Souvenirs d'un vieux Montréalais

Ma tante 'Dise

Mademoiselle Marie-Louise Legault était la tante de ma mère. Pour nous, les enfants, c'était plus simplement "ma tante Dise"

Dans son livre «J'ai bien connu votre père...»(1), en parlant de cette gande dame, Jean-Pierre Légaré (2) dit à la page 63 : «Son dévouement et sa bonté en faisait une sainte vivante.» Et plus loin à la page 65 il reprend : «Je n'éprouve aucun scrupule à le répéter, ma tante Marie-Louise était une sainte.

Et c'est bien vrai.

Contrairement aux autres saintes "ma tante Dise" n'a pas fait de miracles après son décès. Ses miracles, elle les a réalisés chaque jour de sa vie en faisant règner la paix, l'amour et la joie partout où elle passait.

Elle n'a pas eu besoin de s'expatrier en Afrique ni en Asie pour répandre ses bontés.

Son Calcutta, c'était sa famille immédiate.

Ma tante 'Dise n'avait pas de domicile fixe; elle vivait dans la famille où elle croyait être le plus utile. Un bon matin, elle arrivait chez-nous, comme ça, sans prévenir avec son petit bagage et elle restait deux jours, une semaine ou plus longtemps en partageant le lit de ma soeur Claire.

Puis... un jour, sans raison apparente, en préparant le petit déjeuner, elle disait à ma maman : «V'ylna! j'm'en va chez Mia, ou chez Zanda, ou chez Éva, chez Annette ou chez Laurentia...» enfin, elle s'en allait chez celle où elle venait d'apprendre qu'elle était "tombée" enceinte, qu'un enfant de la famille était malade, qu'un proche était mourant ou simplement qu'elle aurait besoin d'un p'tit coup de main...

Rien n'aurait pu la retenir. Le jour-même, avant le dîner, quelqu'un allait la reconduire là où elle avait décidé d'aller.

Toute jeune, Marie-Louise était tombée d'une brouette en jouant avec ses petites soeurs. Une blessure à la colonne vertébrale l'a rendue difforme et, pour le reste de sa vie, elle est restée toute petite.

Cette grande Dame qui mesurait à peine 4 pieds avait l'air toute fragile. Pourtant, elle était toujours la première levée et la dernière couchée. Je ne me souviens pas qu'elle ait été malade et elle a vécu 80 ans passées.


Mademoiselle Marie-Louise Legault
dite «matante 'Dise»

Ma tante Dise était d'une patience inimaginable avec les enfants; elle jouait avec nous durant des heures, nous racontait des histoires «du bon vieux temps», nous parlait de son chien qui s'appelait «Tout p'tit» avec qui elle passait ses journées quand elle avait notre âge.

Quand elle «débarquait» chez-nous, ça nous faisait une deuxième maman pour nous gâter. Pour ma mère, c'était comme une grande soeur qui venait lui donner un peu de repos et de réconfort. Avec ses huit enfants, Évelyna considérait ce petit coup de main comme un cadeau du ciel.

'Dise faisait tout dans la maison. Elle n'arrêtait pas une minute et comme c'était une bonne cuisinière, elle nous préparait des mets que nous n'avions pas l'habitude de manger.

Sa spécialité : les «croquignolles»; (petites bouchées de pâtisserie, composées de farine, d'oeufs et lait sûr qu'elle faisait frire dans l'huile comme des beignes) saupoudrés d'un peu de «sucre en poudre» c'était un pur délice dont elle seule avait le secret. Ni maman, ni ma grande soeur Claire qui étaient pourtant, elles aussi, d'excellentes cuisinières ne réussissaient à les faire aussi bons.

Ma tante Dise était d'une discrétion absolue, Jamais elle n'aurait colporté le moindre ragot d'une famille à l'autre, On pouvait lui confier n'importe quel problème sans craindre que toute la famille en parle le lendemain.

Quand elles discutaient de choses confidentielles, en notre présence, maman et ma tante se parlaient en «jargon». Pour communiquer en toute discrétion, elles avaient convenu d'un code : oui, non, le, la, etc, devenaient : tergui, tergon, tergue, terga... et en ajoutaient une syllabe avant ou après les mots, leur conversation devenait tout à fait incompréhensible pour nous.

Elles utilisaient également des expressions tout aussi ésotériques pour parler de sujets délicats comme leurs règles :

- «C'oute donc 'Vylna; as-tu vu rouge ce mois-citte»?
- «Ben oui! ma tante mais j'vous dit que Zanda est inquiète pas pour rire... elle attendait ça pour dimanche pis on est rendu à jeudi pis à l'a pas encore vu,»
- «Ma grande foi du bon dieu... dis-moé pas...»

Pour les agacer, mon frère cadet et moi avions créé notre propre jargon. Ce que l'on se disait n'avaient aucun sens mais comme on riait comme des fous en se parlant, les adultes étaient curieux et voulaient absolument comprendre.

Plus ils nous faisaient répéter, moins ils comprenaient, et plus on riait. Cette facétie nous est restée jusqu'à la mort de mon frère, à l'âge de 70 ans.

Si je lui disait, très sérieusement, au cours de la conversation:
- «Fernand! ... La sifa rounquoué de la tchordomie?»
Il éclatait de rire et, après un long moment, reprenant son sérieux il me répondait :
- «Le pogo vinsé de la stroboro»
Je le regardais tristement et je lui répondais, doucement, presque en murmurant :
- «Comane d'au vianne de la quorimée?»
Il éclatait de rire encore plus fort et il me répondait :
- «Graba doudjine de la stro faurgau.»

J'éclaitais de rire à mon tour et en hochant la tête, après un moment, nous reprenions tous les deux :
- «de la tchordomie... oui... oui, je te le dis! de la tchordomie»
puis je lui disait :

- «Alors Fernand! ...Vortch rikky d'Orff!»
Il répondait d'air entendu :
- «Farno! Farno!»

...et nous reprenions la conversation, en parlant banalement d'autre chose.

Près de 60 ans plus tard, quelques semaines avant le décès de mon frère Fernand, alors qu'il était très souffrant, je lui adressai un «email» avec juste la petite phrase suivante sans signature :

«La sifa rounquoué de la tchordomie?»

J'ai reçu sa réponse quelques heures plus tard :

«Le pogo vinsé de la stroboro».

Les zoufs de Big Brother qui scrutent tous les emails de la planète doivent toujours chercher la clé de ce code pour le moins hermétique.

(1) 1991 - Éditions André Lejeune - Diffusion Québec Livre (ISBN 2-9802042-O-X)
(2) Chanteur-basse, comédien, professeur de chant, auteur

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