Le "Tramp Art"

L'art des appliques et encoches 

MAGAZIN'ART - 16e année, No 4 - Été 2004
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Il existe une catégorie de l’art populaire, bien distincte et facilement identifiable, qui demeure peu connue au Québec : ce sont les oeuvres constituées d’une superposition d’appliques encochées. Les collectionneurs utilisent généralement le terme anglais " tramp art " pour décrire ces objets, puisqu’ils ne semblent pas avoir été baptisés dans la langue de Molière. Nous hésitons à utiliser la traduction littérale de cette expression, l’art des vagabonds, car même aux États-Unis, qui en revendiquent la paternité, elle est très contestée. En effet, même si quelques vagabonds ont jadis remercié leurs hôtes en leur donnant un joli coffret ou un encadrement de leur fabrication, ils ne sont pas les seuls à avoir pratiqué cet art. Ils sont même une infime minorité.

Bien que son origine demeure quelque peu nébuleuse, le " tramp art " semble dériver de la sculpture à l’entaille, dont la tradition était bien implantée dans l’est et le nord de l’Europe. Ce sont d’ailleurs des immigrants provenant de ces contrées, et en particulier les Allemands établis en Pennsylvanie, qui auraient été les premiers, vers 1860, à utiliser cette technique. C’est essentiellement un art de récupération, qui permettait de fabriquer divers objets utilitaires avec des boîtes de cigares, dont le bois mince et facile à travailler se trouvait en abondance. Parmi les créations les plus courantes on trouve des coffrets à bijoux ou à correspondance, des boîtes à couture, des pharmacies, des encadrements, des supports à plantes et parfois même des meubles. Certaines de ces œuvres font preuve de grandes qualités esthétiques et parfois fantaisistes.

Dès les débuts du 19e siècle, la mode de fumer le cigare se répand chez nos voisins du sud qui y voient un signe de richesse, de sophistication et de masculinité. D’abord vendus dans des sacs de tissu ou attachés par paquets, les cigares furent offerts dans des boîtes de bois à compter des années 1850. Ces contenants devinrent obligatoires en 1865. Trois ans plus tard, le gouvernement américain interdisait la réutilisation des boîtes, il en sera de même au Canada peu après. Pour répondre à la demande sans cesse croissante, les manufactures de cigares et de boîtes se multiplièrent, créant une inépuisable source de matière première pour les bricoleurs imaginatifs. On pourra avoir une idée de l’ampleur du phénomène en regardant les statistiques, qui indiquent que durant la seule année 1910, plus de 275 millions de boîtes de cigares furent vendues aux États-Unis.

Au Québec, si le cigare séduit une certaine élite, la pipe demeure longtemps la grande favorite de la majorité, avant d’être progressivement supplantée par la cigarette, à partir des débuts du 20e siècle, de sorte que les boîtes vides seront toujours assez rares. Qu’à cela ne tienne, nos artisans utiliseront divers contenants d’emballage ou des lattes pour créer leurs œuvres à appliques et encoches. Ces matériaux étant plus épais que le bois des boîtes de cigares, ils produisent souvent des résultats un peu plus frustes mais néanmoins fort intéressants.

La période de production du " tramp art " s’étale de 1860 à 1940 environ, atteignant un sommet dans le premier quart du 20e siècle. Plus simple que la sculpture sur bois, forme rudimentaire de la sculpture à l’entaille, le " tramp art " est à la portée de tous. Il suffit d’avoir un couteau bien aiguisé, un marteau, des clous et de la colle pour l’assemblage et beaucoup de boîtes de cigares ou autre bois de récupération. C’était essentiellement un travail d’hommes de la classe ouvrière et des habitants, qui y consacraient les longues soirées d’hiver. Certains prisonniers, des militaires et des bûcherons ont également pratiqué cet art. Mais ils n’étaient pas les seuls. Il y a une vingtaine d’années, nous avons acheté des encadrements à appliques et encoches fabriqués par madame Alexina Ouellet, épouse de Philippe Banville de Causapscal, dans la vallée de la Matapédia. Elle nous raconta que durant les premiers hivers suivant son mariage, en 1920, elle se réunissait avec quelques amies, pendant que leurs hommes étaient au chantier, afin de créer divers objets décoratifs pour la maison.

La technique est très simple, par exemple pour faire un coffret, on commence avec une boîte à cigares; puis on découpe dans une autre boîte une planchette un peu plus petite que le couvercle; puis une autre encore un peu plus petite; et ainsi de suite jusqu’à ce que la superposition des planchettes forme une pyramide. Chaque planchette est décorée en bordure par une série d’encoches en forme de " V " à égales distances, en s’assurant d’avoir une encoche complète au bout de la planchette. Quand la sculpture est terminée, on cloue et on colle toutes les planchettes pour former la pyramide, puis on recommence sur les autres côtés de la boîte. Parfois, des morceaux de miroir ou de porcelaine sont insérés dans l’œuvre pour lui donner un effet encore plus décoratif. Lorsque le travail est terminé, le coffret sera peint, laqué ou verni et un joli tissu sera collé à l’intérieur. Voilà un magnifique coffre à bijoux!

Michelle et Robert Picard

RÉFÉRENCES :

FENDELMAN, Helaine et TAYLOR, Jonathan – Tramp Art a Folk Art Phenomenon – Stewart, Tabori & Chang a division of U.S. Media Holding, New-York, 1999

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robert.picard.antiquaire@videotron.ca

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