Les meubles d'enfants
MAGAZIN'ART - 12e année, No 4 - Été 2000
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Les premiers colons de la Nouvelle-France " arrivaient sur un continent presque inhabité et dont les blancs mettraient près de deux siècles à connaître l’étendue et les limites. Ils prenaient possession d’un sol riche, dont la fertilité paraissait inépuisable. Ils s’établissaient sous un climat dont la salubrité compensait largement la rudesse. Ils fondaient un pays où aucun obstacle ne s’opposerait, de longtemps, à l’expansion de l’espèce humaine, où la nature assurerait surabondamment la satisfaction des besoins essentiels de l’homme, où les bras constitueraient, au sens propre, la plus grande richesse. " (1) Cette richesse, nos ancêtres allaient l’atteindre avec des familles de quinze, dix-huit, voire même vingt-deux enfants. Ils étaient déjà réputés, au moment de la conquête, pour avoir le taux de naissance le plus élevé du monde. En effet, la moyenne, entre 1660 et 1760, se situe à 61,8 naissances par mille habitants. " Un taux aussi élevé n’a peut-être jamais été atteint par un autre peuple de race blanche : nous le verrons pourtant s’élever à 65,3 dans la première décennie de la domination anglaise ! " (2) C’est ce que l’on appellera " la revanche des berceaux ". Par comparaison, ce taux n’était plus, en 1998, que de 10,1 naissances par mille habitants. (3)

Dans un pays aussi prolifique que le nôtre, il n’est pas surprenant que les meubles dévolus aux tout-petits foisonnent. Évidemment, il convient de mentionner, en premier lieu, le berceau destiné aux nouveau-nés. Construit dès l’annonce d’une première naissance, il sera utilisé, presque sans discontinuer, durant de longues années, avant de passer à la génération suivante. L’origine de ce meuble berçant est assez nébuleuse, mais il est certain qu’il était déjà en usage à la fin du XIVe siècle, en France. En effet, un livre illustré de cette époque, Histoire de la belle Hélaine, conservé à la bibliothèque nationale de Paris, montre un enfant dormant dans un berceau à quatre poteaux, assez semblable à nos bers à quenouilles. (4) " Le berceau, appelé aussi ber au Canada français, est un meuble qu’on trouve dans toutes les maisons depuis les débuts de la colonie ". (5) On en rencontre de nombreuses mentions dans les inventaires anciens. Certains étaient en osier, comme celui qui se trouvait chez Claude David, en 1684, (6) mais la plupart étaient en bois, tel celui que possédait Marguerite Robidou, de Montréal, en 1733 : " un berceau de bois de pin, les quenouilles de merisier ". (7) La majorité des bers étaient construits de planches embouvetées dans quatre montants, qui dépassaient vers le bas pour rejoindre les berces ou chanteaux, et vers le haut pour former les quenouilles. Dans certains cas, les côtés étaient à panneaux plats ou soulevés ; dans d’autres, ils étaient faits d’une série de barreaux ou de fuseaux. La tête était la plupart du temps chantournée et exceptionnellement elle comportait une sorte de dais cintré, appelé têtière. Les bers à têtière sont " probablement d’inspiration américaine, caractéristiques des berceaux mennonites de Pennsylvanie et du New Jersey. " (8) Beaucoup plus rares sont les berceaux suspendus que la mère balançait à l’aide d’une corde pour apaiser le bébé. Les bers à quenouilles, quant à eux, étaient bercés en poussant une des quenouilles de la main ou en la tirant avec une corde, laquelle était souvent attachée à une chaise berçante ; parfois, on poussait tout simplement une des berces du bout du pied. Vers 1880, apparut le berceau mécanique : c’était un ber suspendu et muni d’un genre de cadran que l’on remontait à l’aide d’une clé. Le mécanisme déclenchait alors le balancement régulier du berceau, permettant à la mère de vaquer à ses occupations pendant que bébé s’endormait. Cette invention semble n’avoir eu qu’un succès mitigé, chez-nous, car de tels bers sont à peu près introuvables aujourd’hui.

On avait beau attacher le bébé dans son berceau, à l’aide d’une corde passée dans deux petits trous, percés à cet effet dans les côtés du ber, venait un temps où il lui fallait un lit plus grand. Celui-ci était souvent très bas et parfois muni de roulettes et on le glissait sous le lit des parents durant le jour pour ménager l’espace. On trouvait également des lits de différentes formes et dimensions, certains à côtés de bois plein, d’autres à barreaux et même, très rarement, des lits à deux étages. Des petits lits à barreaux, hauts sur pattes, en fonte moulée, peints en blanc furent produits en série à partir des années 1880. Il accaparèrent rapidement une large part du marché.

Il ne faut pas oublier de mentionner le banc-lit, appelé aussi banc de quêteux ou bède. Ce meuble, inspiré des banc-coffres bretons, est signalé en France au XVIe siècle, mais son usage demeure limité. Assez curieusement, tandis qu’ils sont délaissés par les français, les banc-lits se répandent en Suède, en Finlande et en Irlande. Ce seront finalement les irlandais qui introduiront le banc de quêteux chez-nous, au début du XIXe siècle. Ce meuble aux multiples fonctions connaîtra rapidement une grande popularité. " Dans les familles paysannes où les enfants étaient nombreux, il était normal que l’on y plaçât jusqu’à quatre petits enfants qui dormaient pieds à pieds, sur un fond de paille ou paillasson. " (9) Durant la journée, le banc-lit ouvert devenait un parc tout à fait sécuritaire, limitant le champ d’exploration des tout-petits; fermé, il servait de coffre ou de siège pour les plus grands.

Les chaises hautes destinées aux enfants ressemblaient, en fait, à de petits fauteuils à bras. Leurs sièges étaient plus petits et leurs pattes beaucoup plus longues, que les fauteuils destinés aux adultes. On attachait solidement l’enfant à la chaise haute avant de l’approcher de la grand table où il mangeait en même temps que toute la famille. Une mode nouvelle apparaissait à la fin du XIXe siècle, les chaises hautes avec tablette. Manufacturées sur une grange échelle, elle détrôneront rapidement l’antique chaise de bébé qui sera reléguée au grenier.

Il faut aussi mentionner les chaises percées ou chaises à trou, sous lesquelles on plaçait un petit pot, et qui servaient à inculquer aux enfants des habitudes de propreté. La plupart de celles que l’on retrouve ressemblent à de petits fauteuils à oreilles d’inspiration Empire. Le Musée de la Civilisation de Québec possède un fauteuil percé très rare, muni d’un plateau permettant à l’enfant de s’alimenter tout en faisant ses petits besoins... On trouve également des chaises droites ou berçantes, empaillées ou à fond de bois, de différents formats destinées à l’usage des jeunes de différents âges.

Les petites tables très basses et les chaises assorties, où les jeunes s’installaient pour faire dînette, firent leur apparition à l’époque Victorienne ainsi que d’autres meubles miniatures ; ils sont plutôt considérés comme des jouets que comme des meubles d’enfants. C’est de la même époque que datent les premiers carrosses, landaus et voiturettes d’enfants, en rotin ou en toile peinte pour imiter le cuir, qui allaient rapidement envahir le marché.

Les collectionneurs désirant utiliser les berceaux et autres lits anciens pour leurs tout-petits doivent s’assurer que l’espace entre chaque barreau correspond aux normes de sécurité actuellement en vigueur. Ce n’est pas parce qu’un meuble a donné satisfaction durant des générations qu’il est garanti sans danger. Nous serions extrêmement malheureux de les voir mettre en péril la vie de leurs enfants par amour pour le patrimoine. Un accident est si vite arrivé !

Michelle et Robert PICARD

RÉFÉRENCES

  1. LANGLOIS, Georges – Histoire de la population canadienne-française – Éditions Albert Lévesque, Montréal, 1935 – p. 231
  2. LANGLOIS, Georges – op. cit – p. 111
  3. Statistique Canada
  4. Encyclopaedia Britannica
  5. PALARDY, Jean – Les meubles anciens du Canada français – Arts et Métiers Graphiques, Paris, 1963 – p. 189
  6. SÉGUIN Robert-Lionel – La civilisation traditionnelle de l’Habitant aux 17e et 18e siècles – Fides, Montréal et Paris, 1967 – p. 364
  7. PALARDY, Jean – op. cit – p. 189
  8. Id
  9. PALARDY, Jean – op. cit – p. 197

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