Les anges
MAGAZIN'ART - 12e année, No 2 - Hiver 1999/2000
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"J'aime les anges... Pour leur charme, leur beauté particulière et leur mystère. Pour le sentiment de protection et de paix qu'ils m'apportent." Perle (1)

Nous vivons dans un monde où la place dévolue à la religion s'estompe, et paradoxalement, il semble que les anges n'aient jamais été aussi populaires. On en fait des bibelots, des breloques. Ils inspirent des artistes, des groupes rocks. On leur consacre films et téléromans. Ils ont même leurs sites web...

Les anges, dont le nom tiré du grec et de l'hébreux signifie "messager", ont toujours été chargés des communications divines. L'origine de ces êtres surnaturels se situe bien avant la naissance du christianisme; ils émergent "des religions orientales et plus particulièrement de la religion d'Israël... Ils sont des adaptations des Niké ou des Victoires grecques, des génies assyriens et du dieu romain Mercure, qui était l'équivalent d'Hermès chez les Grecs." (2) Ce dieu était lui-même issu de l'hellénisation du dieu Thot, le scribe et messager des dieux, représenté avec une tête d'ibis, vénéré par les Égyptiens, au moins 2000 ans avant Jésus-Christ.

Les anges ailés, tel que nous les connaissons, n'apparaissent dans l'iconographie chrétienne que vers le IVe siècle. Le culte angélique a beaucoup fluctué au cours des siècles; encouragé, toléré ou proscrit, suivant les décrets des divers conciles. C'est au XVIe siècle, qu'il atteint son apogée, alors que Luther et Calvin fondent la religion protestante et rejettent le culte des anges, l'Église catholique encourage plus que jamais la dévotion envers les messagers de Dieu.

Le premier évêque de Québec, Monseigneur de Laval, qui avait une grande ferveur pour les saints anges, se fit le propagateur de cette dévotion en Nouvelle-France. C'est à lui que l'on doit la fondation des paroisses de l'Ange-Gardien, en 1664 et de Saint-Michel-de-Bellechasse, en 1678. Dès cette époque, les anges sculptés commencent à apparaître dans la colonie. Ils se multiplieront rapidement sur les façades des églises, sur les maîtres-autels, dans les sanctuaires ainsi que dans les cimetières et sur les corbillards.

"On ne peut pas avoir une idée de ce qu'a été la civilisation québécoise d'autrefois si on ne tient pas compte des oeuvres qu'elle a pu produire."(3) "La sculpture traditionnelle du Québec témoigne de l'intense sentiment religieux qui a profondément marqué le peuple canadien-français durant une longue période de son histoire."(4) La quantité d'anges qui peuplèrent nos églises confirme la place de choix accordée par nos ancêtres à ces personnages ailés venus de l'au-delà.

On trouve une grande diversité de représentations angéliques. Tout d'abord il faut mentionner les trois archanges les plus connus: Saint-Michel, chef incontesté de la milice céleste, Saint-Gabriel, l'ange de l'Annonciation et Saint-Raphael, l'ange gardien. En plus des nombreuses églises qui leurs sont consacrées, on les retrouve dans plusieurs paroisses. Viennent ensuite les anges anonymes: les anges à la trompette, qui semblent avoir été les plus populaires; les anges adorateurs, agenouillés ou debouts, avec les mains jointes ou croisées sur la poitrine. Enfin, il y a ceux auxquels les spécialistes en angélologie ont donné des noms savants, selon la manière dont ils sont représentés: les anges à phylactère, qui déploient une banderole avec une pieuse inscription; les anges thuriféraires, porteurs d'ensensoirs et les céroféraires qui tiennent un chandelier. A ceux-là, il faut encore ajouter les anges de corbillards, noirs pour les adultes et blancs pour les enfants, qui avaient pour mission d'amener l'âme du défunt au paradis. Par contre, à l'entrée des cimetières trônent les anges à la trompette, annonçant le jugement dernier.

Bien qu'une grande partie des sculptures appartenant aujourd'hui à des musées ou à des collectionneurs soient anonymes, les archives nous apprennent que presque tous nos maîtres-sculpteurs ont modelé de ces personnages ailés. Depuis Jacques Leblond de Latour, Gilles Bolvin et Philippe Liébert venus de France à la fin du XVIIe ou au début du XVIIIe siècle; en passant par les Levasseur et Baillargé de Québec; Louis Quévillon et la centaine d'apprentis sortis de son atelier-école des Écorres à Saint-Vincent-de-Paul; et pour finir, leurs dignes successeurs du XXe siècle: Louis Jobin, Louis-Philippe Hébert, Olindo Gratton et jusqu'à Lauréat Vallière, dont la mort en 1975, marquait la fin d'une tradition vieille de 300 ans. Même si les beaux jours de l'art sacré sont révolus, quelques artistes contemporains sont tombés sous le charme des anges. On peut nommer, entre autres, Jean-Claude Labrecque, ce beauceron dont les anges naïfs, robustes et plantureux ont beaucoup de succès auprès des collectionneurs d'art populaire.

Il y a trente ans, Jean Trudel écrivait: "Il reste de moins en moins de sculptures religieuses dans nos églises anciennes, et ce qu reste est menacé de multiples façons. L'interprétation du renouveau liturgique a eu des conséquenses désastreuses."(5) Force est de constater que cette situation n'a fait qu'empirer au cours des dernières décennies. Cependant plusieurs de ces oeuvres, après un séjour plus ou moins long chez des antiquaires et des collectionneurs, se retrouvent aujourd'hui dans des musées. Si l'on a perdu trace de leurs origines, au moins sont-ils maintenant protégés. Les générations qui nous suivront auront le loisir de découvrir les anges dans nos institutions muséales à défaut de pouvoir les admirer dans les églises, d'où ils se sont envolés à jamais.

Michelle et Robert PICARD, antiquaires


1. PERLE - Le site des anges gardiens - http://www3.sympatico.ca/perle/PARFUM.HTM
2. LORD, Danielle - Les Anges, Regard sur le visible - Musée d'art de Joliette, 1991 - p. 13
3. TRUDEL, Jean - Profil de la sculpture québécoise - Musée du Québec, 1969 - p.12
4. SOUCY, Jean - Profil de la sculpture québécoise - Musée du Québec, 1969 - p. 5
5. TRUDEL, Jean - op. cit. p. 

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robert.picard.antiquaire@videotron.ca

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