Madame Nettie Sharpe (1907-2002)

Pionnière, collectionneuse, esthète
(suite)

MAGAZIN'ART - 16e année, No 2 - Hiver 2003/2004
Page d'accueil | Menu | Textes 

La collection de madame Nettie Covey Sharpe est tellement importante et si variée, qu’il est très difficile d’en donner une juste appréciation avec seulement quelques images. Dans notre dernière chronique, nous présentions des vues d’ensemble des différentes pièces de sa maison. Aujourd’hui, nous vous invitons à nous suivre, sur la pointe des pieds, à la découverte de ses trésors cachés. Faisant preuve de beaucoup de curiosité et même d’un peu de voyeurisme nous allons fureter dans ses armoires, ses placards et ses tiroirs, qui regorgent de toutes sortes de raretés.

Arrêtons-nous tout d’abord à cette magnifique commode galbée, d’esprit Louis XV, de la fin du XVIIIe siècle. Un des tiroirs renferme quelques pipes exceptionnelles et plusieurs boîtes sculptées. Deux d’entre elles, en forme de livre, servaient à conserver la gomme d’épinette. Les trois plus grandes, de facture récente, avec poignées et couvercles sculptés en bas-reliefs, représentent un chaton buvant du lait, une chatte et une truie nourrissant leurs petits. Ces pièces exceptionnelles sont l’œuvre d’Olivier Lefebvre, un artiste qui nous est tout à fait inconnu. Il faut dire que Madame Sharpe a toujours été assez discrète sur ses sources d’approvisionnement. Un jour, nous l’avons entendue demander à un artiste populaire de ne pas signer ses œuvres, pour éviter que les gens le retrouvent. Un certain collectionneur, désireux de connaître ses secrets, aurait déjà tenté de la suivre dans ses déplacements; mais comme elle était méfiante et rusée, elle s’en est vite aperçu.

Dans le placard aux crucifix, plusieurs pièces ont déjà été enlevées pour l’inventaire, mais on peut néanmoins avoir une bonne idée de la collection qui y était réunie. Plusieurs collectionneurs ont profité des grands changements apportés dans les églises, suite au concile de Vatican II, pour acheter les plus belles pièces de notre patrimoine religieux. Ces acquéreurs étaient en grande majorité des anglophones non-catholiques. Nettie Sharpe en est le plus bel exemple. Elle savait apprécier une œuvre pour ses qualités intrinsèques et son esthétique, sans regard à sa signification religieuse.

Entrons maintenant dans la chambre aux trésors, où sont regroupés tous les meubles et objets qui n’ont pas trouvé place ailleurs dans la maison. Avant de vous extasier devant les collections, remarquez le plancher parsemé d’étoiles. Madame Sharpe nous a dit qu’elle avait souvent vu, des planchers ainsi décorés autrefois dans les vieilles maisons. Ces motifs variés étaient généralement peints à l’aide d’étampes sculptées dans des pommes de terre. Une belle armoire verte, à croix de Saint-André, de la fin du XVIIIe siècle, attire d’abord notre attention. Elle déborde de sculptures d’art populaire récent. Dans un autre coin de nombreux coffrets sculptés attendent d’être évalués. Sur le haut de l’armoire, on voit entre autres, « La fuite en Égypte  » de Philippe Roy (1899 – 1982), le sculpteur préféré de Madame Sharpe. Elle rêvait de voir cette œuvre reproduite aux milliers d’exemplaires sur des timbres de Noël. Qui sait, peut-être que le musée pourrait faire des pression sur Postes Canada afin que son rêve se réalise. Ne serait-ce pas le plus bel hommage à rendre à cette grande collectionneuse et si généreuse donatrice?

Quelle chance que de vivre dans un tel environnement! Dans un véritable musée! Nous avons entendu maintes fois cette exclamation récemment. Tout d’abord, ce n’est pas une chance, Madame Sharpe n’a pas gagné à la loterie. Sa collection est le résultat de nombreuses années de recherches; parcourant villages et campagnes pour trouver des meubles et objets de qualité. C’est vrai qu’étant une pionnière, elle avait un vaste choix; des vieilleries, il y en avait partout. Mais son sens de l’esthétique l’a toujours guidée vers les pièces les plus rares et les plus intéressantes, c’est ce qui explique l’incroyable qualité de l’ensemble de sa collection. Ensuite, c’est devenu pour elle une grande responsabilité, que de conserver non pas seulement ses biens, mais une partie importante du patrimoine québécois. Une responsabilité qu’elle a assumée jusqu’à la toute fin de sa vie, afin de la léguer intacte au Musée canadien des civilisation, pour notre bénéfice et celui des générations futures.

Michelle et Robert Picard

Toute reproduction partielle ou intégrale, de ce texte, par quelque 
procédé que ce soit, est interdite sans l'autorisation écrite des auteurs.

robert.picard.antiquaire@videotron.ca

Page d'accueil | Menu | Textes