Fais du feu dans ...
MAGAZIN'ART - 10e année, No 1 - Automne 1997
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"Mon pays ce n'est pas un pays, c'est l'hiver... "

Les premiers français à s'installer ici au début de la colonie, eurent rapidement à faire face à cette dure réalité... Ils avaient apporté avec eux les traditions de la Mère-patrie en matière de chauffage comme en tout autre domaine. Les grands âtres, qui drainaient vers l'extérieur plus de chaleur qu'ils n'en laissaient à l'intérieur, servaient alors autant à la cuisson des aliments qu'au chauffage des maisons. Mais, les colons ne mirent pas longtemps à réaliser que ce qui convient au climat de la "doulce France" est nettement insuffisant quand il s'agit de combattre les rigueurs de l'hiver canadien.

La propriété du fer de retenir et de libérer très lentement la chaleur était connue en France depuis le Moyen-âge. Mais ce n'est pourtant pas ce matériau que choisirent les Alsaciens en 1490, lorsqu'ils construisirent les premiers poêles; ils optèrent plutôt pour la brique recouverte de tuiles. Cette invention allait rapidement conquérir les pays nordiques; les Scandinaves d'abord, puis les Russes l'ont adoptée et améliorée, tandis que le reste de la France, l'Angleterre et les autre pays du sud de l'Europe demeuraient indifférents à cette nouveauté. Vers le milieu du XVIe siècle, on commence à garnir les foyers des châteaux de plaques de fonte installées au fond et parfois des deux côtés de l'âtre. Ces contre-feux armoriés, fleuris ou illustrés de scènes bibliques, n'avaient pas qu'un but décoratif, ils augmentaient les qualités calorifiques du foyer. Mais il fallut attendre un autre siècle avant de voir apparaître les premiers poêles de fonte. Ils auraient vu le jour à Lynn, au Massachusetts en 1642. (1) Preuve que les canadiens n'étaient pas les seuls, sur ce continent, à souffrir de l'hiver.

Selon Robert-Lionel Séguin, il ne semble pas y avoir eu de poêles ici avant 1685. Très rudimentaires, ils se composaient généralement d'une simple boîte rectangulaire en briques ou en pierre, sur laquelle reposait une plaque de fonte percée d'un trou, où s'emboîtait un tuyau de tôle qui était raccordé à la cheminée. Chez quelques uns des mieux nantis on trouvait même de véritables poêles de fer. La mode se propagea rapidement; avant la fin du siècle, on en dénombrait pas moins d'une centaine dans la seule région de Montréal. Les contre-feu, quoique moins efficaces, gagnèrent également en popularité. Comme le prix d'un poêle dépassait souvent les cent livres, d'aucuns se contentaient d'en louer durant les mois d'hiver, l'aubergiste Étienne Martel aurait été l'un des premiers à pratiquer ce commerce à Montréal, dès 1703. (2)

Jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, la faveur populaire allait vers les poêles appelés "noces de Cana", ainsi désignés parce que cet épisode biblique était représenté sur les panneaux latéraux, tandis qu'à l'arrière on pouvait admirer "la Samaritaine". Les poêles "à palmiers"jouissaient également d'une grande popularité, tandis que faute de mieux, les plus pauvres se contentaient de poêles de tôle. (3)

Après des débuts pénibles, qui s'échelonnent sur une quinzaine d'années, les Forges du Saint-Maurice produisent enfin, en 1744, cinquante-neuf poêles "qui ont passablement réussi pour un premier essai. Les habitants préfèrent ceux de Hollande pour cela seul qu'ils sont moins sujets à casser." (4) On y fabriquait également des plaques pour les poêles de brique et des contre-feu. Après avoir produit une centaine de modèles de poêles différents, surtout des boîtes à feu et des poêles à deux ponts aux décors très variés, sans parler de tout le reste, les fourneaux des Forges Saint-Maurice s'éteignirent définitivement en 1883.

Au cours du XIXe siècle, les modèles de poêles se diversifient pour répondre aux besoins et s'harmoniser avec le décor intérieur. Tandis que les fournaises ne servant qu'au chauffage se retrouvent surtout dans les intérieurs bourgeois et les lieux publiques, les poêles qui permettent en outre la préparation des repas, trônent dans les grandes cuisines familiales. Parallèlement aux boîtes à feu toujours en usage, on voit apparaître les poêles à deux ponts, dont la partie supérieure sert de fourneau. Un troisième pont est ajouté par Damase Naud de Deschambault qui crée le monumental Bijou en 1871. De son côté, la cuisinière comptoir, apparue vers 1850, offre une large surface de cuisson au-dessus du four, c'est un meuble fonctionnel et ergonomique. Aussitôt plusieurs fabricants du Québec et de l'Ontario en offrent divers modèles. Tous sont agrémentés d'une corniche à l'arrière de la surface de cuisson avec des plateaux ou plusieurs tablettes. Vingt-cinq ans plus tard on ajoute un réchaud, un tiroir pour les cendres et finalement un réservoir pour chauffer l'eau, "le boiler". Les garnitures chromées ou nickelées apparaissent vers 1880; puis vers 1915 de belles tuiles de céramique aux motifs de feuilles d'érable, de castors ou de fleurs viendront égayer l'âme du foyer. Enfin apparaît vers 1920, la cuisinière en acier émaillé, dont les lignes s'épureront dans le style Art Déco. (5)

Les fonderies se multiplient, la concurrence est féroce. Michel Lessard a relevé plus de 250 fonderies dans les annuaires et les journaux pour la période de 1820 à 1914. Pour la seule année 1897, 35 fabricants de poêles sont identifiés à Montréal. (Lessard p. 86) Au lieu de créer de nouveaux modèles, les jeunes entreprises se contentent souvent de reproduire ceux de leurs prédécesseurs. Cette pratique du plagiat dans le développement industriel naissant poussera les entreprises et les créateurs à enregistrer leurs produits et à protéger leur invention, comme en témoignent les répertoires annuels de patentes de l'époque." (6)

Le poêle, meuble imposant, pièce de grand art, symbole de chaleur, faisait littéralement l'orgueil de la ménagère et de toute la maisonnée. C'était le coeur de la maison vers lequel toutes les chaises étaient tournées. Les longues soirées d'hiver, s'écoulaient lentement en famille ou entre amis; les pieds sur la bavette du poêle on jasait, se laissant imprégner de sa douce chaleur, indifférents à la tempête qui sévissait à l'extérieur. Malgré toute la panoplie moderne et efficace de poêles électriques, au gaz, à micro-ondes et des chauffages sophistiqués, rien ne saura jamais remplacer l'odeur des bonnes bûches d'érables qui flambent et les moments magiques vécus autour du poêle à bois...

Robert PICARD

1. Encyclopedia Britannica, éd 1961, tome 11, p. 350
2. SÉGUIN, Robert-Lionel, La Civilisation Traditionnelle de l'Habitant aux 17e et 18e siècles, Fides 1967, p. 375-376
3. id
4. TESSIER, Mgr Albert, Les Forges Saint-Maurice, Boréal Express, 1974, p. 113
5. LESSARD, Michel Objets anciens du Québec, La vie domestique, Éditions de l'Homme, 1994, p. 72-97
6. id, p. 76

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