Souvenirs d'un vieux Montréalais

La tournée des librairies du Centre Ville

Au milieu des années '50, j'exploitais un petit commerce sur la rue Notre-Dame dans le quartier de Saint-Henri à Montréal.

Comme nous l'avons vu dans une chronique précédente, (voir Mes "robineux" préférés) j'ai été initié à la littérature par un ancien avocat de Québec, devenu itinérant à Montréal.

Ma passion pour les livres s'était manifestée bien avant ça. Avant la rencontre de ce monsieur, je lisais peu, mais j'aimais collectionner les livres. Cet amour des livres est vite devenu une passion surtout grâce aux conseils du Libraire Monsieur Henri Tranquille. La majuscule sur le mot libraire n'est pas une coquille; Monsieur Tranquille était le Libraire de Montréal. Quand il a fermé boutique, il n'a jamais été remplacé. Une visite chez Tranquille, lorsqu'il n'était pas occupé à commenter la partie de dames de la veille, valait un cours de littérature.

Mon premier contact avec les livres date de la petite enfance. Mon père conservait précieusement quelques dizaines de livres dans un ancien meuble qui avait contenu un gramophone à manivelle RCA Victor. Tout petit, vers l'âge de 5 ou 6 ans, je sortais les livres un par un, je les feuilletais et je les replaçais soigneusement à leur place. Je me souviens encore de l'odeur de vieux papier qui se dégageait de ces gros et fascinants in-quarto à tranche dorée. Des livres pleins de mystères dont les gravures me faisaient rêver... Évangéline (de Henry Wadswoth Longfellow) , Robinson Crusöé (d'Eugène Süe), la vie du curé Labelle (un bel in-quarto sur papier glacé)), Terres et peuples du Canada (Émile Miller préfacé par l'abbé Desrosiers), Originaux et détraqués (de Louis Fréchette), La vie des saints, etc.


phonographe Victor 1921

En 1940, nous avons déménagé et le gramophone n'a pas résisté au transport. Les livres ont abouti dans des boîtes, remisées dans le hangar, jusqu'à ce que, quelques années plus tard, mon frère cadet et moi en prennent possession.

En 1945, la librairie Pineault sur la rue Mont-Royal a fait l'acquisition de milliers de livres qui traitaient surtout de la période de la seconde guerre mondiale. Ces surplus d'éditions étaient offerts en vente, à prix dérisoires, dans l'ancienne caserne militaire sur la rue Craig.

Toutes nos économies, à mon frère et à moi, y ont passé, mais nous avions, enfin, la fierté de posséder chacun une vingtaine de livres neufs, bien à nous et à nous seuls, qui venaient s'ajouter à ceux du gramophone.

L'année suivante, mon père a hérité une quarantaine de livres qui provenaient de la bibliothèque de l'Association de la Jeunesse Catholique. L'AJC avait été dissoute et l'aumônier avait décidé d'en disposer. Le jour même, nous avons emprunté une voiturette à l'épicier du coin et nous sommes allés prendre possession de ce trésor inespéré. Dès lors, en attendant d'autres acquisitions, nous procédions presque chaque semaine à un échange de livres. Avec le temps, je crois que tous nos livres sont passés d'une bibliothèque à l'autre plus d'une fois.

Cette passion commune pour les livres ne s'est jamais démentie et nous en possédons chacun quelques milliers encore aujourd'hui.

Vers la fin des années '50, presque chaque samedi nous faisions ce que nous appelions notre "tournée des librairies".

C'était un rituel.

Vers midi, on se rencontrait, mon frère et moi, à la librairie Everyman's sur la rue Sainte Catherine près de la rue Guy; de là, on passait aux deux librairies Classic Book Shop, puis à une autre, dont j'ai oublié le nom, près de la rue Peel; suivaient une visite au rayon des livres chez Simpson's, Eaton's et Morgan's, pour arriver enfin chez Tranquille.

Selon l'humeur du Libraire ou la complexité des parties de dames qu'il avait jouées la veille, notre visite durait 30 minutes ou deux heures.

La tournée se poursuivait chez Déom puis à la Librairie circulante sur la rue Saint Denis pour enfin se terminer vers 18 heures, chez Ménard.

Chemin faisant, la conversation ne portait que sur les livres :

ceux que nous avions lus durant la semaine
ceux que nous avions achetés récemment
ceux que nous nous proposions d'acheter
ceux que nous rêvions de posséder un jour
ceux que nous aimerions avoir mais que nous n'aurons jamais parce qu'ils étaient trop dispendieux.

Autrement dit, nous parlions plus de livres que de littérature...

Comme, en ces temps heureux, nous étions extrêmement "légers d'argent", nos recherches portaient surtout sur les livres usagés ou en solde. Nous ne pouvions acheter que deux ou trois livres par semaine parmi les centaines que nous prenions dans nos mains mais quand Tranquille faisait sa vente annuelle à 40% de rabais, toutes nos économies fondaient comme du beurre dans la poêle, comme disait ma mère.

Aussi, durant la semaine, nous réservions une soirée complète à chercher des trésors à La Cité du livre sur la rue Saint Denis près de l'avenue du Mont Royal.

Dans cette librairie d'un autre âge, on ne trouvait aucun livre neuf, mais des milliers et des milliers de vieux livres dont les prix variaient entre dix et quarante cents. La très grande majorité de ces livres arrivaient de France par bateau et provenaient de bibliothèques de communautés religieuses, de successions, de faillites, des quais de Paris, etc.

Il fallait fouiller durant des heures et des heures avant de dénicher un livre intéressant. Mais quel plaisir avions nous à manipuler ces livres d'un autre âge, parfois centenaires.

Je garde de ces belles années un souvenir merveilleux.

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