La ceinture fléchée
Chef-d'oeuvre de l'industrie domestique au Canada 1
MAGAZIN'ART
- 16e
année, No 3 - Printemps 2004
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Considérée par les spécialistes, comme un des spécimens de tressage les plus admirés du monde, 2 la ceinture fléchée attise depuis longtemps la convoitise des collectionneurs. Avant d’investir des sommes importantes, il conviendra de faire attention et de s’assurer de la qualité de la pièce dont on projette l’acquisition. L’expression ceinture fléchée est devenue un terme générique qui désigne indistinctement diverses sortes de ceintures de laine. Il ne faut surtout pas confondre la véritable ceinture fléchée avec les ersatz tissés au métier de façon artisanale ou industrielle. Un simple examen visuel permettra de faire la distinction entre ces deux procédés. Dans le tressage, les fils sont toujours en diagonale par rapport au bord de la ceinture, alors que dans le tissage, les fils de trame forment un angle droit avec les bords.
Parmi les ceintures tressées, on distingue deux grandes familles : les ceintures à chevrons et les véritables ceintures fléchées. Le motif de chevrons ou en " V " s’obtient automatiquement lorsque l’on tresse plusieurs brins de laine, de paille ou d’autres fibres. Cette technique est connue dans plusieurs pays depuis fort longtemps. Mais nulle part ailleurs que chez nous, on obtient par le tressage les motifs de flèches, d’éclairs ou de flammes qui caractérisent la ceinture fléchée. C’est un petit crochet entre deux fils, lors du tressage, qui permet d’obtenir ces différents motifs. Les spécialistes s’interrogent quant à savoir si ce petit crochet est l ‘œuvre de mains amérindiennes ou canadiennes. Quoi qu’il en soit, il faut convenir que sans cette modification dans la manière de tresser, la ceinture fléchée n’existerait pas.
Les plus anciennes ceintures tressées au Canada étaient du modèle à chevrons. Certaines régions, comme l’Île d’Orléans et Charlevoix, ont d’ailleurs continué la production de jarretières et de ceintures à chevrons, jusqu’au début du XXe siècle. Plusieurs oeuvres datant de 1778 à 1800 environ, montrent nettement ce motif en " V ". En 1806, un visiteur anglais écrira que cinq habitants sur six portent des ceintures aux couleurs variées.3 Cet ornement vestimentaire coloré des Canadien français, qui s’engagent comme voyageurs pour la traite des fourrures, attise l’envie des Amérindiens. La Compagnie du Nord-Ouest, voyant tout l’intérêt qu’elle peut tirer de ce nouvel objet de troc, commence à faire fabriquer des ceintures vers 1799. En 1803, elle paye pour 14 ceintures à flammes et une ceinture à flèches.4 Ces deux appellations montrent bien qu’on est maintenant en présence de motifs différents et non plus seulement de ceintures à chevrons.
Avant 1800, on utilisait surtout la laine domestique pour la fabrication des ceintures, ensuite ce sera presqu’exclusivement la laine worsted, fermement retordue et cirée. Cette laine, importée d’Angleterre, par la Compagnie du Nord-Ouest, est fournie aux artisanes qui produiront dorénavant des ceintures aux couleurs standardisées. En 1817, vingt-deux femmes travaillent à cette industrie domestique, dont plusieurs amérindiennes.5 En 1821, la Compagnie de la baie d’Hudson absorbe sa rivale et poursuit la commercialisation de la ceinture fléchée. La production se concentre bientôt dans la région de L’Assomption et on verra apparaître dans les livres de la Compagnie des " assomption sash ". La grande période de production de la ceinture standardisée de L’Assomption se situe entre 1830 et 1880. De nombreuses familles de la région travaillaient de l’aube au crépuscule à cette véritable industrie domestique. Durant ces mêmes années, pour répondre à la demande sans cesse croissante, la Compagnie fera également fabriquer des ceintures tissées au métier, à Coventry, en Angleterre. Ces ceinture pourraient être confondues avec celles de L’Assomption, mais elles n’en n’ont ni la qualité, ni la valeur.
D’abord l’apanage des habitants, puis des voyageurs, des Amérindiens et des Métis, la ceinture fléchée va séduire une nouvelle clientèle, à partir des années 1840, alors que la raquette deviendra le sport favori de l’élite anglophone. Elle deviendra alors le complément indispensable de l’habillement d’hiver des sportifs. Plusieurs d’entre eux parcourront les campagnes à la recherche des plus beaux spécimens de cet art domestique; les autres se contenteront de ceintures tissées, beaucoup moins dispendieuses.
Au début du XXe siècle, E.-Z. Massicotte, historien et archiviste ainsi que Marius Barbeau, anthropologue et folkloriste, s’intéressent à la ceinture fléchée. Ils seront les premiers à faire des recherches et écrire sur le sujet. Ils assureront sa sauvegarde en retraçant des artisanes capables de transmettre leurs connaissances. Grâce à eux et à leurs successeurs on trouve encore aujourd’hui de nombreuses personnes qui tressent des ceintures. À cause des contraintes de la vie moderne, leurs œuvres avancent lentement, car elles ne peuvent s’astreindre au quasi esclavage de leurs devancières. Mais l’important, c’est qu’elles possèdent et transmettent la connaissance de cet art unique et qu’elles assurent sa continuité et sa survie.
Michelle et Robert Picard
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