Les croix de
chemin
MAGAZIN'ART
- 13e année, No 4 - Été 2001
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" Sous le dais de feuilles vertes tendu par des érables, notre croix met sa blancheur d’aube. Des tenailles, un marteau, une couronne d’épines pendent au montant. A hauteur d’homme, une niche fut creusée ; on la capitonna de velours pour y déposer une Madone naïve à tunique blanche et à mante d’azur. Un coq de cuivre, belliqueux et pimpant, tourne à son sommet, et dit notre souvenance mélancolique de la France. "
Léo-Paul Desrosiers (1)
Enracinées dans le sol québécois, les croix de chemin sont sans conteste les fleurons de notre art populaire. Jacques Cartier marquait les étapes de son périple en Nouvelle-France par l’érection de croix. Champlain fera de même à Port-Royal et à Québec. Et Maisonneuve à Ville-Marie. Les missionnaires fondant une mission y installaient en premier lieu ce symbole de la foi. Les colons et les gens des rangs, éloignés des églises, plantaient une croix, au pied de laquelle ils se réunissaient pour faire leurs dévotions. Ainsi toutes les étapes de notre histoire seront jalonnées de croix. " Symbole religieux, elles sont aussi symboles de fierté, d’appartenance et de référence à l’attachement des lieux. Tel un fil d’Ariane elles tracent en clair le parcours emprunté par nos ancêtres dans la prise de possession de ces pays qu’ils ont habités et développés. " (2)
La tradition d’ériger des calvaires ou des croix, pour se remémorer la mort du Christ, était très répandue en Europe depuis les débuts du Moyen Âge. L’Irlande aurait même conservé quelques croix remontant au VIIe siècle, (3) mais c’est définitivement en Bretagne que les calvaires atteignirent leur plus grande notoriété. Aux XVI et XVIIe siècles, ces imposantes sculptures de granit se multiplièrent regroupant parfois jusqu’à 200 personnages, représentant des scènes de la vie de notre Sauveur, depuis l’Annonciation jusqu’à sa mort. Mais la mode des calvaires n’arrêta pas la progression des croix de chemin ; un évêque breton du XVIe siècle, se vantait apparemment d’en avoir érigé plus de 5000 à lui seul. (4)
" En Europe, les dévotions médiévales ne vénéraient pas seulement la Croix. Elles embrassaient également tous les instruments de la Passion, groupés en une sorte de trophée prenant le nom d’Armes du Christ. " (Porter p. 105) Dérivant d’une tradition plus que millénaires, les instruments de la Passion sont encore présents sur plusieurs de nos croix de chemin, lesquelles répondent à la description donnée par Pehr Kalm en 1749 : " ... se dresse une grande croix de bois, et, à côté, des échelles, des tenailles, un marteau, des clous, etc, tous les instruments dont on s’est servi pour crucifier Notre Sauveur. " (5) Ce grand voyageur note d’ailleurs leur présence nombreuse le long des routes qu’il parcourt. Quelques 30 ans plus tard, un militaire anglais se plaignait d’ailleurs de ce que le nombre de croix jalonnant les chemins et la longueur des prières, que récitait chaque fois son conducteur, allongeaient indûment les voyages, les rendant parfois même insupportables. (6) Outre celles avec les instruments de la Passion, on trouve de nombreuses croix sans ornement ou avec un simple coeur, lequel est parfois entouré de rayons ou transpercé d’un glaive. Plus rares sont celles où on voir le corps du Crucifié, on les désignent sous le nom de calvaires. Les calvaires présentent souvent le Christ seul, parfois il est entouré des deux larrons et de divers personnages ayant assisté à sa mort. La plupart des calvaires sont protégés des intempéries par un toit.
Depuis les années 1920, de nombreux ethnologues sont passionnés par le sujet, mais ce n’est qu’en 1972 que s’amorce un relevé systématique des calvaires et croix de chemin du Québec ; 2863 seront répertoriées et photographiées. De ce corpus, vingt-cinq calvaires, érigés entre 1820 et 1920, furent classés parmi les trésors de notre patrimoine. En 1994, Jean Simard et Jocelyne Milot nous présentaient 700 de ces croix dans " Les croix de chemin du Québec Inventaire sélectif et trésor ".
Un beau matin de mai nous sommes partis, munis de ce précieux guide et d’une camera, sur la piste des croix de chemin. Hormis quelques photos prises dans Lanaudière, nous avons opté pour la Montérégie, à cause de sa proximité, de la quantité et de la variété des oeuvres répertoriées. Quelle journée extraordinaire ! Que de découvertes ! À partir de l’impressionnant calvaire de Varennes, nous avons suivi les petites routes, dont le fameux rang de la Beauce à Calixa-Lavallée où toutes les maisons sont en pierre et datent d’au moins 200 ans. Nous avons pris le bac à Saint-Antoine-sur-Richelieu et après un agréable trajet, nous avons finalement atteint le village de Saint-Alexandre où deux croix fabriquées par Nérée Allard nous attiraient particulièrement. Toutes deux présentent un coeur, les instruments de la passion, une inscription : " Par ce signe vous vaincrez " et sont surmontées du coq de Pierre. Mais ce qui nous a le plus impressionnés, ce sont les mains. Deux mains sanguinolentes clouées sur la croix ! Comme si le Christ eut été amputé par ceux qui ont pris soin de sa dépouille. Et les mains sont restées là en témoignage de sa crucifixion...
Nous avons été agréablement surpris de constater que de nombreuses personnes, soucieuses de préserver ces joyaux de notre patrimoine, entretiennent régulièrement et repeignent fréquemment nos calvaires et nos croix de chemin.
Michelle et Robert PICARD
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