Souvenirs d'un vieux Montréalais

Une visite chez pepére et memére à la campagne

Fils aîné d'une famille très nombreuse, mon père a été le premier enfant a quitter la terre familiale pour devenir un déraciné... un déserteur comme les curés appelaient dans l'temps ceux qui décidaient de venir s'établir en ville.

Son père s'était remarié moins d'un an après la mort de sa première épouse et les relations entre Jules et sa belle-mère n'étaient peut-être pas des plus harmonieuses puisque dès qu'il a été en âge de travailler, il s'est enfui du collège pour venir s'établir à Montréal.

Au début du siècle, le voyage entre la terre familiale et Montréal n'était pas une sinécure. Par le train, c'était très long. Il arrêtait dans tous les villages et surtout dans toutes les petites paroisses pour ramasser le courrier et transporter le lait.

En «machine», il fallait être encore plus patient. Les crevaisons étaient fréquentes et les arrêts causés par un moteur qui chauffe l'étaient tout autant. Ainsi, en quittant la campagne pour t'établir à Montréal, tu ne revoyais pas la famille bien souvent.

Vers la fin des années '30, le journal La Presse publiait chaque semaine une chronique sur les familles nombreuses du Québec. Mon grand-père avec ses 14 enfants vivants avait été choisi par le recherchiste du journal pour être l'objet de la prochaine chronique. Or, l'article était toujours accompagné d'une photo de famille. Mon père a donc dû faire le voyage pour poser avec toute la parenté.

Je devais avoir 5 ou 6 ans car je n'allais pas encore à l'école. Maman avait décidé de m'amener pour donner un peu de répit à «ma tante Dise» et à mes grandes soeurs qui gardaient le reste de la smala durant leur absence.

Or, au moment où chacun arborait son plus beau sourire et que le photographe déclenchait son objectif, je me suis faufilé derrière le décor et j'ai accidentellement entrouvert le rideau qui servait de toile de fond.

Ce n'est que le lendemain après-midi, en développant la photo, que le photographe a pris connaissance de cette coquille.

Or, comme nous étions déjà repartis vers Montréal, la photo a été publiée telle quelle dans le journal.

Mon père a pris bien du temps à me pardonner. Il aurait tant voulu que cette photo, vue par les dizaines de milliers de lecteur de La Presse, soit parfaite.



La Presse (1938)

C'était ma première visite à la campagne. Jusque là, c'est à peine si j'avais déjà pris les «p'tits chars» pour aller sur la rue St-Hubert; alors, imaginez... pour le "ti-cul boule-à-mites" que j'étais, partir pour la campagne, en «machine», c'était toute une aventure.

Pour moi, la vision que j'avais de la «campagne» c'était le grand terrain vacant sur le pourtour de la carrière Martinau où mon père nous amenait couper de "l'herbe à dinde" avec laquelle ma mère concoctait une tisane contre la grippe.

À part les rats de la dompe, les seuls animaux avec lesquels j'avais eu un vrai contact, c'était les chevaux du laitier et du boulanger, les chats et les chiens errants du quartier et enfin, les moineaux et les pigeons qui picoraient des grains d'avoine dans les «pommes de route» dans la ruelle.

Il y avait bien le boeuf et l'âne en plâtre dans la crêche de Noël à l'église ainsi que les poules, les lapins, les vaches et les cochons dans mes livres à colorier mais je n'en n'avais jamais vu de près.

Mes connaissances des choses de la vie étaient extrêmement limitées; pour ce que j'en savais : le lait venait du laitier, les oeufs venaient de l'épicier et les «pétaques» venaient du commerçant qui passait chaque jour dans les rues du quartier en chantant inlassablement sa mélopée : «On n'a des fraises, des choux, des concombres, des pétaques, pis des tomates, des "beluets... On n'a des fraises...»

Le matin, le laitier laissait quelques pintes de lait sur le perron que ma mère s'empressait de coller sur le morceau de glace dans le haut de la glacière. Quand on en voulait, on s'en versait un verre et on remettait aussitôt la pinte sur le morceau de glace.

À mon grand étonnement, chez pepére, à la campagne, il n'y avait pas de laitier; eux autres, le matin, ils mettaient des chaudières sous les vaches puis ils les «tiraient», comme ils disaient. Ensuite, ils vidaient les chaudières dans une grosse canisse à lait et l'apportait dans la grange. Là, ils vidaient la canisse dans un séparateur à crème et à la fin, ils remettaient la lait dans la canisse et la crème dans une autre.

À la table, le lait, encore tiède, était servi dans un pot en aluminium.

Je n'ai jamais voulu boire de ce lait-là.

Je disais : «M'man! je veux du lait en pinte.»

Je ne voulais pas boire d'eau non plus. Je voulais de l'eau de la «champlure»; pas de l'eau pompée du puits dans la cave sous la cuisine...

Je ne vous parlerai pas des «bécosses» à côté de la grange... ça, c'était le «boutt de toutt».

Je peux vous dire que de retour chez-nous, j'avais pas mal de choses à raconter à mes p'tits amis.

Malgré tout, je garde un bon souvenir de ma première visite à la campagne : les crêpes à «memére».

Je n'en ai jamais mangé de meilleures,

Faut dire qu'elle avait la main; chaque matin elle en faisait cuire une cinquantaine pour le petit déjeuner.

On disait aussi, dans l'temps, que ses «binnes» étaient encore meilleures que ses crêpes. Croyez-moi, elles étaient aussi bonnes que celles de la «Binnerie» sur la rue Mont-Royal.

Un plat pour «connaisseurs».

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