Souvenirs d'un vieux Montréalais

Les sapins de Noël

Le lendemain du jour des Rois, à la sortie des classes, nous sortions nos traîneaux et nous entreprenions la collecte systématique des sapins de Noël dans les ruelles du quartier.

Ces arbres de Noël servaient à construire ce que nous appelions le "tunnel de la mort". Chaque ti-cul avait sa ruelle à ratisser, tous les jours, tant que l'objectif d'une centaine de sapins n'était pas atteint. Cela nous menait habituellement vers la fin du mois de janvier.

Pour ne pas trop attirer l'attention des adultes, nous dispersions notre butin en plusieurs endroits. Nous en gardions quatre ou cinq dans la cour arrière de chacune nos maisons en disant à nos parents que nous voulions bâtir un fort, nous en dissimulions une dizaine sous un tas de neige dans un terrain vague au coin de la rue Chabot et Des Carrières et une quarantaine d'autres, sur un terrain clôturé de dans la ruelle de la rue Bordeaux.

Dès le début de l'hiver, après chaque tempête, nous entassions la neige en haut de la pente assez abrupte dans un grand terrain vague sur la rue Bordeaux, au nord de la rue Dandurand.

Un peu avant Noël, nous transformions ce tas de neige en "glissade". Le père d'un camarade possédait une clé pour ouvrir la borne-fontaine. En faisant la chaîne, nous transportions l'eau jusqu'à la glissade et quand un adulte appelait la police pour nous dénoncer, les pompiers, acceptaient habituellement d'arroser la glissade avec leurs boyaux.

Une fois terminée, en tenant compte de la pente naturelle du terrain, la glissade longue d'environ cent pieds devait avoir plus de trente pieds de haut. Par temps froid, elle devenait extrêmement rapide.

Au jour "J", à la sortie des classes, toute la petite bande se réunissait pour construire le tunnel.

En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, les sapins étaient ramenés sur le terrain. Nous plantions les plus gros dans la neige, chaque côté de la glissoire glacée pour former une haie de 15 à 20 pieds de long. Au bout de la piste, nous lancions les petits sapins sur la cime des arbres pour créer un tunnel d'une longueur de six ou sept pieds.

Une fois le tunnel terminé, nous faisions quelques descentes pour nous assurer que nos traîneaux et nos traine-sauvages passaient sans rien accrocher. Une fois le test bien réussi par tous, on transformait la haie de sapins en "Tunnel de la mort" en y mettant le feu.

Chaque ti-cul, à la queue-leu-leu, se lançait sur son traîneau dans le brasier.

C'était magnifique et terrifiant en même temps de voir les flammes et les étincelles monter haut dans le ciel et d'entendre crépiter les branches de sapin qui se consumaient rapidement.

Je devais avoir à peu près six ans quand j'ai franchi le "tunnel de la mort" pour la première fois. Soixante ans plus tard, en pensant à cette petite folie, je suis encore émerveillé par la féerie du spectacle et l'immense fierté que j'ai ressentie d'avoir vaincu ma peur et réussi cet exploit.

Bien que très spectaculaire, l'épreuve n'était pas vraiment dangereuse. Malgré cela, chaque année, au moment de me lancer dans le brasier, je récitais un bout de l'acte de contrition. La descente était tellement rapide qu'à peine après avoir dit tout bas: "Mon Dieu, je regrette infiniment de vous avoir offensé parce que vous êtes infiniment bon... ", la prière se transformait en un cri aigu qui ne s'éteignait qu'une fois rendu en bas de la côte.

Chaque année, les bonnes âmes affolées appelaient la police et les pompiers mais à leur arrivée, le feu était presque éteint et nous, les petits pouilleux nous nous étions tous envolés avec nos traîneaux.

Une rangée de duplex a été érigée sur ce terrain et aujourd'hui, les ti-culs du "boutte", quand ils veulent vivre un petit thrill excitant doivent sniffer de la colle ou s'ils en ont les moyens, se mettre à quatre et téter un p'tit joint.

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