Souvenirs d'un vieux Montréalais

La chasse à la perdrix et au faisan sur le Mont-Royal

Au milieu des années '40, les p'tits gars de ma "gang" avaient tous entre 10 et 13 ans et le quartier Rosemont, où nous habitions, ne manquait pas d'endroits où nous pouvions nous amuser.

Les nombreuses ruelles, les terrains vagues, le dépotoir municipal, la voie ferrée, les maisons en construction, et les petits restaurants du coin offraient un choix extrêmement varié de possibilités.

Pourtant, certains jours, cela ne nous suffisait pas; nous voulions faire quelque chose de plus exotique, de plus excitant. Alors, très tôt le matin, nous formions un petit groupe de 4 ou 5 ti-culs et nous partions à l'aventure.

Nos sites touristiques préférés étaient : le Mont-Royal, le parc La Fontaine, les grands chantiers de construction, l'Oratoire Saint-Joseph, les grands magasins ou les buildings du Centre Ville. Un matin, nous avons opté pour la chasse au petit gibier sur la montagne.

Comme toujours, nous étions "légers d'argent" comme disait Georges Brassens puisque la mise en commun de nos ressources pécuniaires ne mettait à notre disposition qu'une piastre et quelques cents. Ce n'est pas avec un si modeste pécule que nous pouvions espérer couvrir les coûts de notre expédition.

Nos mères nous auraient sans doute fait un lunch au "baloné" mais il aurait fallu leur dire où nous allions et elles n'auraient jamais voulu nous laisser y aller. Il nous restait que le bon vieux système D.

Le billet de tramway donnait droit à un titre de transport temporaire qui permettait de faire des correspondances sur d'autres lignes. Souvent, arrivés au terme de leur itinéraire, les gens jetaient au panier ou sur la rue des "transferts" encore valides. Le plus souvent, après avoir ratissé deux ou trois poubelles, chacun de nous en avait trouvé un.


gracieuseté de : Matinal

Les jours de pénurie, le premier qui en trouvait un montait dans le tramway et jetait son "transfert" par la fenêtre après l'avoir présenté au percepteur de billets. Le ti-cul qui le récupérait répétait la manœuvre en montant dans le tramway suivant jusqu'à ce que le dernier d'entre nous soit parvenu à monter dans un p'tit char.

Ce jour-là, pour suver du temps, nous nous sommes séparés en deux groupes partant de deux intersections différentes, en nous donnant rendez-vous au pied de la montagne vers 10 heures.

Chemin faisant, nous avons fouillé chaque poubelle et inspecté soigneusement tous les bancs des tramways à la recherche de bouteilles vides ou de journaux.

Tôt le matin sur le Mont-Royal, un journal du jour avait une bonne valeur d'échange : Le Canada, le Montréal-Matin, le Devoir ou The Montreal Gazette s'échangeaient contre deux cigarettes tandis que La Presse, The Montreal Star ou le tabloïde The Montreal Herald de la veille n'en valaient qu'une.

Pour enrichir notre inventaire de journaux anglais, j'ai réussi à convaincre le conducteur de la "boîte à savon" de me faire faire deux tours gratis. J'ai été chanceux; j'ai trouvé deux "Gazette" du jour.

Ce tramway, qui faisait la navette entre le sommet de la montagne et l'avenue de la Côte-des-Neiges, avait deux trolleys. Arrivé à destination, l'opérateur débranchait un trolley, branchait l'autre et il passait de l'avant à l'arrière du tramway ou vice versa.


gracieuseté de Matinal

Après avoir échangé notre dernier journal, nous nous sommes retrouvés au "point de vue" du Chalet du Mont-Royal, au pied du parapet qui longe le précipice. De là, nous avons suivi un petit sentier, que nous avions découvert l'année précédente, jusqu'à une petite corniche d'où la vue sur la ville était magnifique.


archives de Montréal

Nous n'avons pas pris un tel risque pour seulement contempler le panorama; nous savions qu'à cette heure-là, au bas du précipice, des infirmières du Royal Victoria Hospital prenaient un bain de soleil dans le jardin adjacent au court de tennis.

Ne se sachant pas observées, quelques filles avaient roulé leur costume de bain jusqu'à la taille et l'une d'elle, couchée sur le ventre, était complètement nue.

À vrai dire, nous étions tellement hauts que nous ne distinguions pas grand-chose; mais pour des p'tits gars de notre âge, c'était un moment merveilleux. Nous sommes restés durant près d'une heure à regarder les filles et toutes nos cigarettes y ont passé.

Il fallait maintenant penser à manger.

En vidant nos poches, nous avons compté très exactement 1.17$. Cela n'était pas suffisant pour cinq p'tits gars affamés. Le casse-croûte le moins cher affichait les hot-dogs à 2 pour 25¢, les frites et les boissons gazeuses à 10¢ chacune. Pour nourrir tout le monde, nous aurions eu besoin de près de 2.00$. L'eau du bon dieu ne coûtait rien; en nous privant de Pepsi nous économisions 50¢ mais cela n'était pas encore assez. Nous devions absolument trouver quelques sous pour combler la différence.

La seule "richesse naturelle" disponible sur le Mont-Royal était la bouteille de boisson gazeuse vide. Dissimulées dans les buissons, cachées au fond d'un ravin ou enfouies sous un tas de détritus dans une poubelle, elles rapportaient de à selon la marque de commerce ou leur format.

Les petites bouteilles de "Coke", de "Pepsi", de "7up", de "Flirt", de cream soda "Snow White" ou de root beer "Hires" rapportaient (ces marques n'étaient pas disponibles en gros format). Celles de "Kik cola", de "Denis cola", de "Jumbo", de nectar mousseux "Christin"ou de "Canada Dry" en format familial valaient ou selon le montant de la consigne.

Nous savions, par expérience, que plus nous nous éloignions de l'entourage immédiat des restaurants, plus la récolte risquait d'être abondante. Nous avons donc entrepris le ratissage du bordel "Le Courant d'air" situé au pied d'une pente abrupte le long de "La grande coube" de la voie ferrée. C'est ainsi que nous avions baptisé un petit boisé où les couples de tous âges, à la recherche d'un peu d'intimité, se donnaient rendez-vous pour conjuguer le verbe aimer à tous les temps...

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gracieuseté de : Matina
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Les amoureux qui venait pique-niquer au p'tit bordel avaient autre chose en tête que la consigne sur les bouteilles vides. C'est pourquoi on en trouvait là, beaucoup plus que n'importe où ailleurs sur le Mont-Royal.

En moins d'une demi-heure, nous en avions déjà trouvé plus d'une douzaine et nous nous apprêtions à aller dîner. C'est alors qu'en écartant un buisson pour cueillir une bouteille j'ai surpris une dame toute nue étendue sur l'herbe. Elle a poussé un cri de surprise et elle s'est glissée rapidement sous une couverture. Son compagnon s'est retourné et m'a demandé sur un ton bourru ce que je faisais là.

- "Excusez-moi monsieur, je cherchais des bouteilles vides pour payer mon dîner."

Étirant le bras vers son pantalon, il me lance deux "trente-sous" en disant :

- "Tiens, ti-cul, prends ça pis disparaît..."

- "Merci monsieur... s'cusez-moi madame."

J'ai ramassé la monnaie et j'ai couru rejoindre mes camarades qui s'étaient sauvés en entendant crier la dame.

Devenus soudainement très riches, chacun a eu droit à 2 "hot-dogs" et à une frite; il nous est resté assez de monnaie pour acheter une série de sept billets de tramway pour retourner à la maison. Avec notre dernier 10¢, un badaud nous a vendu 5 cigarettes que nous avons fumées tranquillement avant de partir à la chasse.

Au pied de la Croix, où se dresse maintenant l'antenne de Radio-Canada, une pente abrupte menait à une clairière d'herbe haute. Quand nous sommes arrivés, les faisandeaux criaillaient et s'ébattaient sous la surveillance de la faisane. Avec mille précautions, nous avons enlevé nos chemises pour en faire des filets. Sens contraire au vent, déployés en demi-cercle, nous nous sommes cachés dans l'herbe pour les observer.

Notre technique de chasse était plutôt rudimentaire : ramper sur le sol, s'approcher aussi près que possible de la nichée et d'un geste vif, bondir sur un oisillon en tentant de l'emprisonner dans notre chemise.

Après une dizaine de tentatives, la faisane était presque folle mais ses petits étaient tous sains et saufs. Nous les Nemrod en herbe, les genoux et les coudes ensanglantés sommes rentrés bredouille de notre partie de chasse.

Pour rentrer chez-nous, nous descendions sur la voie ferrée jusqu'à l'entrée du tunnel.

Nous le traversions en courant et nous montions dans le tramway à l'arrêt du "point de vue". Cela n'était pas aussi dangereux que ça en avait l'air, mais cela énervait beaucoup les adultes qui nous voyaient sortir du tunnel en criant.

Nous étions plus essoufflés d'avoir crié à tue-tête que d'avoir couru...


Gracieuseté de Matinal

J'ai participé cinq ou six fois à ces expéditions sans jamais que l'un de nous ne parvienne à capturer une seule prise. Pour les ti-cul-boule-à-mites et les "traîneux" de ruelles que nous étions, ces journées de plein air et de soleil nous faisaient entrevoir un coin du paradis...

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