Souvenirs d'un vieux Montréalais

La track des «gros chars»

Durant la guerre au début des années 40', on jouait à la guerre...

Inspirés par les radio-romans comme «La fiancée du commando»(1) ou «Les secrets du Docteur Morange et le récit de batailles épiques des Alliés contre les Nazis décrites aux bulletins de nouvelles, nous passions nos journées à nous entre tuer à coups de mitrailleuses, de bombes ou de grenades...

Le cinéma nous était interdit.

Le clergé québécois considérait le cinéma comme une invention du diable et se battait sur tous les fronts pour que les salles soient fermées le dimanche.

Monseigneur Gauthier, archevêque coadjuteur du diocèse de Montréal demande du haut de la chaire : «Pourquoi, le Jour du Seigneur, on laisse ouverts ces lieux de plaisirs...»

Le cinéma est la manifestation du Mal propagée dans ces salles obscures de la corruption.


incendie au Laurier Palace 9 janvier 1927
(photo : Universite de Sherbrooke)

À Montréal, profitant de l'incendie désastreux du «Laurier Palace», où des dizaines d'enfants avaient péri, le clergé se déchaîne : «Le cinéma ruine la santé des enfants, affaiblit leurs poumons, affole leur imagination, excite leur système nerveux, nuit à leurs études, surexcite leurs mauvais désirs et les conduit à l'immoralité...»(2)

...un p'tit chausson aux pommes avec ça m'sieu l'archevêque?

L'années suivante, Monseigneur Bruchési (3) parvint à faire interdire, en tout temps, l'accès aux salles de cinéma aux moins 16 ans.

Après la Victoire, ces jeux de guerre ont peu à peu perdu de intérêt.

Inspirés par les «comic books» américains et les bandes dessinées du supplément de La Presse et de La petite Patrie, nous avons repris nos incessants combats entre cowboys et indiens.

Les voies ferrées du CN et du CP au sud de la rue des Carrières offraient un décor réaliste à nos jeux. Des wagons à bétail menaient chaque jour des dizaines et des dizaines de vaches à l'abattoir de la rue d'Iberville.

Nous nous amusions follement à simuler une attaque contre le convoi par une bande de «méchants indiens» armés d'arcs et de flèches rudimentaires.


wagon pour le transport des bestieaux

De valeureux «cow-boys» cachés entre les wagons ou couchés à plat-ventre sur le toit ripostaient à coups de révolvers chargés à bloc de roulettes de pétards.

Le combat était inégal et en peu de temps, des cadavres d'indiens gisaient sur la voie ferrée. L'attaque ne durait que quelques minutes car les cow-boys devaient sauter du train avant qu'il ne soit rendu trop près de l'abattoir.

Vu que j'étais un des plus petits de la gang, je ne pouvais pas «swingner» les trains aussi facilement que les grands. De plus comme je préférais m'acheter des bonbons au lieu de roulettes de pétards, j'étais le plus souvent confiné au rôle d'indien.

En conséquence, je me faisais tuer plus souvent qu'à mon tour...

Parfois, au pire de la bataille, un nouvel ennemi surgissait sans crier gare.

La police du CN!

Finie la guerre... tous les ti-culs sautaient du train et c'était le sauve qui peut général.

Fort heureusement, les agents étaient le plus souvent des quinquagénaires, bedonnants vite essoufflés. Leurs coups de sifflets stridents et leurs vociférations faisaient plus peur aux vaches du convoi qu'à nous...

Ils ne sont jamais parvenus à nous attraper.

Nous courrions plus vite qu'eux et ils étaient trop gros pour se faufiler, comme nous, par les brèches de la clôture.


(1) «La fiancée du commando» : radio-roman très populaire, sur le thème de la guerre, du comédien et dramaturge Louis-Marie dit Loïc Le Gouriadec (sous le pseudonyme de Paul Gury)

(2) Marc Cassivi, La Presse 6 janvier 2007

(3) Lors d'une séance de l'Assemblée Nationale, à son ministre qui lui avait fait poliment remarquer qu'il fallait prononcer «Bruquési» et non Bruchési l'ineffable Maurice Duplessis lui avait répondu du tac au tac : «Pis toé mon ti-toine tu fais «quier»

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