Souvenirs d'un vieux Montréalais

La grande visite

Ma mère était la fille du frère de la mère de Monsieur Légaré, artiste bien connu, pionnier de la radio et de la télévision Canadienne. Dans les années '40, Ovila Légaré était LA vedette du monde du spectacle.

Au Québec, il était l'artiste le plus connu et le plus populaire.

Ses émissions radiophoniques : «Nazaire et Barnabé» et le «Ralliement du rire» jouissaient d'une cote d'écoute que l'on ne peut pas imaginer aujourd'hui. Presque tout le monde à Montréal, possédant un poste de radio, écoutait ces émissions.

Une ou deux fois par année, il venait rendre visite à sa cousine 'Vylna comme il l'appelait. Le prénom de ma mère était Évelyna mais dans la famille on l'appelait affectueusement 'Vylna. C'était la coutume dans ce temps-là de déformer le prénom des gens. Celui de sa soeur était Rosalynda mais elle était connue sous le nom Zanda; la mère de Monsieur Légaré se nommait Albina et on l'appelait ma tante Bigna; sa soeur Marie-Louise, c'était ma tante Dise... mon oncle Onésime devenait mon oncle Zime, Eximer... Zimer, Dorilda... Dada, Alphonse... Phonse, Ernestine... Tine, et ainsi de suite.

On n'y échappait pas.

À la fin des années '30, nous habitions sur la rue Cartier, dans le vieux Rosement, un peu au nord de la rue Bellechasse. L'été, il n'y avait rien d'autre à faire que de veiller «s'ul perron». On placotait d'un bord à l'autre de la rue entre voisins et on faisait un brin de jasette avec ceux qui passaient devant la maison.

Imaginez un peu la commotion que causait l'arrivée d'Ovila Légaré devant notre humble demeure.


Chrysler De Soto des années '30

En descendant de sa grosse voiture noire, il lançait à maman de sa belle grosse voix grave : «'Vylna! Je t'apporte mes dernières "plates" (prononcez "plaites") on va aller écouter ça sur ton gramophone».

À cette époque, Ovila Légaré était très prolifique; en plus de ses émissions quotidiennes à la radio, de ses rôles au théâtre et de ses nombreuses tournée partout en province, il enregistrait 5 ou 6 "records" de chansons par année. Ces disques d'environ 12 pouces étaient gravés sur un seul côté. C'est difficile à croire, mais il a fallu plusieurs années à l'industrie du disque pour découvrir l'autre bord...

Avant d'écouter un disque, il fallait changer l'aiguille et "crinquer» le gramophone (de l'anglais "crank"); c'est à dire tourner la manivelle pour remonter le mécanisme. Nous étions les seuls sur la rue à posséder un tel appareil.


gramophone Victor 1925

En écoutant les chansons, ma mère se mettait à chanter; elle les savait toutes par coeur...

...Y s'fait passer
pour un guérisseux...
y a des r'mèdes pour toute
le vieux sarpent
pour l'herbe à puce
pis l'mal de dents...

Puis elle enchaînait avec la suivante... et toute la famille se joignait à elle. Cette simple visite, en passant, pour saluer sa cousine tournait au party. Mon père allait dans son garde-robes chercher la bouteille de vin St-Georges qu'il gardait pour les grandes occasions.

Après les chansons, Ovila nous racontait quelques histoires drôles qu'il avait retenues pour la prochaine émission du «Ralliement du rire» au poste C.K.A.C.

Il aimait beaucoup les enfants et pour notre plus grande joie, il s'adressait à chacun de nous en prenant la voix de l'un des personnages qu'il interprétait dans «Nazaire et Barnabé».

Pour finir la soirée, lui et maman échangeaient quelques souvenirs de jeunesse qui les faisaient rire aux larmes.

Son immense popularité ne lui montait jamais à la tête. C'était un homme généreux dont la sa simplicité était proverbiale. Quand il quittait la maison, il saluait les voisins, disait quelques mots aux enfants et en montant dans son automobile il criait à maman : «À la prochaine 'Vylna... bonsoir la compagnie... à la r'voyure tout l'monde»

La joie, que sa visite nous avait apportée, restait dans la maison durant des semaines. C'était pour maman et pour nous, les p'tits pouilleux, un moment de bonheur qui rompait avec la routine de notre vie quotidienne.

J'aurais le goût, pour lui rendre hommage, de lui chanter à la manière de Georges brassens :
«
... toi l'Ovila
Quand tu mourras
Quand le croque-mort t'emporteras
Qu'il te conduise à travers ciel
Au Père éternel...»

Chanson pour l'Auvergnat

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