LA FORCE DE L'EUCHARISTIE
Son Exc. Monseigneur François Van Thuan
Président du Conseil pontifical "Justice et Paix"
Excellences, chers frères prêtres, chères religieuses, très chers frères et soeurs
dans le Christ, nous sommes ce matin deux francophones à parler italien !
Monseigneur Nosiglia m'a demandé de donner un témoignage. Je suis prêt à le faire
en tant que paroissien de Rome, mais un paroissien non assidu, parce que je ne viens
pas souvent dans cette cathédrale.
Je voudrais partager avec vous toute mon expérience d'années passées en prison et
aussi vous parler d'autres choses que j'ai vécues dans mon engagement comme président
de "Justice et Paix" de par le monde. J'ai passé, comme vous le savez, plus de treize
années en prison, dont neuf en isolement, sans jamais une visite, ni même de ma famille,
toujours avec deux agents de police qui ne me parlaient pas. J'étais sans radio,
sans journal ni téléphone ou télévision. C'est une culture de mort.
Je dis tout de suite comment j'ai passé ces années et comment spécialement Jésus
dans l'Eucharistie m'a aidé à franchir ces années difficiles. J'ai vécu des moments
de désespoir, de révolte : pourquoi le Seigneur m'a-t-il envoyé en prison alors que
je suis encore un jeune évêque, avec huit ans d'expérience. Tout ce temps de prison,
sans sentence et sans jugement.
Le premier jour où j'ai été arrêté, j'ai dû partir les mains vides. Le deuxième jour,
il m'a été permis d'écrire quelques lignes à des amis pour demander des vêtements
ou du dentifrice, J'ai écrit de m'envoyer un peu de vin et des médicaments contre
le mal d'estomac. Les gens de l'extérieur ont le don de l'Esprit-Saint, ils ont compris
tout de suite ce que je leur demandais. Le directeur de la prison me demande :"Monsieur
Van Thuan, vous avez mal à l'estomac ? " "Oui, Monsieur !" "Vous avez besoin de remède ?"
"Chaque matin !" "Alors voici un flacon avec l'étiquette "remède contre le mal d'estomac !"
À ma plus grande joie, ce sont les plus belles messes de ma vie que j'ai célébrées !
J'offre le Sacrifice chaque jour, dans le creux de ma main, avec trois gouttes de vin
et une goutte d'eau. Et chaque jour, je peux dire au Seigneur ma nouvelle et éternelle
alliance à Lui comme prêtre. Et l'Eucharistie est une force pour moi et pour les autres
prisonniers. Ils sont près de moi parce que nous dormons tous ensemble sur un lit commun,
25 par lit, tête contre tête et les pieds qui dépassent. Le soir à neuf heures et demie,
dans l'obscurité, je me courbe pour célébrer de mémoire la messe, ensuite je passe sous
le moustiquaire la communion aux cinq autres catholiques près de moi.
Mais la présence de Jésus Eucharistie nous réconforte. Le lendemain nous allons tous
recueillir le papier des paquets de cigarettes avec lesquels nous fabriquons des petits
paquets pour y mettre dedans le Saint Sacrement.
Chaque semaine, le vendredi, c'est une session d'endoctrinement. Toute la prison va
étudier. Au moment de la pause, nous passons pour donner à chaque groupe de 50 personnes
un petit sachet avec Jésus à l'intérieur. Chaque groupe porte Jésus dans sa poche et dans
l'épreuve, l'anxiété, la tristesse, les tribulations, ils sentent Jésus Eucharistie avec
eux. Ils prient le soir, font l'heure sainte et grâce à l'adoration de Jésus-Christ et
la communion, ces gens qui, parfois ont abandonné la foi, deviennent vraiment chrétiens.
Je ne pourrai jamais oublier comment nous a été utile le chant liturgique que nous
a laissé Saint Thomas d'Aquin pour la célébration de la fête du Corps du Christ,
où est affirmé toute la théologie en paroles aussi simples. Permettez-moi de chanter
pour vous faire comprendre ce que nous éprouvions quand nous chantions à vox basse ensemble,
le soir dans la prison, pour voir ce que le Seigneur nous a promis au moyen des figures de
l'ancien Testament.
"D'avance il fut annoncé par Isaac en sacrifice,
par l'Agneau pascal immolé, par la manne de nos pères".
Ou bien nous sentions le côté marial de l'Eucharistie, quand nous la célébrions,
nous étions vraiment fils de Marie :"Salut, Vrai Corps né de la Vierge Marie". Ces chants
que nous entendrons de nouveau ce soir ont aidé beaucoup d'entre nous en prison.
Ces laïcs sont devenus ainsi courageux, sereins dans la tristesse et servent tous
les autres avec charité, et leurs témoignages ont fasciné d'autres personnes non catholiques,
prisonniers fanatiques qui demandaient de connaître la religion de Jésus. Ces laïcs deviennent
catéchistes, puis ils baptisent d'autres compagnons prisonniers et deviennent leurs parrains.
Avec l'Eucharistie la prison est changée: elle devient une école de foi et catéchèse.
Pour tout le monde, l'Eucharistie a fait des saints de toutes langues et nations.
L'histoire de l'Église est remplie de saints et surtout de martyrs qui ont tout surmonté,
même la mort, grâce à Jésus Eucharistie.
Je rappelle à votre mémoire les Trappistes français tués en Algérie, moines et missionnaires.
Les supérieurs leur avaient dit de partir, vu le péril et les menaces pour leur vie même,
mais tous ont décidé de rester au poste et ils sont morts pour la foi en Jésus-Christ
qu'ils aimaient tant.
En Afrique, encore aujourd'hui, il y a des guerres ethniques, où beaucoup de nos
frères africains ont souffert avec courage. Je peux parler de prêtres qui ont donné
leur vie. L'un d'eux, par exemple, à l'arrive des soldats a revêtu les vêtements
sacerdotaux. Ils lui ont demandé : "Es-tu Hutu ou Tutsi ?" Il a répondu :"Je suis prêtre".
Pour la seconde fois :"Es-tu Hutu ou Tutsi ?" " Je suis prêtre". Pour la troisième
fois :"Es-tu Hutu ou Tutsi ?" Ils l'ont assassiné. Mais il est mort en tant que prêtre.
Et le prêtre n'a pas de frontière, il est pour l'Église universelle. Un autre,
un monseigneur du nom de La Roussette, se met à genoux ils l'ont abattu avec le glaive,
mais à chaque coup il criait :"Gloire à toi, Seigneur !", jusqu'à la mort. Tous ces
martyrs sont témoins de la foi, grâce à Jésus qu'ils ont célébré chaque jour dans
l'Eucharistie.
Les Tutsi d'autre part :"Si vous êtes Hutu, vous vivrez, si vous êtes Tutsi, vous
mourrez." "Tous les 40 sont resté unis comme des frères dans la vie et dans la mort.
Ils furent tous tués. Ils sont martyrs de l'unité, celle que Jésus nous
demande :"Comme Toi, Père, tu es en moi et moi en Toi, qu'ils soient un."
Il y a aussi des religieuses qui sont martyres de la charité. Rappelons-nous les
Soeurs de la congrégation des Pauvrettes de Bergame, contaminées par le virus Ebola :
beaucoup de gens sont partis, les soeurs sont restées. De plus, d'autres soeurs
sont venues. Des journalistes ont demandé à soeur Dinarosa Merelli :"Pourquoi
venez-vous ici ? Vous devez vous en aller, c'est très contagieux !" "Je demeure
pour servir les gens même au prix de ma vie. "Toutes sont mortes dans ce pays, mais
elles sont semences de nouveaux chrétiens.
Ce dont nous avons besoin, Jésus nous le donne dans l'Eucharistie : l'amour, l'art
d'aimer ; aimer toujours, aimer avec le sourire, aimer tout de suite et aimer les
ennemis, aimer en pardonnant en oubliant. Je pense que Jésus dans l'Eucharistie peut
nous enseigner ces aspects de cet amour.
Au cénacle, Jésus nous manifeste l'amour sacrifié :"Ceci est mon corps livré pour
vous." Quand après la Cène, il va à Gethsémani, c'est un amour d'abandon. Jésus se
sent abandonné du Père, malgré cela, il s'abandonne complètement et totalement dans
les mains du Père : "Non pas comme je veux, mais comme tu veux." Sur la croix, Jésus
a manifesté l'amour consommé parce qu'il a aimé jusqu'à la fin et il a dit :"Tout est
consommé". Il ne reste rien qu'il n'a pas fait pour nous. Et lorsque, comme
ressuscité, il accompagne les deux disciples qui vont à Emmaüs et leur parle
en expliquant les Écritures et dans la fraction du pain, il se révèle à eux
comme Eucharistie, c'est un amour intime.
Pendant la messe, Jésus s'offre
dans nos mains à chaque jour : son sacrifice pour nous, son sang versé pour
nous et pour tous, c'est un amour immolé, un amour mangé, comme disait le
curé d'Ars : "Le prêtre, et tous les chrétiens sont "des mangés". Au tabernacle,
Jésus nous manifeste l'amour caché, dans le silence et la prière. Dans l'ostensoir,
Jésus nous montre l'amour rayonnant et nous, nous sommes tous les rayons
de Jésus, nous devons être lumière comme il nous veut.
Quand j'étais en prison, les agents de police ne me parlaient pas, mais à un certain
moment ils me dirent que lorsque leurs chefs me les avaient envoyés, ils leur
disaient :"Du moment que vous en viendrez à tenir sous contrôle cet évêque qui est
très dangereux, on vous changera toutes les deux semaines avec un autre groupe,
autrement, lui, vous contaminera." Après avoir écouté leur compte-rendu, les
chefs les rappelèrent leur disant :"Désormais, je ne vous change plus de garde,
autrement ce très mauvais évêque contaminera toute la police." Mais avec quel
venin les a-t-il contaminé :"le venin" de l'amour de Jésus.
Un jour je devais couper du bois. J'ai demandé à un gardien qui m'était devenu
ami :"Tu me laisses couper un morceau de bois en forme de croix ? " -"C'est beaucoup
dangereux, c'est défendu". "Vous êtes mon ami et je serai en prison avec vous."
-"Mais non, ferme les yeux et laisse-moi faire." Il ne peut rester et s'en va.
J'ai coupé un morceau de bois en forme de croix et je l'ai caché dans le savon
et je l'ai gardé jusqu'à la libération. Et j'ai fait cette croix (que je porte)
avec le bois noir de la prison.
Dans une autre prison près de Hanoi, un jour, j'ai demandé à un agent de police
une autre faveur :"Coupez-moi un morceau de fil électrique." "Vous voulez vous
suicider !" - "Mais non." -"Mais, qu'est-ce qu'on peut faire avec un fil électrique."
"Je veux faire une chaîne pour pouvoir porter ma croix." - "Mais je ne peux pas
comprendre comment on peut faire une chaîne avec du fil électrique !" - " Prête-moi
deux petites pinces et je te montrerai : c'est difficile."
Trois jour après, il revient en me disant :"Je ne peux pas vous refuser, c'est un
péché contre la sécurité, mais vous êtes mon ami. Demain, j'apporterai les choses
et nous devons tout faire entre sept heures et onze heures, autrement, si quelqu'un
nous voit, il nous dénoncera. " Et en quatre heures, il m'a aidé à fabriquer cette
chaîne de fil électrique (il nous montre la chaîne) que je porte toujours avec moi,
parce que ce n'est pas seulement un souvenir, mais un appel à aimer comme Jésus nous
a aimés.
Plusieurs fois les agents de police m'ont demandé :"Vous nous aimez ?" -"Mais oui,
je vous aime." -"C'est impossible ! Nous vous tenons ici depuis plus de dix ans,
sans jugement, sans sentence, et vous nous aimez !" -"Je continue à vous aimer et vous
voyez comme nous sommes amis. C'est beau, mais incompréhensible, comment on peut aimer
un ennemi." -"Vous nous aimez ! Mais pourquoi ?" - "Parce que Jésus me l'a enseigné et
si je ne vous aimais pas, je ne suis plus digne de porter le nom de chrétien.
Le chrétien doit aimer comme Jésus." C'est de cette façon que nous avons vécu la prison
jusqu'à la fin de mon internement.
La prière que l'on adresse à Jésus dans l'Eucharistie porte la paix dans l'amour à
tout le monde comme Jésus l'a dit :" Ma chair est donnée pour la vie du monde".
"Caro mea est pro mundi vita." Et cette année (2000) pour la Fête-Dieu, je suis
sûr qu'il y a d'autres grâces très grandes que le Seigneur nous réserve.