Les girouettes
MAGAZIN'ART - 1ère année, No 4 - Été 1989
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"Toutes tenaient tête au vent, et celles qui grinçaient le plus étaient faites de fer blanc." 1

Incontestables chefs-d'oeuvres de l'art populaire québécois, les coqs de clocher et autres girouettes furent parmi les premiers objets à engendrer la convoitise des collectionneurs. Leur installation en site privilégié leur assurait une grande visibilité permettant ainsi à l'amateur d'inventorier toutes les girouettes d'une paroisse en quelques coups d'oeil. C'est ce qui explique leur quasi-disparition de nos paysages ruraux, seuls demeurant quelques inaccessibles coqs de clocher.

La lointaine origine de ces indicateurs des vents semble certaine: déjà vers l'an 100 avant J.C., les Grecs installaient un triton d'airain au faîte de la Tour des Vents à Athènes.2 Depuis lors, l'usage d'interroger les vents porteurs de pluie ou de beau temps s'est perpétué.

Nous, citadins, n'avons qu'à écouter Alcide chaque matin pour savoir s'il faut prendre un imper. C'était bien différent dans la société d'antan, essentiellement rurale. Pour elle, la température était d'une importance capitale en régissant les travaux agricoles dont dépendait la survie de tout un chacun.

De cette période nous vient la météorologie du terroir, basée sur l'observation constante des phénomènes de la nature. Elle nous a laissé des dictons parfois savoureux et presque toujours fondés. Ces derniers variaient selon les régions, et souvent en fonction de phénomènes atmosphériques locaux. Ma grand-mère, par exemple, disait: "Vent du nordet, mets ton capot; vent du surrouêt, les pieds dans l'eau."

Au début du XVIIIe siècle, les girouettes dominent partout les églises et quelques croix de chemin. Il semble cependant qu'il faudra attendre au XIXe siècle avant qu'elles ne se multiplient dans les fermes.

En effet, si l'on se reporte aux minutieuses observations de Pehr Kalm, naturaliste suédois qui visita le Canada en 1749, les girouettes étaient alors un complément indispensable aux clochers des églises. Quand aux croix de chemin, après leur description, il ajoute: "parfois même, on a placé au sommet le coq de Pierre", laissant clairement entendre que cette coutume n'était pas généralisée. Par contre, s'il décrit avec force détails quantité de granges, de bâtiments de ferme et de clôtures, nulle part il signale la présence de girouettes. 3 Cette absence des girouettes dans les propriétés privées du XVIIIe siècle, se trouve également confirmée par les nombreuses gravures anciennes qu'il m'a été donné de consulter, et dans lesquelles seuls apparaissent les gardiens des clochers.

Monsieur Joseph-Baptiste Ferland, ferblantier à Saint-Pierre en l'Île d'Orléans de 1907 à 1946, affirmait pour sa part, vers 1950, que, de tout temps, les ferblantiers avaient fabriqué des girouettes, coqs, chevaux, vaches, castors, etc., pour orner les granges, les clôtures et les "mais" de la paroisse. Les nombreux exemples, dont certains plus que centenaires et encore présents au milieu du XXe siècle dans ce joyau du Saint-Laurent, corroborent ses affirmations. 4

Mais réflexion faite, c'est probablement plus par fantaisie que par nécessité que nos ancêtres ornaient ainsi leur environnement.

Ces observations sont également valables pour les États-Unis où on note l'utilisation généralisée des "Weather Vanes" sur les églises et les édifices publics au XVIIIe siècle, alors qu'on affirme qu'elles envahirent les granges, étables et moulins sous des formes de plus en plus variées entre 1800 et 1875. 5

Le coq tire sa tradition du christianisme. Selon l'histoire, saint Pierre l'entendit chanter trois fois après avoir renié le Christ, transformant ce roi de la basse-cour en celui des "quatre-vents". C'est pourquoi il se réserve les perchoirs les plus hauts et les plus sacrés, tels les clochers et les croix de chemin. C'est encore lui qu'on retrouve au sommet du mai, ce sapin ébranché que les censitaires présentaient à leur seigneur au premier jour de ce mois dédié à Marie. Enfin, disons que cette tradition plus que millénaire de surmonter d'un coq la croix des clochers, tradition maintenue dans plusieurs paroisses, aurait pour origine un édit papal du IXe siècle. 6

Sur les bâtiments de ferme et sur les clôtures, l'orgueilleux volatile cédait parfois sa place à toute une ménagerie, vaches, moutons, castors, porcs, chevaux ou poissons. On vit même des dragons et, à l'occasion, des simples flèches qui, outre leur fonction éolienne, indiquaient parfois l'usage de la bâtisse qu'ils coiffaient, ou encore le métier du propriétaire.

Transpercée d'un axe vertical sur lequel elle pivote et surmontant généralement une boule représentant la terre, la girouette se présente toujours face au vent, car sa partie postérieure, obligatoirement plus importante, est chassée vers l'arrière par le vent dominant. Chez les anglophones, tant américains que canadiens, on trouvait fréquemment sous la girouette les lettres NSEW, qui sont les quatre points cardinaux; cette pratique semble avoir été à peu près absente au Québec.

On retrouve quatre grandes classifications de ces "jouets d'Éole". La première, facile d'exécution et à la portée de tous, était la silhouette découpée dans une feuille de tôle de cuivre ou de fer blanc; c'était la plus répandue et aussi la plus charmante. La deuxième formée en relief, plus sophistiquée, était l'oeuvre de ferblantiers dont certains s'en étaient fait une spécialité. C'est à ces derniers qu'était confiée l'exécution des coqs de clocher. La troisième était la girouette de bois, plus souvent "gossée" par les hommes de la maison pour chasser l'ennui des longues soirées d'hiver, tout comme les jouets d'enfants, les moules à sucre et autres objets utilitaires, sculptés selon le talent et l'imagination. Enfin, la quatrième est la girouette manufacturée qui a fait son apparition chez les mieux nantis à la fin du XIXe siècle; elle était souvent partie intégrante d'un paratonnerre qu'elle enjolivait.

Il est un type de girouette qu'il ne faudrait surtout pas oublier, les vire-vents, ces fantaisistes descendants des girouettes d'antan, qui battent de l'aile ou scient du bois avec plus ou moins d'ardeur selon les caprices du vent. Oeuvres de patenteux, ces girouettes viennent confirmer que l'esprit inventif est toujours présent chez-nous et qu'il sait tirer profit des techniques modernes, sans renier le sens esthétique de nos ancêtres.

Robert PICARD    

 1 DOUCET, Louis-Joseph - Feuilles de chêne et nénuphars, 1926 - Les girouettes, p. 112
2 GROLIER, encyclopédie
3 ROUSSEAU, J. et BÉTHUNE, G. - Voyages de Pehr Kalm au Canada en 1749,  p.206 et 430
4 DAWSON, Nora - La vie traditionnelle à Saint-Pierre, p. 141 et 163
5 DREPPERD, C. W. - The Primer of American Antiques, p. 168-169

6 WEBSTER, Donald - The Book of Canadian Antiques, p. 216

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robert.picard.antiquaire@videotron.ca

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