Une lueur dans la
nuit
MAGAZIN'ART
- 10e année, No 2 -
Hiver 1997/1998
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Tandis que dans les pauvres cabanes des premiers colons, les longues soirées d'hiver se passaient à la lueur de l'âtre, de la flamme vacillante et malodorante d'un bec-de-corbeau ou d'une chandelle de suif, le château Saint-Louis, résidence du gouverneur à Québec, était éclairé à giorno par des dizaines de chandelles de France, garnissant une multitude de lustres et de candélabres.
La lampe à l'huile est le plus vieux mode d'éclairage inventé par l'homme. Son origine se perd dans la nuit des temps; mais on sait qu'elle était d'usage courant dans l'Égypte des pharaons, trois milles ans avant Jésus-Christ. C'était tout simplement un récipient rempli d'un liquide combustible, dans lequel trempait une mèche, que l'on allumait pour produire de la lumière. Le bec-de-corbeau, populaire ici dès les débuts de la colonie et utilisé jusque vers 1850, était en tous points semblable aux plus anciens objets d'éclairage trouvés par les archéologues à Babylone, Athènes ou Rome. Quelle soit en pierre, en terre cuite, en bronze, en étain ou en fer, le principe même de la lampe à l'huile est demeuré inchangé durant des millénaires. Si les matériaux, les styles, les types de combustibles et de mèches utilisés furent différents, il est surprenant de constater que depuis ses lointaines origines jusqu'au début du XIXe siècle, elle n'a subi aucune véritable amélioration technique.
Dans les régions méditerranéennes l'huile d'olive était le combustible le plus apprécié; ici on se contentait d'huile de loup-marin ou de baleine. Dès 1650, François Bissot sieur de la Rivière et quelques associés formaient une société pour faire la chasse aux loups-marins près de Tadoussac. Vingt ans plus tard, non seulement produisaient-ils assez d'huile pour la consommation locale, mais ils en exportaient en France et même aux Antilles. Populaire dans toute la Nouvelle-France au XVIIe siècle, ce mode d'éclairage continuera, jusqu'au milieu du XIXe siècle, d'être le préféré des populations de Charlevoix, de la Côte-Nord et du Labrador, qui chassaient ces mammifères marins. "Ailleurs, on juge qu'elles coûtent trop cher, fument beaucoup, encrassent les plafonds et répandent une odeur nauséabonde. Aussi leur préfère-t-on la simple chandelle faite à la maison, une tradition que l'on dit remonter au Moyen-Âge."(1)
C'est généralement au début de l'hiver, au moment où l'on fait boucherie, qu'on prépare sa provision de chandelles pour toute l'année. C'est une opération assez longue, mais pas compliquée. Pendant que le suif fond dans un grand chaudron, les mèches sont fixées à une baguette de bois et un clou est attaché au bout de chacune; puis on trempe les mèches dans le suif et aussitôt dans un baquet d'eau froide qui solidifie le suif. On répète l'opération jusqu'à ce que les chandelles aient atteint la grosseur désirée. C'est ce que l'on appelle les chandelles à l'eau.
A partir du début du XVIIIe siècle, l'usage des moules à chandelles connaît une certaine popularité et se généralise au siècle suivant. Mais le suif demeure la matière première de ce luminaire; les coûteuses chandelles de cire, importées de France, sont réservées à une élite. Il semble bien que l'apiculture ait été introduite seulement après la conquête.
A partir du petit bougeoir en tôle, en passant par les chandeliers en bois, en cuivre ou en argent, jusqu'aux candélabres à multiples branches et aux lustres très décoratifs, on trouve une quantité infinie de supports pour les chandelles. Pour les déplacements nocturnes à l'extérieur de la maison on utilise généralement la lanterne sourde. C'est un cylindre de tôle perforé de multiples petits trous qui laissent filtrer la lumière de la chandelle tout en empêchant le vent de l'éteindre. Elle sera remplacée progressivement au cours du XIXe siècle par divers modèles de lanternes vitrées. Les lanternes sourdes sont des pièces de collection très recherchées, mais comme elles sont assez faciles à imiter, les collectionneurs devraient se méfier.
Si le XVIIIe siècle est surnommé "le siècle des lumières",c'est bien le XIXe qui est "le siècle de la lumière". A partir de 1830 les inventions lumineuses se succèdent, tant en Europe qu'en Amérique du Nord; divers combustibles sont mis à l'essai, les formes de lampes se modifient, les réservoirs se ferment, on invente plusieurs types de brûleurs qui seront placés directement au dessus du réservoir. La découverte du kérosène en 1846, va rapidement reléguer tous les autres combustibles au second plan. Le prix de revient de cette huile minérale était avantageux et elle produisait une flamme de plus grande intensité. La décennie qui suivit fut marquée par la prolifération de divers modèles de brûleurs et de lampes. Au cours des dernières années du XIXe siècle, les corps de lampes compliqués et les réservoirs aux formes extravagantes furent particulièrement en vogue. (2) Puis en 1880, Thomas Edison mettait au point la première ampoule électrique, qui allait progressivement supplanter tous les autres appareils d'éclairage.
Michelle et Robert PICARD
1. PROVENCHER, Jean - Les quatre saisons dans la
vallée du Saint-Laurent, Boréal 1988 - p. 427
2. Musées Nationaux du Canada - L'histoire des lampes anciennes au Canada,
Ottawa 1971- Non paginé.
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