Souvenirs d'un vieux Montréalais

Les élections dans les années '40

Ma carrière "d'honnête travailleur d'élections" a débuté vers l'âge de dix ans. J'avais reçu dix cents pour passer 300 circulaires de porte à porte sur une rue du quartier.

Après avoir empoché ma paie, alors que je sortais du local du député sortant, je suis interpellé, à voix basse, par un homme au volant d'une grosse voiture noire.

- Psitt, psitt, eh! ti-cul.
- Qu'est-ce que tu veux toé?
- Travailles-tu pour le député?
- Oui, je passe des circulaires.
- J'ai une job pour toé; es-tu tout seul?
- Non, je suis avec un copain.
- O.K. amène-le. J'ai de l'ouvrage pour vous deux. Faites semblant de rien et allez m'attendre devant la taverne.

Avec mon copain, nous avons fait un détour par la ruelle et nous sommes allés rejoindre le bonhomme à l'endroit convenu.

Il travaillait pour l'autre parti.

Il nous a donné chacun 25¢ pour repasser sur la même rue et remplacer les circulaires que nous venions de livrer par celles de son candidat.

C'était risqué mais nous ne pouvions pas refuser une offre pareille. Dans ces temps heureux, du début des années '40, un ti-cul de notre âge qui avait 35¢ dans ses poches était riche, très riche.

Quelques jours plus tard, je ne me souviens plus quel parti nous avait engagés; un homme nous avait donné 25¢ pour ramasser quelques chiens errants et de les faire pénétrer dans la grande salle de l'école durant une assemblée électorale.

Cela avait fait un joli bordel... mais pas autant que la fois suivante où on avait lancé des immenses pétards par les fenêtres ouvertes. Cela créa une telle panique que l'assemblé a fini en queue de poisson.

Par crainte d'être repérés, nous avons mis fin à nos activités pour cette élection.

Comme notre candidat était à la fois échevin municipal, député provincial, député fédéral et commissaire d'école, il était souvent en élections et il les gagnait toutes. C'est pourquoi, dès la seconde élection, nous lui sommes restés fidèles jusqu'à la fin de sa carrière politique.

Je le vois encore comme si c'était hier.

Quand les résultats étaient enfin connus et que l'adversaire avait concédé l'élection, il sortait sur le balcon au-dessus de son commerce et il s'adressait à la foule massée dans la rue.

Un peu comme La Poune, il aimait «son peublic» et son public lui rendait bien son affection. Lorsque, la voix brisée par l'émotion, il entamait son discours de la victoire, (le même à peu de choses près à chaque élection) la foule hurlait de joie à chaque paragraphe de son discours...

"Mon bon peuple... mes chers électeurs... honorables concitoyens, fidèles et grands amis... vous, les plus ardents militants du parti... mesdames, mesdemoiselles et messieurs... je vous salue, oui mesdames et messieurs je vous salue et je vous dis merci... oui, du fond du cœur, je vous dis merci... " et patati et patata comme dans tous les discours d'hommes publics.

La foule trépignait et des bravos fusaient de partout. C'était un spectacle à ne pas manquer. Notre député ne faisait rien de bien original; les grands hommes, de tout acabit, aiment s'adresser au bon peuple du haut d'un balcon.

Que ce soit le grand Charles, mon député ou le pape, ils ont tous l'air aussi cons mais la foule aime ça et elle en redemande...

Avec les années, nos participations aux élections devenaient de plus en plus douteuses et nous nous sommes arrêtés avant d'en arriver à commettre des actes trop graves.

On disait dans le temps :

"On ne gagne pas les élections avec des prières...".

En effet, on les gagnait avec de l'argent, de la bière, des "frigidaires", sans oublier les télégraphes, quelques coups de poing sur la gueule, de l'intimidation, des menaces, et quelques bons coups de cochon...

Malgré tout ça, c'était la plupart du temps, le meilleur candidat qui gagnait.

Ce qui démontre bien que :

La démocratie, c'est plus fort que du ketchup!

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