LA MONTÉE FULGURANTE DE L'ADQ

Les raisons d’un succès

Pourquoi le programme de l’ADQ, si hybride, mais surtout si néolibéral, peut plaire autant ? En somme pourquoi Mario Dumont «pogne»
(1) tant auprès de larges franges de l’électorat québécois ?

1) Tout d’abord, il faut prendre en compte, si on peut dire, l’emballage promotionnel de son programme, la façon dont ce dernier est présenté, spécialement par son chef, Mario Dumont.

Mario Dumont présente en effet toujours les points de son programme de manière « positive et pragmatique », en jouant sur un certain nombre d’idées communément admises au Québec, et en ne se présentant surtout pas comme un partisan idéologisé du néolibéralisme (à la manière de Mike Harris : il faut en finir avec l’État providence). D’où ces trois types d’appel qui caractérisent son discours et qui recoupent bien des sensibilités du commun des Québécois :

a) l’appel au libre choix de chacun, à la liberté individuelle, (à la créativité, à l’initiative personnelle, à la responsabilisation débouchant par exemple sur le fait de pouvoir choisir l’école qu’on veut, les soins de santé qu’on veut, etc.); l’appel à l’esprit d’entreprise donc, mais pas seulement, à cette «liberté» si souvent malmenée par toutes les contraintes et limites de la vie moderne.

b) l’appel, au nom de la génération montante, à en finir avec les vieilles façons de faire d’autrefois: celles des «baby-boomers gras durs», celles des syndicats (qui veulent «runner» le Québec), celles de la vieille classe politique (PQ, PLQ), celles des vieux débats rancis (encore un référendum !) ou des vieilles oppositions (fédéralistes, souverainistes, etc.).

c) l’appel au bon sens apparent, au fait que des choses simples et pratiques peuvent être faites: simplifier la fiscalité (impôt unique, utiliser le secteur privé pour aider le secteur public (désengorger les urgences), s’attaquer aux lourdeurs bureaucratiques de l’État).
Ensuite et plus fondamentalement, il faut prendre en compte le fait qu’il a su se faire l’écho, sur un mode biaisé il est vrai, de transformations sociales et politiques décisives, donnant ainsi apparemment réponse aux frustrations qu’elles génèrent. Qu’est-ce que cela veut dire ?

2) L’absence d’alternative au modèle néolibéral

C’est là sans doute le point central : il existe au Québec (comme ailleurs) un malaise profond, généré par l’absence d’alternative sociopolitique (la fermeture de la scène sociale et politique), et en contrepoint un sourd désir de changement. Comme si tout un chacun se sentait face à une situation bloquée, ne cessait de mariner dans de mêmes problèmes apparemment insolubles et les mêmes justifications pour ne point les régler (coupures, emplois précarisés, inégalités grandissantes, problèmes écologiques, question nationale non résolue, etc.). De quoi en permanence vivre un profond sentiment d’impuissance : que peut-on faire par rapport à Bush, par rapport à la guerre, par rapport à la pauvreté montante, au discours arrogant du fédéral, par rapport à la pauvreté, à l’injustice, au manque de logement, à l’individualisme rampant, etc. ? Apparemment rien !

Et ceci, parce qu’a fini par s’installer au Québec un nouveau consensus politique (très loin des grandes aspirations d’émancipation d’autrefois et largement hégémonique autour de l’acceptation des principales idées néolibérales). Un consensus qui a fini par occuper toute la scène politique, et marginaliser toute option alternative. Entre le PLQ et le PQ (les deux grands partis institutionnels de la province) et si on fait exception de la question nationale, qu’est-ce qui vraiment les sépare ? Rien ou presque ! Certains de leurs chefs respectifs ne sont-ils pas venus du même parti conservateur fédéral (Bouchard et Charest), ne partagent-ils pas les mêmes présupposés néolibéraux (voir Landry et son libre-échange), ne font-ils pas de la politique de la même manière ?

C’est sans doute un des facteurs-clef qui explique le formidable « déficit démocratique » que nous ressentons tous, comme « la crise de représentation politique » qui a rendu la politique –aux yeux de tant de gens-- si insignifiante. Au delà d’un mode de scrutin inéquitable (et qu’il faudrait changer), c’est tout notre système de représentation politique qui est en effet décrédibilisé. Et qui l’est parce qu’il ne semble pas y avoir d’espace pour un discours qui ne soit pas celui de la « pensée unique néolibérale », parce qu’il n’y a pas ou plus de forces sociales et politiques crédibles capables de proposer d’autres chemins que celles du libre échange, de la Zléa, de la privatisation, de la concurrence tout azimut, etc.

La gauche invisible

L’ADQ capitalise sur ce malaise et ses sourdes aspirations au changement. En surfant sur des sensibilités populaires à fleur de peau, et en jouant la carte du changement de génération !. Et même si elle le fait –oh cruelle ironie- en proposant précisément ce qui ne fera qu’empirer les problèmes soulevés ci-dessus, (en offrant en somme non pas un remède, mais un poison), il reste qu’elle peut faire illusion, parce qu’il n’y a actuellement personne à gauche pour incarner de façon crédible le changement et proposer des solutions –réelles—aux problèmes sociopolitiques que tout un chacun ressent.

Et pourtant il y a encore beaucoup de gens qui au Québec croient encore aux idéaux d’émancipation nationale (près de 40%), à ceux d’une plus grande justice sociale, d’une égalité, d’une solidarité, en somme qui continuent à croire aux valeurs de la gauche. Mais ils sont tout seuls, chacun dans leur coin, isolés, sans force véritable. Ne disposant d’aucune puissance politique. Sans organe de presse important, sans organisateur politique collectif et crédible, sans candidats phares, sans même que n’arrivent à collaborer de manière fructueuse la petite gauche politique (qui cherche à se regrouper dans l’UFP) et la plus vaste gauche sociale et syndicale, traditionnellement si influente au Québec.

Pourtant chaque fois que les gens de gauche sont arrivés à s’unir, au-delà de tous les sectarismes et divisions, ils ont pu marquer des points. Qu’on se souvienne de la marche des femmes de 95, ou des élections de Mercier en avril 2001. La gauche (au sens large du terme) y est apparu soudain comme un acteur décisif, pouvant récolter de vastes appuis, et récolter dans le cas de Mercier jusqu’à 24,2% des suffrages.


(1) Le sondage Léger-Marketing-Le Devoir-The Globe and Mail réalisé entre le 23 et 27 mai 2002 nous offre peut-être une première clef d'explication. On y apprend que 51% des Québécois souhaitent voir l'ADQ former le prochain gouvernement et que 60% d'entre eux jugent que cette formation incarne le mieux le changement. Mais en même temps on découvre que 83% des répondants sont incapables de nommer un seul élément du programme de l'ADQ, tout comme d'ailleurs 76% de ceux et celles qui pourtant lui sont favorables.
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