LES TAPIS CROCHETÉS : DES TABLEAUX DE CHIFFON
MAGAZIN'ART
- 14e
année, No 3 - PRINTEMPS 2002
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Chefs d'œuvres d'art naïf, les tapis crochetés suscitent depuis longtemps l'intérêt des collectionneurs. Malgré de nombreuses recherches, leur origine demeure toujours nébuleuse. Ils apparaissent, presque simultanément, vers le milieu du XIXe siècle, dans le nord-est des États-Unis et du Canada. L'émergence de cet art coïncide avec l'arrivée en Amérique des poches de jute, provenant des manufactures anglaises de Calcuta. Nos aïeules, championnes de la récupération, tirent aussitôt parti de ce nouveau matériau tissé lâche, mais très résistant. Tendu sur un cadre, il sert de canevas sur lequel on dessine le modèle. L'artisane tient une étroite bande de tissus ou un brin de laine sous ce canevas, puis avec un crochet, elle tire une boucle au travers le jute. C'est la juxtaposition de ces bouclettes, très rapprochées, qui donnera un tapis d'une bonne solidité.
On peut diviser les tapis crochetés en trois grandes catégories: les créations originales, les tapis faits à partir de modèles imprimés et les tapis fabriqués sous l'égide d'un atelier organisé.
LES CRÉATIONS ORIGINALES
Les tapis crochetés du XIXe siècle étaient toujours des oeuvres originales. La ménagère qui désirait apporter un certain confort à sa famille, tout en égayant son intérieur, n'avait d'autre choix que de dessiner elle-même son modèle. Selon son goût, son inspiration, son sens artistique ou son habileté elle créait une œuvre représentant de simples lignes géométriques, quelques fleurs, un animal familier, voire une scène ou un paysage très complexe. Malgré la prolifération de modèles imprimés, offerts à partir du début du XXe siècle, plusieurs crocheteuses ont continué la tradition de composer elles-mêmes leurs dessins, fabriquant des tapis pour la maison ou pour vendre aux touristes. Parmi ces créations originales, anciennes ou relativement récentes, on trouve de tout, à partir des tapis les plus banals jusqu'aux véritables chefs d'oeuvres.
LES MODÈLES IMPRIMÉS
En 1868, l'américain Edward Sands Frost eut l'idée d'aider les artisanes en manque d'inspiration, en leur offrant des canevas imprimés de différents modèles prêts à crocheter. Au Canada, c'est avec la parution, en 1899, du Diamond Dye Rug Book que s'ouvre l'ère des modèles imprimés. On en trouve bientôt partout. Le catalogue Eaton, les almanachs, les journaux et les revues regorgent de modèles inédits offerts sous forme de jute déjà imprimé ou de patrons étampés sur papier. Ces modèles sont en général très symétriques, avec une bordure marquée et un dessin beaucoup plus complexes que les créations originales. Ils représentent souvent des entrelacs de fleurs et de feuillage ou des animaux entourés de fleurs. Plusieurs des tapis anciens, qu'on trouve présentement sur le marché, sont faits à partir de tels modèles. Ici la qualité se mesure surtout à l'habileté de l'artisane, à son choix de matériaux, de couleurs et à la régularité de l'exécution. La majorité de ces tapis sont très beaux, même trop beaux... D'apparence plutôt conventionnelle, il leur manque cependant la fantaisie, la spontanéité, la sensibilité ou l'émotion que l'on ne retrouve que dans les oeuvres originales.
LES ATELIERS ORGANISÉS
En 1913, le Dr Grenfell crée, à Terre-Neuve, un atelier de tapis crochetés, pour permettre aux artisanes locales d'augmenter quelque peu leurs revenus. Il apprécie leur habileté, tout en déplorant la piètre qualité de leurs dessins et leur sens du coloris. Dans le but de remédier à cette carence, il dessine lui-même plusieurs modèles d'ours polaires, de traîneaux à chiens et autres scènes locales qui auront beaucoup de succès. Les tapis Grenfell étaient toujours exécutés avec de fines lanières découpées dans des bas de soie. Le Dr Grenfell organisait, aux États-Unis, des collectes de vieux bas de soie au profit de sa Mission, en échange de quoi il revendait aux américains des milliers de tapis d'une grande finesse d'exécution.
Quelques années plus tard, un atelier semblable s'ouvre à Cheticamp, en Nouvelle-Écosse, à l'instigation de Madame Alexander Graham Bell. "Le raffinement avec lequel étaient exécutés ces tapis est légendaire" (1), l'un d'eux fut même choisi pour orner la chambre à coucher royale, lors de la visite de Sa Majesté en 1936.
Chez nous, c'est au coeur de la belle région de Charlevoix, déjà réputée pour le nombre et la qualité de ses artisanes, que le peintre Georges-Edward Tremblay fonde son atelier-école, en 1931. Les commandes affluent rapidement, les grands magasins, les grands hôtels, les comptoirs d'artisanat et les touristes s'arrachent littéralement les oeuvres généralement signées GET. "Au début on copiait Clarence Gagnon, Coburn, etc..." (2) Ensuite, il crée ses propres cartons, pour répondre au goût des touristes. En 1942, il se retrouve à la direction d'une véritable école provinciale de tapisserie. Après la fermeture de l'école en 1968, la production de tapis se poursuivit néanmoins jusqu'en 1981. "Les scènes d'hiver, les sucreries, les coloris d'automne, nos montagnes, les chevaux attelés aux voitures. Tout de que j'ai fait dans ma vie, ce que j'ai fait faire aux employées, j'avais pour but que ce soit rentable et au goût du tourisme." (3)
Ces ateliers qui ont standardisé la production, avec des modèles valorisant leur coin de pays, ont permis de procurer un revenu d'appoint à de nombreuse artisanes canadiennes, tout en préservant la technique traditionnelle du crochetage des tapis.
DATER ET ÉVALUER UN TAPIS CROCHETÉ
À moins qu'elle ne soit inscrite, ce qui est assez rare, il est difficile de mettre une date précise sur un tapis. L'examen des fibres utilisées nous donne souvent une bonne indication. La présence d'étoffe du pays ou de laine filée à la main dans un tapis nous permettra de croire que son exécution est antérieure à celle d'un autre où l'on rencontre des tissus synthétiques. L'usure ou la décoloration ne sont pas des facteurs probants; un tapis de 1960 peut avoir été très utilisé et fréquemment lavé, alors qu'un autre, crocheté en 1890, aura été pieusement conservé dans le coffre à catalogne.
D'ailleurs ce n'est pas l'âge qui détermine la valeur d'un tapis, mais plutôt ses qualités artistiques. N'oublions pas que les tapis crochetés sont une forme d'expression picturale, au même titre que la peinture à l'huile ou l'aquarelle. On peut même dire qu'ils sont la seule forme d'expression picturale traditionnelle chez-nous. Il faut donc juger de leur valeur, comme de celle d'un tableau, en tenant compte d'une foule de facteurs: le dessin, le choix des couleurs, la qualité de l'exécution, l'émotion qu'il dégage, etc.
En général les collectionneurs attachent plus de prix aux animaux ou aux scènes d'autrefois qu'aux fleurs. Ceci n'est cependant pas une règle absolue; certains tapis à fleurs ayant un petit je-ne-sais-quoi qui les place nettement au-dessus d'un castor trop terne ou d'un paysage sans âme. Certaines personnes affectionnent particulièrement les tableaux crochetés de la Mission Grenfell ou les scènes typiques de la région de Charlevoix signées GET. Mais, la majorité des collectionneurs s'intéresse plus particulièrement aux créations originales d'artistes anonymes.
En fait tous les tapis crochetés sont dignes d'intérêt; tout dépend de ce que vous voulez en faire. Pour mettre sur le plancher de la cuisine ou de la salle de bains, le choix est très vaste de jolis tapis à une centaine de dollars. Pour un endroit moins passant on pourra trouver quelques créations originales ou des tapis faits à partir de modèles imprimés pour quelques centaines de dollars. Par contre, les véritables chefs d'oeuvres, dont les prix atteignent facilement plusieurs milliers de dollars, seront mis en valeur sur le mur, comme un tableau.
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