
Notez que la littérature foisonne de détails parfois contradictoires ou divergents sur le sujet, c’est pourquoi j’ai placé certains termes entre parenthèses quand deux auteurs parlaient d’une même chose en termes différents. De plus, ce compte rendu historique est réalisé à partir de sources occidentales (voir bibliographie). Plusieurs auteurs déplorent que les sources chinoises soient si peu exploitées. Ce pas serait probablement nécessaire pour lever définitivement le voile sur les nombreuses interrogations que suscite cette race comptée parmi les plus anciennes.
Le pékinois, selon une des plus anciennes légendes le concernant, serait né des amours d’un énorme lion et d’une minuscule marmouset (ouistiti ou tamarin). Le lion, éperdument amoureux de sa compagne, demandât l’assistance du saint patron des animaux Hai Ho (Ah Cum) pour rendre leur amour possible. Hai Ho réduisit sa taille à celle que nous connaissons aujourd’hui, tout en lui laissant ses qualités comme son courage, sa personnalité et son grand cœur. La descendance du lion et du marmouset prit l’apparence exacte du pékinois. Une autre légende au sujet du pékinois relate qu’un des premiers empereurs de Chine en serait le créateur. Yu, fondateur de la dynastie Hin il y a 4000 ans, voulait rendre la musique populaire. Il inventa des défilés avec de la musique comportant des monstres, dont les fameux costumes de dragon qu’on peut admirer aujourd’hui lors des fêtes chinoises. Un de ces monstres aurait en outre été le pékinois, lui en chair et en os, qui eut tôt fait de susciter l’intérêt de toute la population. Devant cette ferveur populaire, l’empereur dut en faire un chien impérial pour le protéger. Il en limita donc l’accès aux murs du palais impérial. Le récit que
fait Pauline Hattaz de la légende relate aussi que Yu serait responsable
d’avoir inventé la gamme musicale pentatonique. Il utilisait
des pékinois de plusieurs couleurs dans des mises en scène
musicales où les petits chiens devaient réagir au son des
différentes notes jouées sur l’instrument. À
chaque type de robe du pékinois correspondait une note, comme
suit :
La correspondance de cette légende à la réalité ou sa popularité en Chine sont difficiles à établir. Tout au plus fixe-t-elle à une époque ancienne la diversité de couleurs du pékinois dans les standards. Quoiqu’il en soit, il existe des traces historiques plus concluantes sur l’origine antique du pékinois.
La plus ancienne mention littéraire remonte au temps de Confucius (Kong Fu Zi, 551-479 Av. J.-C.). Les textes mentionnent l’existence de « petits chiens à la bouche courte ». La correspondance des description des textes surprend, quand elle faisait état de « chiens très petits, tête et pattes courtes, avec oreille et queue longues ». On dénommait ces chiens les « chiens sous la table ». Évidemment, il faut tenir compte du fait que les Chinois de l’époque utilisaient un mobilier s’apparentant au mobilier japonais. La dite table était au niveau du sol, alors qu’à cette époque on mangeait à genoux assis sur un coussin. Tel que le décrivent Falsina et Prandi (1994), le mot utilisé dans les textes pour désigner ces chiens, « Paï », signifiait « qui boite ». Dans la langue mandchoue de l’époque, le même mot signifiait « qui avance avec roulis », expression qui s’apparente davantage au standard actuel de la démarche de nos chers compagnons à quatre pattes. D’un autre côté, le chien Haba (Happa) apparaît aussi comme une variété de chien chinois qui ait survécue au moins jusqu’au début du siècle. Anthony Rosato en fait état dans un article paru dans le magazine du pékinois Orient-Express, en 1998. Ce chien, portant encore le vocable « Haba » à la fin du 19e siècle en Chine, serait un spécimen très similaire au pékinois, exception faite de son pelage ras. Un spécimen aurait été importé en Occident en même temps que le pékinois. Il repose maintenant dans le Musée zoologique Rostchild, en Angleterre, consacré à l’histoire générale des chiens pure race.
Quoiqu’il en soit, l’idée du pékinois, sous l’identité du petit chien lion, est apparue et a pris de l’ampleur suite à la conversion de la Chine au bouddhisme au 1er siècle ap. J.-C., sous l’initiative de l’empereur Han Ming Ti (57-76). En effet, dans cette religion, le lion joue un rôle de premier plan, car Bouddha en avait fait son protecteur en l’apprivoisant. Parmi les nombreuses légendes qui entourent la vie de Bouddha, l’une d’entre elle raconte qu’il avait à sa défense le roi des animaux, avec lequel il pouvait s’envoler dans le ciel. À loisir, il pouvait faire apparaître une myriade de lions miniatures, qui se transformaient en cas de besoin en bêtes féroces qui terrassaient ses ennemis. Pour les empereurs
chinois, considérés comme des fils du ciel et l’image
terrestre du Bouddha, le symbole du lion représentait l’assise
même de leurs pouvoirs divins. À défaut de pouvoir
conserver des lions dans les latitudes nordiques de Beijing (Pékin)
ou Xi’an (ancienne capitale), ils prirent goût à s’entourer
de petits chiens dont l’aspect, quoique réduit, pouvait
rappeler l’image effrayante du lion. On en fit l’élevage et
on cultiva des standards l'amenant à ressembler au lion,
tant dans sa personnalité que dans son aspect visuel. C’est
de ce temps et de ces légendes que provient l’importance du feathering
et du large museau. Comme dans la symbolique bouddhiste, on recherchait
aussi la tache blanche sur le front de l’animal, signe de développement
spirituel. Le pékinois particolore viendrait de cette croyance.
En revanche, l’obtention d’un pékinois entièrement
blanc était redoutée, car le blanc est le signe bouddhique
du deuil, et c’était le signe qu’un grand homme était revenu
d’entre les morts. Ces chiens étaient envoyés pour
être élevés et gardés dans des temples,
où des moines bouddhistes pratiquaient aussi par tradition l’élevage
des chiens. Selon l’astrologie
L’élevage du pékinois devint une prérogative impériale. Il était interdit de le faire sortir des murs du palais. À l’époque Ming (1368-1644), on construisit la Cité Interdite, à laquelle le destin du pékinois est étroitement lié. La construction eut lieu de 1406 à 1420. Il s’agissait d’une véritable ville fortifiée de plus de 720 000 mètres carrés, comportant 800 édifices et 9000 chambres. L’empereur y habitait avec sa cour et la cohorte de ses suivants. Dès lors, la vie entière du pékinois s’y déroulait, à moins qu’il n’accompagnât à l’occasion des dignitaires ou l’empereur dans des séjours en d’autres parties du royaume. Son existence fut donc
pendant de nombreux siècles incroyablement confinée sur le
plan géographique. Cela explique pourquoi il était
surtout connu à Pékin, où même là
on ne l’apercevait que dans l’enceinte de la Cité Interdite.
Il aurait même été décrété que
quiconque volait ou faisait sortir un pékinois du palais mériterait
la mort, avec 100 coups de Dans son autobiographie
récente, un des derniers eunuques impériaux encore
vivants mentionnait que les eunuques influents
L’eunuque Dan parle des privilèges attribués aux chiens comme d’une chose qui défie le bon sens. En fait, certains empereurs se préoccupaient davantage de leurs petits compagnons que des affaires de leur royaume. Ils lui attribuaient parfois des titres de noblesse tels « Vice-Roi » ou « Garde de l’Empereur», signes de la plus haute affection et d’estime. Un empereur appelait même la femelle qu’il avait donnée à son officier la « femme » de ce dernier. Les chiens se méritaient les plus grands traitements de faveur, se nourrissant des meilleurs aliments et s’abreuvant au sein même des jeunes mères esclaves du palais. Selon une légende, l’empereur se choisissait quatre « gardes du corps » parmi les chiens élevés par ses eunuques. Au moment de paraître en audience, deux pékinois le précédaient à intervalle régulier dans la salle et lançaient de petits jappements secs, avertissant les mortels de détourner le regard de leur divin souverain. Deux autres pékinois le suivaient, portant les coins de sa robe dans leur petite gueule. Une autre légende, qu’on retrouve dans des chroniques chinoises du VIIe siècle, épiloguait sur l’intelligence hors du commun de ces animaux. Ils pouvaient s’asseoir sur la selle et commander au cheval de leur maître, tirant eux-mêmes sur les rênes qu’ils tenaient dans leur petite gueule. Le conte dit aussi que la nuit, ils guidaient leur maître dans la pénombre en portant un flambeau attaché sur leur dos, ou des lanternes attachées à leur cou. Quoiqu’il en soit, l’histoire nous a aussi légué des comptes-rendus plus sérieux et assurément plus crédibles de la place du pékinois dans la vie des empereurs. L’un d’entre eux, à l’époque Ming, s’évertuait à en relater la beauté. Yuan (1279 –1368) décrivit ainsi les différents types physique du pékinois, tel que le rapportent Pialorsi et Prandi (1994). Il y avait le « type tortue », dont le visage évoquait le rire. Il y avait le « visage à trois fleurs », aux yeux entourés de noir, le front orné de jaune et de rouge, et la bouche cernée de blanc. L’expression « nuage de loutre sur la neige » était pour un chiot noir avec les pieds et le ventre blanc. On appelait enfin « debout sur la neige » un chien au corps coloré mais aux pieds blanc. On appréciait aussi beaucoup les marques autour des yeux des pékinois, qui dans un signe de sagesse rappelaient les lunettes en écailles de tortue des fonctionnaires de la cour.
Alice Wilson, éleveuse et juge du pékinois, a publié un historique de la race pour le compte du Club américain du pékinois en 1992. Selon elle, l’âge d’or de l’élevage en Chine s’est produit pendant le règne de l’empereur Ch’ing Tao Kuang (1821-1851). C’est pendant cette période que le pékinois a bénéficié du plus grand intérêt de la part de l’aristocratie chinoise. Dans des activités d’élevage prolifiques, on ne se servait pas de pedigree, mais on disposait quand même de livres impériaux illustrés présentant les meilleurs exemplaires de la race. On se fiait à eux pour travailler la qualité du phénotype. L’élevage était un grand sujet de théorisation et de réflexion. La méthode en vogue à cette époque était l’impressionnisme, autrement nommée impression prénatale. Lors de la gestation, on montrait des images à la mère, censées représenter l’idéal à atteindre. On la faisait dormir dans une petite chambre avec des fourrures du coloris espéré accrochées aux murs. Elle s’endormait sur une peau de mouton au pelage fourni, afin de favoriser une robe généreuse chez ses chiots. Les eunuques lui lisaient des vers qui décrivaient les meilleures des qualités canines. Malheureusement, on avait aussi recours à un autre stratagème pour obtenir un chien de petite taille; on lui faisait parfois boire quantité d’alcool de riz, ce qui provoquait artificiellement le nanisme. Ces pratiques furent abolies par l’impératrice douairière Cixi (T’zu Hsi) à l’avènement de son règne. Si celle-ci était considérée dans le monde politique comme un monstre cruel assoiffé de pouvoir, une des plus grandes femmes politique de l’histoire, on la disait douce et imaginative en ce qui a trait à ses loisirs, et plus particulièrement pour l’élevage de sa « race personnelle » .
Malgré toute l’attention donnée par l’impératrice à préserver la qualité de la race, elle ne pouvait ni prévenir la force de la coutume, ni influencer les cours tumultueux de l’histoire. À sa mort en 1911, comme le veut la tradition impériale, les survivants de Cixi immolèrent ses petits compagnons avec elle. Si quelque uns subsistèrent et prirent la route de la survie par la porte arrière, on en perdit vite la trace tellement l’interdit qui reposait sur eux était grand. Les chances de conserver le patrimoine génétique du pékinois, dans la Chine de l’époque, étaient pratiquement nulles. La disparition du régime impérial aura tôt fait de faire disparaître l’attrait et le respect généralisé pour le pékinois. Le petit chien avait perdu son caractère sacré et était redevenu un simple chien. Deux événements historiques chinois mettant en scène des nations occidentales viendront sauver nos amis poilus de l'extinction; la rébellion des Taiping (1850-1864) et la rébellion des Boxers (1898-1901).
Le récit
des circonstances de la première importation de pékinois
en Angleterre est des plus romanesques, et non moins étranger
au succès qu’il y connut par la suite. Cela se produisit au
cours de la deuxième guerre de l’Opium, aussi appelée
Rébellion des Taiping. Ce conflit vit s’affronter les forces
franco-britanniques à celles de l’empire chinois. Au cours
de la prise du fameux palais d’été en 1860, les forces
britanniques et françaises participèrent à un très
célèbre pillage, digne des récits fabuleux de
Marco Polo. Les empereurs de la dynastie Ch’ing (1644-1911) entassaient
en effet En réalité,
ce sont 5 chiens que les Anglais découvriront dans une salle recluse,
oubliés par les occupants ayant fui le palais dans le tumulte.
Les récits concernant cette découverte appartiennent à
la légende, se contredisant l’un l’autre. Certains affirment
qu’une tante de l’empereur se serait suicidée au lieu de se laisser
tomber aux mains des ennemis, et que les petits chien restaient auprès
de leur maîtresse pour la protéger. Un autre affirme
que ce sont les gardes qui se seraient ôté la vie, ainsi
que celle de l’ensemble des chiens restant. Ils en auraient oublié
5 qui seront par la suite rapportés en Angleterre. Un chien
sera donné à la Reine par le général Dunne,
deux, Schloff et Hytien, seront rapportés par lord John Hay, et
les deux derniers seront rapportés et offerts à la Duchesse
de Richmond. C'est elle qui jettera les bases de la lignée
Goodwood d’Angleterre. Les pékinois feront beaucoup parler
d’eux et attiseront les convoitises de l’aristocratie britannique.
Certains fonctionnaires parviendront, avant la fin du siècle,
à s’en procurer quelques autres en Chine au coût de grands
efforts, ce qui permettra à la race de survivre au problème
de consanguinité. C’est surtout à Bien sûr, j’allais oublier le rôle de la rébellion des boxers dans l’évolution de la place du pékinois en Occident! Au cours de la rébellion, qui s’échelonna de 1898 à 1901, l’impératrice douairière Cixi voulu se rapprocher des américains. Elle leur fit don en 1898 de quelques spécimens de son élevage personnel, dont à la célèbre Alice Roosevelt, et à J.P. Morgan. Ils seront admis dans le registre national américain des éleveurs dès 1906.
Le pékinois est reconnu comme étant une des races les plus pures et les plus anciennes qui soit. Il n’est donc pas étonnant que son origine sur le plan génétique soit aussi sujette à controverse. La thèse généralement défendue par les éleveurs est que les caractères typiques de la race ont été et sont toujours obtenus par « in-breeding », c’est-à-dire en croisant les chiens uniquement avec des représentants de la même race, et en se servant des mutations épisodiques pour maintenir la concordance du chien avec le standard établi. En fait, ce qui a perduré au cours des siècles, c'est moins l’apparence physique du chien que son statut et les standards qui venaient le définir. Malgré l’interdit qui régnait quant aux croisements du pékinois avec d’autres races, au vu des informations disponibles sur l’origine de la race, force est de constater qu’elles se mélangent à l’histoire des autres races chinoises. Les archéologues ont notamment retrouvé dans les anciens tombeaux des statuettes de chien stylisés, qu’on appelle Chien de Fu (Foo, ou Fu Lin). Certains auteurs parlent de ce chien comme l’ancêtre mythique et direct du pékinois, d’autres le situent comme une race canine complètement différente. Généralement, les auteurs de la littérature sur le pékinois mentionnent que le chien de Fu était une version plus grande du pékinois, une bête féroce à collerette de lion et au faciès de singe, gardant les temples de la Chine antique. On en retrouve abondamment dans la statuaire chinoise, et dans des peintures remontant à l’époque du 9e siècle. Le mâle est toujours représenté une patte sur une boule, et la femelle accompagnée d’un chiot. Si on les retrouve par paire, la femelle se place toujours à droite. Selon Alice Wilson, c’est toujours ce type de boule, en soie bordée, qu’on donne aux chiots pour jouer de nos jours. Par ailleurs, il existe aujourd’hui une association des éleveur du chien de Fu chinois (Chinese Foo Dog Breeders Association). Comme quoi le chien de Fu est devenu une race canine bien distincte du pékinois. Selon cette association, le chien de Fu, quoique différent du pékinois, varie en trois tailles : moins que 20 livres, de 21 à 50 livres, et 51 livres et plus. Le chien portait autrefois d’autres noms, dont «chien sacré du Sin Kiang », et « chien de chasse Choo de Chine ». Le caractère de ce chien se démarque du pékinois car c’est avant tout un chien de garde, de travail et de chasse. Cependant, imaginez redonner au pékinois sa taille de lion… Pas si difficile de l’imaginer accomplir des tâches plus physiques n’est-ce pas? Qu’il descende du mythique chien de Fu ou non, une autre race de chien partage ses origines mythiques avec celles du pékinois. Le Shar-Peï était aussi anciennement un chien de garde des temples chinois, vénéré et craint pour son aspect terrible de dragon. Il est facile d’en confondre l’aspect stylisé dans l’art avec le chien de Fu, et les premiers pékinois. Le chien Haba, mentionné précédemment, aurait très bien pu servir dans des croisements avec des chiens plus gros, pour obtenir la petite taille du pékinois. Rosatho propose même qu’il aurait pu être utilisé au début du siècle dans des croisements avec le pékinois, ce qui expliquerait le clivage entre l’apparence des pékinois de l’élevage de Cixi et le pékinois « moderne » américain. En guise
de conslusion, le pékinois est un chien dont l’histoire se
perd dans les embruns flous de l’histoire et du mythe, sans qu’il
n’y perde pour autant son charme et sa personalité qui résistent,
somme toute, à l’influence du temps. Il nous reste plusieurs
témoignages de ces nombreuses époques où le pékinois
jouait un rôle prédominant dans la vie de l’aristocratie chinoise.
Ces récits, comme les volets d’une longue saga, parviennent
à nous en Occident porteurs des autres signes de l’histoire,
comme les messagers des temps qui changent. Sans vergognes,
nos petits compagnons portent dans leurs regards les reflets et la force
forgés en eux par ces épreuves. Leur courage
et leur sagesse domineront sûrement votre coeur, si vous saviez
seulement écouter l’histoire qu’ils ont à vous conter.
Magazines Hattaz, Pauline, « Le pékinois : Snob, raffiné et attachant », in Chien 2000, octobre 1996. Rosato, Anthony, « The Pekingese and
the Happa Dog : A Remote British Museum Reveals Enlightening Clues to Pekingese
Origins », in Orient-Express, Nov. 98.
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