Yvon Côté, artiste
ou patenteux...
MAGAZIN'ART
- 11e année, No 4 -
Été 1999
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Il y a 25 ans déjà, paraissait un livre qui a marqué un tournant dans notre histoire de l'art : Les patenteux du Québec. Louise de Grosbois, Raymonde Lamothe et Lise Nantel, étudiantes à l'École des Beaux-Arts, remettant en question ce que l'on appelait alors les " valeurs ", ont " eu envie de savoir comment s’expriment les gens qui n’ont pas appris les règles de l’Art et de la Beauté et qui ne se prennent pas pour des artistes. "1 Sillonnant systématiquement, durant 2 ans, les routes et les rangs les plus reculés des diverses régions de la province, elles ont répertorié toutes les formes d'art populaire rencontrées au cours de leurs pérégrinations.
Elles ont su mettre en relief l'ingéniosité, l'esprit d'invention, l'habileté et le sens esthétique de ces artisans, dignes héritiers et gardiens d'une tradition de débrouillardise qui remonte aux débuts de la colonie. Elles ont, en quelque sorte, donné leurs lettres de noblesse à des oeuvres qui n'étaient, jusqu'alors, appréciées que par les touristes américains, qui ont toujours eu du flair pour trouver les bonnes pièces. Avant cette publication, quand on parlait de l'art populaire, on faisait référence au passé, aux antiquités. " Il est curieux de constater, écrivent-elles, que l’art du quotidien prend un visage prestigieux lorsqu’il est passé à l’histoire. Il devient alors digne d’être analysé, décortiqué et enseigné parce qu’il peut être intégré à la culture officielle. On l’appelle alors folklore ou art traditionnel, tandis qu'il se trouve qualifié avec mépris de quétaine lorsqu'il nous est contemporain. " 2
Ce livre a éveillé l'intérêt des québécois pour l'art populaire; non seulement l'intérêt des antiquaires et des collectionneurs, mais aussi celui des chercheurs, des écrivains et des musées. Les expositions et les publications se sont multipliées et les collections muséales se sont enrichies d'oeuvres qu'il eût été naguère impensable d'y retrouver. Aujourd'hui on regarde avec admiration les oeuvres de ces artistes à l'imagination débordante et aux techniques non-conformistes. Les patenteux du Québec est certainement la référence incontournable pour tous ceux qui s'intéressent à l'art populaire; comme le livre de Jean Palardy Les meubles anciens du Canada-Français est devenu la bible des collectionneurs d'antiquités.
Nous aimerions nous attarder sur l'oeuvre d'Yvon Côté (1914 - 1995), un de ces " patenteux " qui ont attiré l'attention des trois auteures. Natif de Petite-Anse, Ti-Von avait à peine 9 ans lorsqu'il commença sa carrière de pêcheur de morue, aux côtés de son père. Une dizaine d'années plus tard il déménage à Grande-Vallée où il passera le reste de sa vie. Pêcheur l'été, bûcheron l'hiver et journalier entre temps, il ne reste jamais à rien faire. Lorsqu'il décide d'abandonner les chantier, il passe ses hivers à " placoter " comme il dit. 3
A l'exemple de beaucoup de gaspésiens, il se lance d'abord dans la fabrication des petits bateaux à l'intention des touristes. Mais la compétition est féroce, et ses bateaux, soi-disant trop luxueux, sont refusés par la boutique d'artisanat locale. Aussi cherche-t-il rapidement à se démarquer des autres artisans et commence à reproduire les truites du Lac du Rocher et les oiseaux qu'il cotoie lorsqu'il pêche.
" Autodidacte, sans tradition familiale, avec pour seul outil, un canif, notre chef-d’oeuvreux façonne d’instinct sans jamais tomber dans la facilité ou dans le piège du maniérisme ". 4 Il se démarque aussitôt comme un animalier de grand talent. " Tout ce qui vole passe par son canif : coq, aigle, perdrix, hibou, martin-pêcheur et quelque fois ce qui bouge, grouille, grenouille : chevreuil, ours, renard, écureuil. " 5
Contrairement aux sculpteurs de Saint-Jean-Port-Joli, qui exaltent la beauté du bois au naturel, toutes les oeuvres de Côté sont polychromes, à quelques exceptions près. Ses couleurs réelles ou fantaisistes sont toujours vibrantes et attirantes. S'il utilise à l'occasion la peinture à l'huile, il revient constamment à une technique très particulière qu'il a mise au point. D'abord de la gouache de diverses couleurs pour donner un bon fond; puis des crayons à colorier, pour ajouter des dégradés, des détails, de la finesse; parfois un peu de fusain; pour finir, plusieurs couches de " varathane " pour protéger et faire briller le tout. Sa technique unique donne des résultats d'une grande qualité. Il s'est imposé comme le vétitable virtuose du crayon à colorier.
La parution du livre Les patenteux du Québec, lui amène toute une nouvelle clientèle. Antiquaires, collectionneurs et artistes s'arrachent ses oeuvres et l'incitent à produire des pièces plus importantes. " Il concocte des centres de table, hauts en couleur, regroupant jusqu’à 32 oiseaux arrimés à des branches d’aulne ou des bois de mer particuliers, qu’il récolte lui-même sur la grêve. 6 Côté n’est pas le gosseux qu’il a toujours prétendu être, par humilité, mais un digne représentant d’une race à part de créateurs populaires, sans prétention, rempli d’une sensibilité personnelle et d’imagination. Pour cela et bien d’autres considérations, son oeuvre mérite d’être examinée, commentée, mise en valeur et diffusée. " 7
Michelle et
Robert PICARD
1. DE GROSBOIS, Louise et al. - Les patenteux du Québec - Parti Pris,
Montréal 1974, p. 9
2. id
3. GÉLINAS Cécile - Un art pas si bête - L'art populaire en Gaspésie
- Musée de la Gaspésie, 1993, p. 15
4. LAMOUREUX, Marcel et Simon - Yvon Côté - Manuscrit, p. 2
5. Id, p. 6
6. Id, p. 14
7. Id, p. 22
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