Madame Nettie Sharpe (1907-2002)
Pionnière, collectionneuse, esthète
MAGAZIN'ART
- 16e
année, No 1 - Automne 2003
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Cette chronique se veut un hommage posthume à une grande dame, qui nous a fait l’honneur de nous considérer comme des amis. Une dame sans âge. Déjà, lorsque nous l’avons connue, au milieu des années soixante, elle avait atteint un âge indéterminé, qu’elle a toujours conservé par la suite. Cheveux blancs relevés en chignon, maintien très droit, port de tête quasi aristocratique, elle imposait le respect.
Née en 1907, à Saint-Augustin-de-Woburn, petit village francophone, près du lac Mégantic, d’un père américain et d’une mère écossaise, Nettie Covey fit ses études en français à l’école du village. " Elle s’y fait une amie qui l’invite régulièrement chez elle. C’est là qu’elle ‘découvre la chaleur de la tradition canadienne-française’. Très tôt elle se passionne pour les objets qui, à ses yeux, témoignent du mode de vie des canadiens-français. " (1) Elle accompagne souvent son amie à la messe. Elle est fascinée par tout ce qu’elle découvre dans l’église catholique: l’odeur de l’encens, le faste des cérémonies et les œuvres d’art sacré. " Moi, c’était le côté artistique, la croyance, non, je n’en avais pas, mais tout ce qui se faisait quand on allait à l’église… " (2)
Peu après son mariage, en 1928, avec Harold Sharpe, alors que le jeune couple habite Côte-Saint-Paul, Nettie fait la connaissance d’une antiquaire de Westmount. Elle commence alors à parcourir les campagnes pour approvisionner la boutique de son amie. Rien ne la rend plus heureuse que de partir, avec quelques dollars en poche, faire du porte-à-porte dans un petit village à la recherche d’antiquités. "C’était facile dans ce temps-là, il y en avait dans presque toutes les maisons. Les gens n’y tenaient pas tant que ça, vous savez, ils désiraient du neuf. Au début c’était surtout les choses anglaises ou américaines qui se vendaient, mais tranquillement les collectionneurs ont commencé à apprécier les antiquités canadiennes-françaises. " (3) Nous sommes certains que cette pionnière a contribué pour beaucoup à susciter l’engouement pour notre patrimoine. Il faut l’en remercier, car sans cet intérêt croissant, combien de chefs d’oeuvres auraient servi à attiser les poêles à bois?
Vers 1950, les Sharpe acquièrent une vieille maison de pierre, de 1775, à Saint-Lambert face au fleuve, lequel disparaît maintenant derrière l’autoroute et la voie maritime. Nettie s’assure que la restauration lui conserve son cachet unique et porte une attention particulière au choix des couleurs qui s’apparentent à celles qu’elle a tant admiré lors de ses visites à la campagne. " Vous auriez dû voir les couleurs des planchers dans les vieilles maisons, des jaunes , beaucoup de jaunes, mais aussi des bleus, des verts et toutes sortes d’autres couleurs, avec souvent des dessins très artistiques. Je vous dis que c’était beau. " (3)
Devenue veuve en 1957, elle consacre tout son temps aux antiquités. Elle garde dans la petite laiterie les pièces qu’elle désire vendre et conserve précieusement ses préférées. En 1963, sa collection déjà impressionnante, se verra consacrée par une quinzaine de photos dans le livre de Jean Palardy, Les Meubles Anciens du Canada Français, lequel deviendra rapidement la bible des collectionneurs. On y voit entre autres sa belle armoire d’inspiration Régence et Louis XV entièrement sculptée de motifs floraux, une commode à arbalète, des tables, des chaises berçantes, des portes et plusieurs petits objets. Des planches couleurs présentent un magnifique coffre à losange, sa chambre à coucher et la salle commune de sa maison. Presque toutes ces pièces faisaient encore partie de sa collection au moment de son décès.
Outre les meubles, sa collection compte un nombre très important de sculptures religieuses par nos plus grands artistes des XVIIIe et XIXe siècle, les Philippe Liébert, Paul Jourdain dit Labrosse, Jacques Leblond dit Latour, François Baillargé, Louis Jobin, Jean-Baptiste Côté, etc. Imaginez notre émotion, le jour où elle nous a ouvert sa garde-robe, avec un petit sourire espiègle, en nous disant tout simplement : " regardez ". C’était plein! Ils étaient tous là, cordés sur chaque tablette : les Madones, les anges, les Sacré-Cœurs et tous les saints du Paradis…
Elle était attirée également par les artistes populaires : Philippe Roy, son préféré, ainsi que Damase Richard et ses descendants, Joseph-Arthur Bouchard, Magella Normand, Léo Fournier, Paul-Émile Lacombe et plusieurs autres. Elle aimait jaser avec eux et les regarder travailler. Elle leur passait des commandes, mais elle ne voulait pas trop les influencer. Elle leur disait : " faites ça à votre manière, comme vous pensez ". (3) Et son commentaire sur chacun des artistes est toujours le même : " C’est très artistique ce qu’il fait vous savez. " (3) Elle venait chez nous au moins une couple de fois par été, souvent on faisait un petit dîner à la bonne franquette, elle aimait bien ça. Parfois elle disait : " Si vous n’êtes pas trop occupée madame Picard, viendriez-vous avec moi jusqu’à Louiseville? " (3) On arrêtait chez tous les antiquaires, mais je savais que le but de la promenade était de rendre visite à Paul-Émile Lacombe. Il sculptait des appelants pour la chasse et aussi des canards décoratifs; elle lui en achetait souvent. Je me souviens d’une fois où elle lui a commandé un huard. Je lui ai demandé si je pouvais en faire sculpter un aussi. On le garde toujours précieusement dans notre collection.
Et la poterie! Des piles de bols et d’assiettes de Portneuf aux motifs les plus rares; des armoires pleines des " Paysages québécois " fabriqués en Écosse pour F. T. Thomas de Québec; la collection " la plus impressionnante " (4) de la série des Sports Canadiens; sans compter les Dion, Farrar et les divers potiers de Saint-Jean.
Sa collection était extrêmement variée et dans chaque domaine elle n’a gardé que la crème : des tableaux, des cuivres, des étains, des tapis crochetés, des coffrets sculptés, des boîtes à missel, des chandeliers, des tasses de voyageurs, des jouets, etc. " Il n’y a pas à proprement parler de ‘critères de sélection’ explicites derrière la collection Sharpe : Je n’hésitais pas une seconde, … je ne suis pas une universitaire, mais ce que j’ai ici (montre son cœur) ne s’apprend pas dans les volumes. " (5) Dès qu’elle entrait dans notre boutique, après un rapide coup d’œil, elle se dirigeait vers un objet et s’exclamait sur ses qualités artistiques, sa beauté ou sa naïveté. Elle voyait tout en un rien de temps, elle disait : " Qu’est-ce que c’est cette chose-là cachée derrière?" Ce qui nous a toujours fascinés, c’est sa faculté d’émerveillement. Nous trouvions extraordinaire qu’une femme comme elle, qui avait une collection si impressionnante, puisse encore s’émerveiller devant un petit oiseau ou un moule à sucre. Elle avait un jugement sûr et rapide. C’était une véritable artiste avec un sens esthétique très développé. Madame Sharpe nous dit un jour, en parlant de la collection de chevaux de Robert-Lionel Séguin : " lui les achète parce qu’il sont vieux et moi parce qu’ils sont beaux. " (3) Cette petite phrase marque toute la différence entre l’ethnologue et l’esthète. Elle jugeait les objets plus en fonction de leurs qualités intrinsèques que de leur âge. C’est ce qui explique qu’en plus des antiquités, elle ait acquis un si grand nombre de pièces d’art populaire récent.
À son décès, madame Sharpe a légué sa maison au Musée canadien des civilisation, ainsi qu’un total de 3 313 meubles et objets " d’intérêt exceptionnel ". "’La collection que laisse Mme Covey Sharpe au Musée canadien des civilisations est l’une des plus considérables jamais données à un Musée au Canada. Elle est d’une importance majeure pour la préservation du patrimoine canadien’ a commenté M. Victor Rabinovitch, président de la Société du Musée canadien des civilisations… Nettie Sharpe collectionnait avec beaucoup de conviction, de finesse et d’imagination. Les générations futures de Canadiens bénéficieront de sa clairvoyance. "(6)
Quelques semaines après le décès de madame Sharpe, nous avons eu l’insigne honneur de participer à l’évaluation de cette collection unique. Pendant qu’il travaillait à l’évaluation de la collection, Robert parlait tout bas, " je n’osais pas élever la voix car j’avais l’impression de profaner un sanctuaire. "
Michelle et Robert Picard
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