiasme: &laqno; Nous ne pouvons nous développer
qu'en société de surconsommation. Ce surplus est le nécessaire
du système. [] Ce système fragile perdure seulement par le
culte de l'envie.» (dans L'argent n'a pas d'idées, seules les
idées font de l'argent, Éditions Hoëbeke) Séguéla
doit être heureux: l'activité familiale préférée
est désormais d'arpenter hebdomadairement les centres d'achat en
famille. Le centre d'achat est devenu le forum ou l'agora de l'an 2000.
Sauf qu'on ne va plus là pour défendre la démocratie
mais pour faire tourner l'économie.
La publicité est de plus en plus envahissante: on a le nez sur
des affiches quand fait ses besoins dans les toilettes des universités,
on doit y sacrifier son ouïe quand on veut obtenir les prévisions
téléphoniques de Météo Canada, ainsi de suite.
Elle se déguise en infomercial, en publireportage, en n'importe quoi.
Mais qui s'en plaint? Les recherches le démontrent à répétition,
le peuple aime cela.
Qu'on songe qu'une société d'état comme Radio-Québec
a subventionné a coup de centaines de milles dollars la série
Fous de la pub. Dispose-t-on là d'une émission éducative?
Pendant 30 minutes chaque semaines, un crédible Rémy Girard
s'échine à nous convaincre que les messages publicitaires
qu'il nous montre sont tous géniaux. De commentaires critiques? Pratiquement
jamais. Piètre éducation! Cette série sur la publicité
est financée par la publicité et par les deniers publics.
Gaspillage.
Chaque année, la complicité entre politiciens et publicitaires
progresse. Au Canada, cette connivence reste un peu occulte; les publicitaires
ont un peu de scrupules à manipuler les consciences dans un domaine
aussi hautement moral que la démocratie. Peu de présidents
d'agence se vantent d'avoir consacré son temps à un chef de
parti en lice; on sait pourtant que c'est là un échange de
bons procédés entre gens de pouvoir. Or, sauf dans le monde
restreint de la profession, qui connaît le publicitaire qui a contribuer
à faire élire Chrétien ou Parizeau? Or ce sont des
millions qui s'envolent en "publicité d'image" dans les
massmédias; pur gaspillage car les experts s'accordent à dire
que la publicité électorale a peu d'influence sur le choix
des électeurs.
L'État lui-même est devenu le plus gros annonceur au Québec,
de même que l'état fédéral au Canada. La publicité
de l'État est-elle plus morale parce qu'on peut la qualifier de "sociétale"?
Au contraire, la publicité sociétale s'attaque plus directement
encore à nos manières de penser. La publicité de biens
pervertit les âmes par effet dérivé, alors que c'est
dans son objectif premier que la publicité sociétale vise
à influencer nos manières profondes de penser, nos attitudes
et nos comportements. Au moins, sous le gouvernement nazi, Josef Goebbels
était clairement nommé "ministre de la propagande".
Je ne dis pas qu'il ne faut pas recourir aux massmédias pour faire
connaître les injustices les plus criantes, pour stimuler la générosité
de donateurs: dons de sang pour la Croix Rouge, dons d'argent pour la recherche
sur le sida. Je ne dis pas qu'il ne faut pas faire appel à la publicité
pour promouvoir des causes hautement morales. Je dis simplement que cette
publicité est de la propagande, et qu'il faut regarder cela avec
un oeil critique d'aussi près qu'on le fait, disons, pour l'atteinte
à la vie privée que peut constituer l'élaboration de
fichiers informatiques. Or peu de chercheurs - ou de journalistes! -
ont réalisé des travaux sérieux en cette matière
au Québec.
Les massmédias sont financés principalement par les revenus
publicitaires. Même les réseaux d'état (Radio-Canada
ou Radio-Québec) ne peuvent survivre sans les revenus générés
par la publicité ou autres commandites. Or le rôle de la publicité,
c'est de répéter sans cesse et sur tous les tons que "c'est
en consommant qu'on est heureux". Tous les messages publicitaires sont
construits pour faire rêver au bonheur, au bonheur consommatoire.
Dans ce processus tel qu'il fonctionne, c'est ultimement l'économie
qui profite de nos rêves de bonheur. Et la Terre qui s'épuise
en gaspillage.
Il n'y a pas si longtemps encore, l'économie se contentait de
fournir des produits, des objets, à la consommation de masse. Aujourd'hui,
l'économie fait flèche de tout bois. Jean-Pierre Moisan, un
spécialiste de Price-Waterhouse précise: &laqno; [Les
commerçants] veulent satisfaire des besoins qui ne sont pas que primaires,
mais aussi tertiaires et même psychologiques.» (rapporté par
Claude Turcotte dans LeDevoir du 9 octobre 1994)
Effectivement, qu'est ce que susurrent les massmédias aux oreilles
des citoyens? Que le sexe, l'argent, la puissance et la gloire sont les
seuls moyens de parvenir au bonheur. Toute personne de 50 ans sait bien
que ce n'est là que mensonges. À coups de millions$ pour empocher
des millions$, les grandes entreprises exécutent à coeur d'année
sur notre peuple des lavages de cerveaux aussi machiavéliques que
ceux du Père Staline.
La publicité gaspille nos ressources en stimulant la surconsommation.
Elle pervertit les citoyens en leur faisant miroiter un Bonheur illusoire.
&laqno; La question essentielle est: combien la Terre peut-elle supporter
d'humains ayant les habitudes de consommation des citadins occidentaux d'aujourd'hui?»
nous rappelle le généticien Albert Jacquard (dans J'accuse
l'économie triomphante).
4. Comment retrouver son autonomie face
aux massmédias
Quelles images de l'être humain présentent à nos
concitoyens les massmédias? Des superhéros, rien que des superhéros.
Superhéros du sexe (Claudia Schiffer -quelle fille peut prétendre
être aussi belle?), superhéros de l'argent (Pierre Péladeau
-quel jeune entrepreneur peut prétendre être aussi rusé?),
superhéros de la puissance (Arnold Swartzennegger -quel adolescent
peut ainsi lutter et gagner contre le monde entier?), superhéros
de la gloire (Céline Dion -quel artiste peut comme elle conquérir
en quelques jours l'Amérique avec cinq millions de disques?)
Jean-Marc Parent, l'humoriste-monologuiste, a passé cette vérité
entre les dents des supervedettes présentes au Gala de l'Adisq le
dimanche 16 octobre 1994: &laqno; On prend des allures de "plus
importants". [Tsé!] Je veux pas vous faire de peine, mais y
a pas personne ici, à la grandeur de la salle [Tsé!] qui est
plus important qu'un plombier, qu'un notaire, qu'un avocat.» Jean-Marc
a bien raison: les superhéros ne sont pas plus importants ni valeureux
que n'importe quel citoyen, n'importe quel jeune bien ordinaire. Les jeunes
doivent savoir ça. Il n'y a pas de Québec d'avenir, pas de
Québec vivable s'il ne nous faut compter que sur les superhéros;
les superhéros sont des colosses aux pieds d'argile. Chacun de ceux-là
sait bien -et en dépit du masque qu'il porte dans les talk show-
que la vie de clinquant ne lui garantit pas le Bonheur.
Nous mêmes -gens ordinaires, gens de gros bon sens, gens de bonne
volonté-allons-nous continuer de jouer le jeu des superhéros?
le jeu des massmédias, de la publicité, de la consommation?
de l'objet porte-bonheur? Allons-nous continuer de laisser croire que l'argent
est le premier critère pour évaluer la valeur d'une personne?
d'un pays? Voltaire se trompait: ce n'est pas la religion qui est "l'opium
du peuple", qui gèle les esprits; ce sont les biens vantés
par la publicité. Nous avons les chefs que l'on mérite: même
nos politiciens confondent progrès et gaspillage (voir L'Art du gaspillage
de Vance Packard); c'est l'argent du développement du coeur, du partage
international, du temps de méditation qui est ainsi dilapidé
en aéroports plus luxueux, en super autoroutes, en buildings hermétiquement
climatisés, en gadgets électronico-militaires plus sophistiqués.
Comment se fait-il que le citoyen ordinaire se laisse ainsi conduire
dans le cul-de-sac matérialiste par les élite en place? La
complicité naturelle entre les massmédias et l'élite
bourgeoise n'y est pas étrangère: les massmédias ouvrent
largement leurs portes au gratin de la société qui profitent
gratuitement des antennes pour répandre leurs valeurs de puissants,
de riches, de beaux, de célèbres. Au besoin, on met au point
une série Riches et célèbres pour faire saliver les
petites gens. Sur quoi? Sur le faux bonheur que semblent procurer les objets.
Les riches s'offrent eux-mêmes en modèle aux pauvres qui s'endettent
à vouloir les imiter. Et à qui le citoyen endetté doit-il
cet argent? À ceux qui se présentent comme modèles
dans les massmédias, ceux qui possèdent déjà l'argent.
Scandaleux!
Or ces superhéros sont inimitables: les rêves que les jeunes
entretiennent à partir de ces modèles sont devenus irréalisables.
Si bien que la distance entre le rêve et la réalité
devient pour eux de plus en plus frustrante. Des jeunes désespèrent,
dépriment, abandonnent, se réfugient dans la neutralité,
l'indifférence. Effectivement, à voir tout ce que ces superhéros
des massmédias peuvent faire, ce qu'une personne ordinaire réussit
à réaliser dans une vie ordinaire a toujours l'air banal.
C'est ainsi qu'un certain nombre de jeunes n'osent plus viser un idéal
et en viennent à perdre le sens de leur vie.
Le bonheur que promet la publicité est un bonheur factice. Les
massmédias ne nous présentent le plus souvent que les côtés
dorés ou sordides de la société. La société
que nous proposons en modèles dans les massmédias est une
société de camelote, de pacotille, de clinquant. Est-ce là
la société que nous voulons léguer à nos enfants?
Sommes-nous si engourdis par les massmédias que nous continuerons
de nous taire?
Alors, comment nos jeunes se défendront-ils du Bonheur publicitaire
qui les corrompt? En prenant eux-mêmes leurs affaires en main. En
apprenant, comme on apprend à lire et à écrire, à
démasquer les stratégies persuasives cachées sous les
apparences anodines de la beauté ou de l'originalité.
Comment des jeunes intelligences peuvent-elles accepter de se laisser
parler comme le fait, par exemple, Mtv dans la publicité destinée
aux entreprises susceptibles d'y annoncer: &laqno; Achetez ce jeune
de 24 ans et obtenez en même temps tous ses amis en prime »
dit le titre. Et le texte continue: &laqno; Si ce jeune ne connaît
pas votre entreprise, vous êtes fait. C'est un leader d'opinion. [on
montre un jeune évaché dans un fauteuil avec une télécommande
à la main] Il regarde Mtv. Ce qui veut dire qu'il sait beaucoup de
choses comme quel Cd acheter ou quel film voir. Il sait aussi quelle auto
conduire, quels vêtements porter, et avec quelle carte de crédit
les acheter. Et il se tient continuellement avec des copains. Ce qu'il aime
manger, ses amis aussi en mangent; ce qu'il aime porter, ses amis aussi
en portent; d'habitude, ce que lui aime, son entourage aussi aiment ça.
Par contre, ce dont il n'a jamais entendu parler eh bien vous
comprenez ce que nous voulons dire. Mtv un maudit bon moyen d'influencer
la génération Mtv. » Eh bien, des annonces comme
celle-là, ou d'autres qui vantent la déchéance morale,
la violence sous toutes sortes de formes, qui présente le vice sous
l'apparence de la vertu, il y en a plein les émissions destinées
aux jeunes. Branchez-vous sur MusiquePlus, ou lisez les revues Max ou Interview.
Certains exemples que j'ai sous la main ont de quoi hérisser le
poil des moins chatouilleux. C'est pourquoi certains jeunes se sont rassemblés
pour se défendre contre les miroitements de la culture de masse et
les assauts de la publicité. Par exemple, un groupe de jeunes de
l'Ouest ont formé la Media Foundation (1243 West 7th Ave. Vancouver
BC V6H 1B7 1-800-663-1243) qui publie un excellent trimestriel Adbusters.
Dans Adbusters, on trouve plein d'articles critiques sur notre société
de masse et surtout, on y propose des outils pour sensibiliser les jeunes
à ce qu'est la manipulation médiatique et des outils pour
les aider dans leurs actions: vidéocassettes, posters, annonces télévision,
etc. Adbusters suscite la créativité anti-publicitaire chez
ses lecteurs.
Parfois, cette contrepublicité créée par les jeunes
manque de goût. Mais ce dont je suis sûr, c'est qu'elle suscite
et suscitera dans l'avenir un intérêt de plus en plus grand
pour un mouvement de défense contre l'envahissement massmédiatique
et publicitaire. Et je m'engage à les aider. Suis-je en train de
cracher sur le pain qui m'a nourri? Il faut bien recracher la nourriture
qui est poison.
Oui, je pense que les publicitaires s'acharnent à coincer nos
jeunes par des promesses de Bonheur factice. Il appartient désormais
à nos jeunes de mettre au jour les mirages de la publicité.
Ou à tourner le bouton de leur appareil.
Dans ce monde-là, tout est mesuré à l'aune de l'argent.
&laqno; Combien ça coûte? Combien ça rapporte? »
Voilà les questions toujours à l'esprit de ce monde-là.
Évidemment la droiture morale d'un jeune, l'amour d'une mère,
la disponibilité d'un père, sont des variables tellement secondaires
quand il s'agit de mesurer le produit national brut. Si l'argent est la
valeur la plus importante, les autres valeurs le sont moins. Les références
morales fondamentales deviennent plus floues, s'estompent dans la brume
du plaisir immédiat.
Il arrive même que, dans notre société, ceux qui
sont d'une grande rigidité morale passent pour des fous. Ces chrétiens
qui ont la réputation d'une honnêteté scrupuleuse ont
l'air bizarres dans notre monde. Une personne "normale" joue normalement
sur les franges de l'honnêteté. Conséquemment, tout
bureaucrate "normal" présume que le citoyen "normal" est
un fraudeur moyen.
En définitive, c'est nous qui corrompons notre jeunesse, qui lui
affirmons que tout se juge à l'étalon or. Reconnaissons au
moins avant de laisser notre place à la génération
suivante que le Bonheur, lui, ne se mesure pas à l'aune de l'économie.
Laissons à nos jeunes un vrai héritage: admettons que nous
nous sommes trompés. Avouons que nous n'avons pas trouvé le
Bonheur dans l'argent, les biens matériels, les objets et le mode
de vie vanté par la publicité.
Et apprenons-leur, avec le chanteur Michel Rivard, à se défier
des faux prophètes:
« Cher monsieur le marchand de bonheur
Vous n'êtes pas méchant, juste un peu menteur
Comme tous les marchands, comme tous les vendeurs
Vous voulez votre argent, moi je veux mon bonheur. »
Les générations à venir nous en seront reconnaissantes.
Autrement, nous les abandonnons à la petite mort de la société
de consommation qui finira par les consumer.
Claude Cossette