Souvenirs d'un vieux Montréalais

Un dimanche à l'Oratoire Saint Joseph

 

Un dimanche du mois de mai, à la fin des années '40, nous cherchions une façon agréable de passer la journée sans parvenir à nous entendre sur le choix d'une activité.

«Les enfants s'ennuient le dimanche» comme disait la chanson, et c'était souvent le cas.

Après la messe, pas question d'aller jouer dans la «dompe», (1) de bâtir une cabane, d'aller se battre contre les anglais ni de faire quoi que ce soit qui risquerait d'abîmer nos vêtements du dimanche.

Les buildings du Centre-ville sont fermés; le Parc Lafontaine et le Mont-Royal, envahis par des familles avec leur ribambelle d'enfants, n'offrent rien d'intéressant à faire; il n'y a pas de «commerçants» (2) pas de «guenillous» (3) ni de marchand de glace à harceler; les filles, en robes du dimanche ne veulent jouer à rien, nos pères sont à la maison... donc : c'est «platte»!

«Platte comme la queue d'la chatte» comme disait maman.

À la sortie de l'église, des bénévoles distribuaient des feuillets pour inviter les paroissiens à participer, en après-midi, au congrès du «Mouvement Lacordaire et Jeanne d'Arc» (4) à l'Oratoire Saint-Joseph (5) .

Un camarade propose :

«On vas-tu faire du trouble à l'Oratoire?»

Faute de mieux, la proposition est acceptée sans grand enthousiasme. On se donne rendez-vous, après le dîner, au coin de la ruelle pour préparer notre pélerinage.

Comme toujours, nous sommes «légers d'argent», et notre expédition doit commencer par la chasse aux «transferts» (6) encore valides pour prendre le tramway.

En partant de deux points de transfert différents, nous augmentons nos chances d'en trouver plus rapidement. Nous sommes donc trois à partir du coin de la rue Papineau et du boulevard Rosemont et deux, du coin De Lorimier et Rosemont - rendez-vous au pied du Mont-Royal.


archives de la STM

De là, le tramway #11 nous amène au sommet de la montagne et la «boîte à savon» (7) nous fait descendre le flanc ouest du Mont-Royal jusqu'à l'avenue de la Côte des Neiges d'où nous allons à pied jusqu'à l'Oratoire.


(boîte à savon) archives de la S.T.M.

Une fois arrivés sur les lieux, nous nous mêlons discrètement aux pélerins pour gravir les nombreux escaliers menant à la «crypte».

«Ti-Paul», qui a les poches pleines de capsules de bouteilles de bière (il les collectionne à longueur de semaine pour décorer son «cabarouet») (8) en sème discrètement sur les marches du grand escalier, dans les sentiers du chemin de la croix, dans les bénitiers, dans les urinoirs de la salle de toilette... enfin, partout où il passe.

Quand ils les trouvent, les congressistes en furie les jettent à la poubelle avec un profond dédain, se demandant bien d'où elles proviennent.

À cette époque, la basilique était encore en construction; tout était «sur le rough» comme on disait dans le temps. Les murs, le plancher et le plafond n'avaient pas encore été recouverts de leurs matériaux de finition et le maître autel n'avait pas encore été érigé. Ce n'était, somme toute, qu'une immense salle qui servait de lieu de ralliement lors d'événements réunissant des foules considérables.

Nous nous sommes finalement regroupés au jubé où nous avons défoncé une porte mal verrouillée qui donnait accès à des échavaudages derrière les murs. Après avoir grimpé jusqu'au sommet de la paroie verticale, nous avons gravi les plaques de ciment disposées en gradin jusqu'au milieu du plafond.

Vus d'en haut, les congressistes avaient l'air de minuscules petits bonhommes.

Debout sur le linteau à la base du dôme, nous allions entreprendre l'ascension des escaliers rudimentaires menant au lanterneau de la coupole quand «Slim», le musicien d'la gang, sort une rutilante «ruine-babines» (9) de sa poche et il se met à jouer des airs de chansons à boire.

«Ça va les reposer des cantiques» dit-il.

Le son, amplifié par l'écho, remplit la voûte créant toute une commotion chez les lilliputiens sur le plancher de la basilique. Les orateurs interrompent leurs laïus et tous ont la tête en l'air pour tenter de comprendre ce qui se passe.

Il ne nous reste qu'une chose à faire ...et vite :

«S A U V E. .Q U I. .P E U T ...»

Au risque de nous casser le cou, nous redescendons sur le plancher des vaches en moins de deux... franchissant en chemin une palissade de plus de deux mètres de haut pour éviter d'être coincés par les pères de l'Oratoire et les agents de sécurité qui nous attendent près de la porte que nous avions défoncée.

Nous nous sommes dispersés en nous donnant rendez-vous à l'arrêt du tramway sur l'avenue de la Côte des Neiges.

Le lendemain, à l'heure du souper, mon père s'offusquait en lisant dans La Presse : «Écoute ça Évelyna ! Une bande de voyous ont fait du grabuge au congrès du Mouvement Lacordaire et Jeanne-d'Arc hier après-midi à l'Oratoire Saint-Joseph ...un vrai scandale!»

Moi, le nez dans mon assiette, je mangeais mes «binnes» (10) sans dire un mot.

1 - dompe : dépoitoir municipal, décharge publique
2 -
commerçants : marchand de primeurs itinérant
3 -
guenillous : brocanteur, chifonnier
4
- Lacordaire et Jeanne d'Arc : association prêchant l'abstinence totale de boissons alcooliques
5 - Oratoire Saint-Joseph : attraction touristique, basilique, lieu de pélerinage dédié à St-Joseph

6 - transfer : titre de transport permettant la correspondances entre deux lignes de tramways.
7 - boîte à savon : tramway à deux perches (trolleys), faisant la navette sur le flan ouest entre le sommet de la montagne et l'avenue de la Côte des Neiges
8 - cabarouet: trotinette artisanale et rudimentaire faite d'une caisse d'oranges en bois fixée sur un 2" x 4" cloué sur un vieux patin à roulettes.
9 - ruine-babines: armonica
10 - binnes : fèves blanches cuites au four avec du lard salé

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(tapez dans l'ordre, sans espaces et en minuscules) prince9 «une arobas» videotron «un point» ca
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