Souvenirs d'un vieux Montréalais

La tournée des 7 églises - Jeudi Saint 1948

J'ai été élevé par des parents catholiques convaincus. Mon père qui occupait un emploi à plein temps, était aussi maître chantre à l'église. Chaque matin, il se levait à cinq heures pour se raser et faire sa toilette; sa journée commençait avec la messe de six heures et se terminait vers 20 heures.

Du lundi au samedi, il chantait cinq messes et parfois un service funèbre avant d'aller travailler. Cela aurait dû lui laisser très peu de temps libre, mais il a été président de la Ligue du Sacré-Cœur, président fondateur de la chorale paroissiale, membre du Tiers-Ordre, de la Société Saint-Vincent-de-Paul, du chœur Pie X, étudiant à la Schola Cantorum de l'Université de Montréal, etc.

Ma mère, avec ses huit enfants ne disposait pas non plus de beaucoup de loisirs. Malgré cela, elle était très active dans la Ligue Ouvrière Catholique, les Dames de Sainte-Anne, le Tiers-Ordre et la Saint-Vincent-de-Paul. De plus, elle assistait les jeunes mamans le jour de leur accouchement, visitait les malades, priait au chevet de mourants, etc.

Bien avant que le Cardinal Paul Émile Léger n'ait commencé à réciter le chapelet au poste C.K.A.C., on le récitait déjà en famille, précédé de la longue prière du soir : "Mettons-nous en la présence de Dieu et adorons-le..." La religion était intimement liée à tout ce que nous faisions et notre vie familiale était organisée en fonction du calendrier liturgique.

L'Avent, le Carême, les jours maigres et jeûnes, les fêtes d'obligation, les Quarante-heures, le mois de Marie, le mois des morts, les retraites paroissiales et la Fête-Dieu avec sa grande procession dans les rues de la paroisse remplissaient nos semaines, nos mois et nos années.

Jusqu'à l'adolescence, j'ai moi-même été un enfant très pieux. Avec la puberté, les choses ont commencé à se gâter. Je trouvais un peu fort le risque du feu de l'enfer, pendant toute l'éternité, pour un petit péché (seul ou avec d'autres...) sans compter l'autre menace, non moins terrible, "Vous serez punis par où vous avez péché!..."

Cela n'avait rien de rassurant.

À cette époque, le jansénisme imprégnait la pratique religieuse au Québec. À la communion, il ne fallait pas que l'hostie touche aux dents; si elle collait au palais, il ne fallait absolument pas y toucher avec les doigts et le curé refusait la communion aux femmes portant une robe un peu décoltée.

Si par malheur, un vendredi, on avalait le morceau de lard dans notre assiette de "binnes" ou de soupe aux pois, on risquait l'enfer pour l'éternité.

Les femmes étaient indignes de pénétrer dans un lieu de culte sans avoir la tête couverte d'un chapeau ou de tout ce qui pouvait faire office de chapeau. On en voyait se couvrir avec leur mouchoir, un gant, un "Kleenex"...

Cela me paraissait tellement ridicule que, sans complètement abandonner la pratique religieuse, j'ai commencé à prendre tout ça avec un grain de sel et peu à peu, j'ai pris mes distances avec ce petit clergé mesquin et cruel.

Ce Jeudi Saint là, selon la tradition, j'ai décidé d'entreprendre la visite des sept églises. Je ne sais pas si cela se fait encore, mais dans ce temps là, on devait visiter sept églises en récitant à chaque endroit une prière. Cela donnait droit à une indulgence plénière. Dans certaines circonstances, on pouvait faire les sept visites à la même église.

On entrait, on récitait la prière, on ressortait.

À la septième sortie, le tour était joué.

L'indulgence plénière rattachée à l'exercice pouvait, servir à effacer tous les "restes dûs aux péchés" que nous avions accumulés jusqu'à ce jour ou être employée pour faire sortir instantanément une âme du purgatoire. Ma mère privilégiait toujours «l'âme du purgatoire la plus abandonnée».

Un vrai "bargain".

J'avais donné rendez-vous à mon camarade Roger qui avait accepté, sans trop de convictions, de m'accompagner. Nous avions convenu de nous rencontrer à la "Taverne Saint-Louis" sur la rue Papineau, à deux pas de l'église Saint-Jean-Berchmans.

Après avoir fini notre «p'tite Molson tablette», nous sommes allés faire notre première visite. À la sortie de l'église, Roger me demande si j'avais fait un itinéraire. Je lui dis que non mais que nous pourrions en discuter à la "Taverne Aronoff", également située sur la rue Papineau, sur le chemin qui nous conduirait vers l'église Saint-Ambroise sur la rue Beaubien. Nous avons bu notre p'tite Molson sans nous fixer un plan trop précis.

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diocèse de Montréal

Ainsi, après avoir complété notre deuxième visite, nous n'étions pas plus avancés. Chemin faisant, sur la rue Beaubien, en direction de l'église Saint-Marc, nous ne pouvions pas passer devant la "Taverne Roger" sans y faire une courte pause pour nous reposer. L'occasion fait le larron et une situation semblable se présente sur notre route vers la paroisse Saint-Pierre-Claver. En passant au coin de la rue des Carrières, devant la "Taverne de Lorimier", nous croisons un ami qui nous offre une tournée. Nous avions amplement le temps d'accepter son invitation, sans compromettre nos dévotions, car il était à peine 11 heures.

À quelques pas de l'église Saint-Pierre-Claver, juste un peu au sud du boulevard St-Joseph, il y avait dans ce temps-là une petite chapelle catholique irlandaise dans laquelle nous sommes entrés pour y faire la prière rituelle. Ainsi, nous avions déjà complété la visite de cinq églises avant que sonne l'Angélus du midi.

En nous rendant à l'église de "L'Immaculée-Conception" au coin des rues Rachel et Papineau, nous nous sommes arrêtés à la "Taverne de la Victoire", près de l'avenue du Mont-Royal, pour boire une autre p'tite Molson, manger une saucisse et un œuf dans le vinaigre. Après la visite de cette église, nous avons pris une autre bière à la "Taverne Normand", toujours sur l'avenue du Mont-Royal, sur le chemin qui nous amenait à l'église Saint-Stanislas sur le boulevard Saint-Joseph.

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diocèce de Montréal

Notre visite des sept églises aurait pu s'arrêter là, mais dans un élan de piété incontrôlable, nous avons visité la "Taverne Gazaille" au 1234 avenue du Mont-Royal et l'église Saint-Jean-Baptiste, la "Taverne du Café de Paris" sur la rue Saint-Denis et finalement l'église Saint-Edouard où, selon une formule fréquemment utilisée par ma mère, nous avons demandé à Dieu d'accorder les bienfaits de nos indulgences plénières "aux âmes du purgatoire les plus abandonnées".

Comme Roger habitait dans le quartier Villeray, nous nous sommes séparés, heureux et satisfaits du devoir accompli.

"Rendons grâce à Dieu".
"Cela est juste et bon".

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