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Les bons d’études, bons à
quoi ? |
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002 - 13:53 |
par Antoine Baby, sociologue, chercheur au
CRIRES
J’ai lu l’étude de Sylvain Bernier de l’Institut économique de Montréal
(IEDM) sur les bons d’études, intitulée « Le choix de l’école pour tous
». Ce serait malhonnête de ma part de dire que je l’ai lue avec beaucoup
d’intérêt. J’ai eu beau m’appliquer à la lire consciencieusement,
j’étais constamment secoué par des poussées d’adrénaline que j’avais
peine à contrôler. Ce qui me heurte dans cet exposé, c’est cette façon
de tourner les coins ronds aux commandes d’une argumentation truffée de
simplifications à faire dresser les cheveux sur le crâne d’un chauve !
J’en reprendrai ici quelques unes dans l’espoir de contribuer à atténuer
les effets démagogiques de ces simplifications abusives. Je m’en
tiendrai à trois de vos allégations qui me paraissent particulièrement
pernicieuses. Ce sont celle qui concerne l’échec décrété du système
scolaire public québécois ainsi que les causes supposées de cet échec,
celle du succès présumé de la formule des bons dans d’autre pays et
enfin, la dernière et non la moindre, la désormais fameuse économie
alléguée de $350 millions.
L’école publique québécoise aurait-elle la rage ?
Pour justifier la marchandisation de l’éducation scolaire, Bernier
revient, après tant d’autres apôtres du « school choice » américain, sur
l’échec présumé de l’école publique québécoise. Dans ses propos, cet
échec est au demeurant beaucoup plus affirmé que démontré. En ce sens,
l’IEDM s’inscrit dans la tradition du « school choice » américain, une
tradition qui remonte aussi loin qu’au texte fondateur du gourou des
vouchers, le célèbre Milton Friedman : « The Role of The Government in
Education » (1955).
Dans ce texte l’échec de l’école publique américaine est postulé, voire
décrété péremptoirement et l’école publique elle-même, condamnée à mort
sans procès. Cela semble être une caractéristique essentielle de
l’argumentaire de ce courant. Comme la justification de cette
contre-réforme repose sur les contre-performances présumées de l’école
publique, il fallait bien trouver un moyen d’en venir à bout d’une
manière ou d’une autre. Quand on ne peut démontrer ses
contre-performances, on les affirme tout simplement. C’est bien connu,
quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage.
Selon Bernier, une des causes de cet échec décrété du système scolaire
québécois serait la « standardisation des pratiques éducatives ». Au
cours des vingt dernières années, j’ai consacré tous mes travaux de
recherche à étudier les alternatives pédagogiques offertes par l’école
québécoise aux élèves en difficulté. Et je me suis toujours fait un
devoir et un plaisir de garder le contact avec le milieu scolaire en
faisant moi-même une partie de la cueillette de données de ces
recherches : entrevues, questionnaires, observation participante, etc.
Cela m’a permis de constater de visu que la situation qui prévaut en
réalité dans les écoles publiques est exactement l’envers de ce qui est
affirmé dans l’étude comme un a priori intouchable.
Si j’avais un reproche à faire à l’école publique, ce serait plutôt une
trop grande diversification des filières, des alternatives et des choix
pédagogiques. À l’occasion d’une recherche sur la Voie technologique, le
directeur d’une grosse école secondaire me confiait qu’en raison des
options et des choix pédagogiques de toutes sortes offerts par son
école, il restait moins de 25 % des élèves dans le secteur « régulier »
! Standardisation des pratiques éducatives, mon œil !
Le seul choix offert par l’école publique auquel l’étude fait allusion
n’est qu’un des choix offerts aux « bolés », soit le projet particulier.
Mais on passe sous silence l’étonnante diversité des alternatives
pédagogiques qu’elle offre depuis longtemps déjà aussi bien aux « bolés
» qu’aux « réguliers » et aux « poqués » : la voie technologique, les
options, la pédagogie de projets, les Écoles vertes Brundtland, les
cheminements particuliers temporaires ou d’insertion, les projets
d’alternance école-travail, la formation professionnelle, etc. À cette
grande variété de choix qui à l’évidence est inconnue à l’IEDM, il faut
ajouter, et c’est toujours le fruit de mes observations sur place,
l’extraordinaire capacité d’innovation pédagogique dont les enseignantes
et les enseignants font preuve pour trouver des solutions aux problèmes
qui les confrontent quotidiennement. Mais cela ne se voit pas depuis les
officines de l’IEDM. Il faut sortir dehors et se rendre dans les écoles
pour bien les connaître.
Affirmation gratuite et sans fondement
L’auteur affirme que sa suggestion d’instaurer un système de bons
d’études au Québec s’inspire des succès que la formule a connus dans
d’autres pays. Il écrit, entre autres choses, que ces pays récoltent
aujourd’hui « le fruit de leurs efforts passés ». Mais cela s’arrête là.
C’est tout ce qu’on nous dit sur les prétendus succès étrangers qui
inspirent ce projet. Autre simplification abusive, autre affirmation
péremptoire.
Pour le reste, on nous renvoie à une étude de la maison-mère, The Fraser
Institute, que je connais bien. En suivant ce raisonnement, réduit à une
note de bas de page, je présume que l’on devrait trouver dans cette
étude la preuve des succès du système dans les autres pays. Or je ne
l’ai pas trouvée, cette preuve voulant que ces pays, soit les
Etats-Unis, la Nouvelle-Zélande, le Danemark et la Suède, « récoltent
aujourd’hui les fruits de leurs efforts passés ». Tout dépend évidemment
de ce que l’on entend par fruits. Si on se fit à Jim Carl, professeur à
la Cleveland State University , les fruits de l’expérience de Cleveland,
par exemple, ne sont pas mûrs. Rien ne permet, dit-il, d’affirmer que
les enfants qui se sont prévalus du système de bons d’études,
réussissent mieux que ceux de même milieu qui sont restés dans les
écoles publiques.
De même en ce qui concerne la Suède, ce pays auquel on attribue plus de
miracles qu’il n’y a d’ex-voto sur les piliers de la basilique
Ste-Anne-de-Beaupré. Bernier n’est pas le seul à invoquer le succès
présumé de la formule des bons d’études dans ce pays. Dans un communiqué
de presse récent , l’ADQ, par la bouche de Guy Laforest, son
porte-parole en éducation, nous dit que le programme du parti sur cette
question « s’inspire largement de l’expérience suédoise ». Le communiqué
ajoute : « L’implantation des bons d’études en Suède a eu un impact
positif sur les résultats scolaires des élèves des écoles publiques ».
J’ai bien hâte de lire les références qui fondent cet enthousiasme. Pour
l’instant, l’abondante documentation dont je dispose sur la question ne
me permet pas d’être aussi optimiste en ce qui concerne un pays que
j’aime bien par ailleurs.
Dans une étude récente, Sandström et Bergström (2002) ne trouvent pas de
différences significatives en ce qui concerne les résultats des élèves
des écoles publiques et ceux des élèves du programme des bons d’études.
Ils l’expliquent en partie par le fait que le régime des bons d’études,
bien qu’étant une initiative des conservateurs de 1991, a été revu et
corrigé par les sociaux-démocrates avec leur retour au pouvoir en 1995.
Aujourd’hui, le régime est encadré de façon très serrée de sorte qu’on
ne voit plus très bien en quoi ces deux sous-systèmes scolaires
parallèles se distinguent. Ils recrutent les mêmes catégories d’élèves
et obtiennent les mêmes résultats. Sans compter que, rappellent ces
auteurs, dans ce pays de longue tradition sociale-démocrate, la formule
néo-libérale n’est pas très populaire. En 2002, soit onze ans après son
implantation, seulement 7 % des parents s’étaient prévalus du programme
des bons d’études. D’où l’on voit que si l’on se fonde sur les succès de
l’expérience suédoise pour justifier une contre-réforme aussi importante
que celle qui est proposée par l’IEDM et l’ADQ, il serait plus sage
d’attendre un peu.
Et l’on pourrait généraliser ce constat de résultats peu concluants dans
la plupart des pays où l’expérience a été tentée. Rien de bien
concluant, rien de bien convainquant. Surtout aucune preuve hors de tout
doute qui justifie que l’on vire la baraque à l’envers. D’ailleurs c’est
un peu la conclusion à laquelle Bernier nous emmène, sans le vouloir
évidemment, quand il résume les propos des auteurs d’une étude-bilan,
propos dont la maladresse et l’inconsistance sont symptomatiques et
révélatrices. Il écrit ceci : « L’étude de Teske et Schneider rapporte
que même si ce ne sont pas toutes les études qui concluent que le choix
de l’école augmente la performance scolaire des élèves, il est important
de noter que c’est la conclusion à laquelle arrivent les études les plus
crédibles et qu’aucun de ces auteurs n’a trouvé de relation négative
entre le choix de l’école et la performance scolaire des élèves une fois
l’effet du milieu contrôlé » Sic. Non, mais relisez-moi ça, surtout la
fin. C’est incroyable ! On ne pouvait mieux résumer l’impasse totale
dans laquelle se retrouvent les bilans du « school vouchers system ». Et
dire que cela vient de gens qui se disent partisans du système.
Économie ou démagogie ?
Reste la fameuse économie alléguée à laquelle tous les medias, la
télévision nationale en tête, ont accordé une importance inconsidérée.
$350 millions, c’est pas des « pinotes » ! Dans un contexte budgétaire
aussi serré qu’aujourd’hui, il faut y aller avec beaucoup de prudence
avant de lancer des ballons comme ceux-là. Si on n’est pas absolument
sûr de son coup, on n’a pas le droit de semer des hypothèses à tout
vent, d’autant moins qu’elles sont séduisantes, parce qu’on crée ainsi
des illusions, on suscite des espoirs et on emmène les gens à faire des
choix politiques sur des chimères. On enraye ainsi dangereusement la
mécanique sociale et on risque en fin de compte de faire plus de
démagogie que d’économie.
Essayons donc de voir de quoi il en retourne en ce qui concerne
l’économie annoncée à la toute fin de cette étude et un peu à la
sauvette, comme pour nous permettre de mieux avaler la pilule. Le
chercheur de l’IEDM insiste beaucoup pour dire qu’actuellement
l’enseignement privé coûte moins cher que l’enseignement public. Il en
fait une affaire de productivité, mais encore ? Important de le
préciser, il parle de bons d’études « universels » en ce sens qu’ils
s’adressent à tous et valent pour toutes les situations. Il enchaîne en
alléguant que si on facilite l’accès à l’école privée au moyen de ces
bons d’études universels, plus d’élèves la fréquenteront. Comme elle
coûte moins cher et qu’elle est plus productive (il dit même « plus
efficiente »), cela permettra de faire des économies par le jeu de
migrations d’élèves des écoles plus coûteuses vers des écoles moins
coûteuses. Élémentaire, me direz-vous. Si plus d’élèves fréquentent les
écoles qui coûtent moins cher, alors…
Bien sûr, mais on oublie d’expliquer pourquoi l’école privée actuelle
coûte moins cher que l’école publique actuelle. Je vais donc poursuivre
le raisonnement, mais en prévenant tout de suite que je risque fort de
ne pas en arriver aux mêmes conclusions. L’enseignement privé coûte
actuellement moins cher pour différentes raisons et principalement parce
qu’il refuse les catégories d’élèves les plus coûteuses, essentiellement
les élèves du secteur de l’adaptation scolaire et de l’enseignement
professionnel lourd. À cela s’ajoutent que les ratios élèves/professeur
y sont généralement plus élevés et les enseignants, généralement moins
bien payés. C’est ça qui fait que l’enseignement privé coûte moins cher.
Mais si, comme le propose l’IEDM, on universalise l’accès à l’école
privée et que, logiquement, on lui interdit de sélectionner et de
discriminer, l’école privée se retrouvera rapidement avec les mêmes
clientèles coûteuses que l’école publique. Elle devra aussi en subir les
contraintes administratives, notamment en ce qui concerne les ratios
forcément plus bas des clientèles spéciales de l’adaptation scolaire.
Autrement dit, si on oblige l’école privée à assumer les mêmes
responsabilités que l’école publique, elle coûtera aussi cher que
l’école publique. Élémentaire, vous dirais-je ! Et les économies alors,
c’est pour quand ?
En résumé, Bernier n’a pas prouvé, à ma satisfaction, au moins trois
éléments essentiels de l’argumentation qui sous-tend sa proposition d’un
système de bons d’études. Il ne m’a pas convaincu pantoute que le
système scolaire public québécois est contre-performant, ni que les pays
qui ont essayé la formule peuvent servir de référence et d’inspiration
pour le Québec, ni qu’en adoptant le système des bons, le Québec ferait
une économie de $350 millions.
Épilogue sans issue : un crime contre l’humanisme
Après une telle charge, je dois bien faire connaître les convictions qui
sont à la base de mon engagement dans ce débat. Vous les devinez sans
doute, mais j’insiste. Quarante-cinq ans de travail en éducation m’ont
convaincu que, dans l’intérêt de tous et de chacun, le Québec moderne ne
peut se passer d’une école publique, commune et laïque forte. Comme nous
sommes minoritaires sur le continent et que les ressources que nous
pouvons consacrer au développement de cette école publique sont
limitées, il est irresponsable de proposer des projets qui ont pour
effet de disperser ces ressources.
Imaginez simplement ce qui arriverait si, au nom de la nécessité de
donner le plus de choix possible aux individus, l’État québécois
décidait de se faire concurrence à lui-même à même les deniers publics
et se mettait à émettre des bons à même les deniers publics permettant
aux individus de choisir pour leur profit personnel autre chose que ce
que nous avons démocratiquement choisi de collectiviser. On aurait alors
non seulement des bons d’éducation, mais aussi des bons de santé, des
bons d’électricité, des bons de transport en commun, des bons d’accident
du travail, des bons d’assurance automobile et quoi encore. À la
rigueur, on pourrait ajouter, par exemple, des bons de loterie et des
bons d’alcool puisque même si ces activités ne sont pas financées par
les deniers publics mais plutôt par la consommation privée, elles ont
quand même été placées sous le contrôle de l’État par le vœu de la
majorité. Toute proportion gardée, un système de bons dans ces domaines
serait donc aussi contradictoire que dans les domaines mentionnés plus
haut parce qu’il aurait pour effet de créer des alternatives privées à
des choix collectifs et de soustraire ceux qui s’en prévaudraient aux
choix de la majorité.
(Ça, c’est le côté positif de mon engagement) Voilà pourquoi je m’oppose
à toute privatisation des choix collectifs du Québec, mais il y a plus.
Personnellement je considère que le système des bons d’études et surtout
la philosophie qui le sous-tend constituent un détournement de fonds à
l’échelle d’une société. Le bons d’études détourne des fonds publics
recueillis pour des choix collectifs et démocratiques aux fins de
favoriser des choix privés. Et dans le cas du Québec en particulier,
c’est un détournement de fonds qui a cette particularité d’être aussi
automutilant, voire suicidaire.
À la suite de la parution de l’étude de l’IEDM, M. Laforest ,
porte-parole de l’ADQ en matière d’éducation, a senti le besoin de
prendre ses distances par rapport à cette tendance à « considérer
l’éducation comme une marchandise ». Pas meilleur professeur que
chercheur, Bernier n’est même pas arrivé à faire comprendre à ce
brillant universitaire que c’est précisément pour introduire les
mécanismes et les lois du marché dans le système scolaire qu’on a
imaginé les bons et que, par conséquent, l’un ne va pas sans l’autre.
(Si vous optez) Si l’on opte pour les bons comme c’est le cas de l’ADQ,
c’est pour permettre aux parents de magasiner la marchandise école et
d’en tirer le meilleur rapport qualité/prix. Je plains M. Laforest qui
va devoir, puisque c’est son intention annoncée, implanter une vision
humaniste de l’éducation dans un supermarché. Il aura tôt fait de
constater, j’en suis sûr, que, dans ce contexte assez particulier, le
bon d’études est non seulement un détournement de fonds mais aussi un
crime contre l’humanisme. Car la règle est claire et incontournable. Pas
de marché, pas de bons; pas de bons, pas de « miracle mart » ! C’est le
pape du bon d’études lui-même, Milton Friedman , qui l’a dit : «
Vouchers are not an end in themselves; they are a means to make a
transition from a government to a market system ». |
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